‹ L'expérience humaine et la causalité physiqueChapitre 112 sur 263 · Identité et Réalité, 2e édit., 1912, p · texte numérisé non relu

Identité et Réalité, 2e édit., 1912, p

LA CAUSALITÉ SELON NEWTON

déclaration : « Cependant je n'affirme nullement que la gravitation soit essentielle aux corps. Par force inhérente, f entends Vinertie. L'inertie est immuable, la gravitation diminue quand on s'éloigne de la terre » ?

111. — Maintenant, et sans nous laisser détourner de l'histoire par des rapprochements avec les doctrines postérieures, qui risquent d'altérer la perspective des événements, nous pouvons comprendre le spectacle de la double réaction que va . provoquer la publication des Principes newtoniens. D'une part, les plus autorisés des contemporains, les Huygens, et les Leibniz, voient dans la théorie de l'attraction la condamnation de ce qui avait donné au cartésianisme sa valeur de science rationnelle. Huygens écrit : « Pour ce qui est de la cause du Reflux que donne M. Newton, je ne m'en contente nullement, ni de toutes ses autres théories qu'il bâtit sur son principe d'attraction, qui me paraît absurde, ainsi que je l'ai déjà témoigné dans Y Addition au Discours de la Pesanteur. Et je me suis souvent étonné comment il s'est pu donner la peine de faire tant de recherches de calculs difficiles qui n'ont pour fondement que ce même principe K » Leibniz considère qu'on renonce à toute explication rationnelle des choses, qu'on aura le droit de dire que n'importe quoi peut résulter de n'importe quoi si ce qui est éloigné dans le lieu ou dans le temps peut, sans intermédiaire, agir ici et maintenant "2 ; et à l'un de ses écrits où il vise Newton, il donne ce titre significatif : Antibarbarus Physicus pro Philosophia reali contra renovationes qualitatum scholasticarum et intelligentiarum chimœricarum 3.

Mais on s'explique aussi la riposte des Newtoniens. Tandis que le maître garde une attitude de sphinx, Roger Cotes, avec son approbation au moins tacite, rédige une Préface à la seconde édition des Principes, qui, désormais incorporée à l'ouvrage, consacrera l'interprétation orthodoxe de la doctrine. Pour Roger Cotes l'attraction est une cause en soi. Et il

IX" âî\trpàâtbniZ' 18 n0Vembre 1690- M> iï' 57 ' et Œuvr™ de Huygens, De ipsa natura (Acta Eruditorum, septembre 1698). G IV 507 • « Omni, si quid judico, distinctœ rerum expljcationi renunciat, quidvis ex quovis consequi pan jure dicturus, si id quod loco temporeve est absens !iS?^mter??Slt0' hlc V1 nunc °Perari POtesi. » Cf. 5« écrit contre Clarke (171b) : « Un corps n est jamais mû naturellement que par un autre corps qu* le pousse en le touchant; et après cela il continue jusqu'à ce qu'il suit empêche par un autre corps qui le touche. Tout autre opération sur les corps est ou miraculeuse ou imaginaire. » (Sur 7 § 35, G. VII, 396.)

3^G. VII, 337-314. Cl. Couturat, Opuscules et Fragments inédits, 1903,

prétend justifier cette thèse en s'appuyant sur les principes de La Philosophie expérimentale, exposés déjà par Newton, h La fin de son Optique (1704). La méthode scientifique, suivant cette Philosophie, comporte deux moments. De quelques phénomènes choisis on déduit par analyse les forces de la nature et les lois les plus simples des forces ; puis de là on rend directement par synthèse compte des autres phénomènes. Or, si l'on part des phénomènes, on est conduit à expliquer les mouvements des corps célestes par la gravitation ; et il n'y a pas d'autre cause à laquelle on puisse la rattacher, en poussant plus loin la réduction. C'est donc la gravitation qu'il faut retenir comme cause des mouvements célestes. Et puisqu'il est démontré par les Phénomènes que la vertu de la gravitation existe véritablement, on n'a pas le droit de dire que c'est là une cause occulte ; au contraire les causes occultes, ce sera la matière subtile, ce seront les tourbillons, dont l'existence, tout imaginaire, n'a jamais pu être prouvée.

La théorie newtonienne, ainsi conçue, ne réclame rien qui la complète. La mécanique céleste devient une science achevée qui prend place à côté de la mécanique rationnelle ; l'égalité de niveau, l'homogénéité, se trouve rétablie entre les deux parties de l'œuvre newtonienne, entre la théorie de l'inertie et la théorie de l'attraction.

Tel est l'aspect sous lequel les Principes newtoniens furent légués au xvnr siècle. En regard de la causalité purement intelligible où le mouvement succède à un autre mouvement, par une action qui doit toujours s'exercer au contact, ils dressent un autre forme de causalité ; et ils réclament que les scrupules, ou les prétentions, des philosophes, qui s'attribuaient le pouvoir de prescrire a priori des lois à la nature, s'effacent devant une réalité qui s'impose à l'homme : la réalité de V attraction agissant à distance.

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