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LES DIFFICULTÉS DE LA CAUSALITÉ NEWTONIENNE

112. — Au premier abord, l'apparition des Principes mathématiques de la Philosophie naturelle marque un point d'arrivée, correspondant à un dénoûment. La science moderne, dont l'auteur du Novum Organum était si loin encore d'entrevoir le caractère véritable, a, soixante ans après la mort de Bacon, revêtu dans l'œuvre de Newton une forme qui paraît définitive. Le savoir exact, pour les Anciens, s'arrêtait aux cadres formels de la logique ou aux relations idéales de la géométrie ; l'univers physique demeurait presque entièrement abandonné aux spéculations abstraites de la cosmologie aristotélicienne. Avec le xvne siècle, l'instrument intellectuel est forgé, qui désormais permet de capter la réalité concrète, en déterminant les phénomènes à l'aide d'éléments mesurables, de « dimensions » suivant l'expression cartésienne. Une fois mesurés, les éléments se prêtent à des transformations d'ordre analytique ou géométrique. A partir des données initiales, le cours de la pensée mathématique est donc capable d'atteindre un état nouveau, dont l'expérience montre qu'il coïncide avec l'état effectif que le cours de la nature réelle présente au moment qui a été prévu et fixé par le calcul.

Entre le cours de la pensée et le cours de la nature s'établit une connexion qui atteste la valeur objective de la science, et qui donne à la vérité son sens plein et fort ; tel est le résultat acquis par le xvir3 siècle, et sur lequel l'humanité ne reviendra pas.

Seulement, si Ton passe du résultat proprement scientifique a L'interprétation philosophique qu'il comporte, qu'en un sens même il exige, si l'on se demande quelle conception de la causalité naturelle se dégage du newtonianisme, on assiste au spectacle le plus déconcertant. L'enthousiasme excité par la découverte newtonienne tend à mettre sur le même plan la formule de la gravitation et la métaphore de l'attraction. Elle reniot on question les progrès de méthode qui avaient été accomplis dans la première moitié du siècle, et par lesquels la. philosophie s'était crue définitivement affranchie des préjugés de l'Ecole. A cet égard, le « Manifeste » de Roger Cotes confirme toutes les inquiétudes que Newton avait pu soulever. « Vous avez raison, écrit Leibniz à Bourguet le 5 août 1715, d'être choqué des expressions peu polies de celui qui a fait la préface de la seconde édition de M. Newton, et je m'étonne que M. Newton l'ait laissé passer. Ils devaient parler avec plus de considération de M. Descartes, et avec plus de modération de ses sectateurs. Pour ce qui est de moi et de mes amis, qu'ils ont aussi eus en vue, ils sont fâchés que dans les Actes de Leipzig on ait désapprouvé, quoique très modestement, leur prétendue vertu attractive, qui n'est qu'un renouvellement des chimères déjà bannies. Ils y commettent un sophisme malin, pour se donner un air de raison, et pour nous mettre dans un tort apparent, comme si nous étions contre ceux qui supposent la pesanteur, sans en rendre raison. Ce n'est pas cela ; mais nous désapprouvons la méthode de ceux qui supposent, comme les Scholastiques d'autrefois, des qualités déraisonnables, c'est-à-dire des qualités primitives, qui n'ont aucune raison naturelle, explicable par la nature du sujet à qui cette qualité doit convenir. Nous accordons et nous soutenons avec eux, et nous avons soutenu avant qu'ils l'aient fait publiquement, que les grands globes de notre système, d'une certaine grandeur, sont attractifs entre eux ; mais comme nous soutenons que cela ne peut arriver que d'une manière explicable, c'est-à-dire par une impulsion des corps plus subtils, nous ne pouvons point admettre que l'attraction est une propriété primitive essentielle à la matière, comme ces Messieurs le prétendent. Et c'est cette opinion qui est fausse, et établie par un jugement précipité, et ne saurait être prouvée par les phénomènes. Cette erreur a fait naître cette autre erreur, qu'il faut qu'il y ait un vide. Car ils voient bien que leur prétendue attraction mutuelle de toutes les parties de la matière serait inutile et sans aucun effet, si tout était plein. Je ne répondrai point à des gens qui m'attaquent d'une manière grossière et désobligeante. Selon ces Auteurs, non

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