LES DIFFICULTÉS DE LA CAUSALLTE NEWTONI ENNE
qui a été tenté sur la base du mécanisme risque de se trouver nul et non avenu. Par exemple, Voltaire sait à quel point Y Optique de Malebranche est originale 1. Il écrit : « Malebranche vient à son tour et vous dit : il est vrai que Descartes s'est trompé ; son tournoîment de globules n'est pas soutenable ; mais ce ne sont pas des globules de lumière, ce sont de petits tourbillons tournoyants de matière subtile, capables de compression, qui sont la cause des couleurs ; et les couleurs consistent, comme les sons, dans des vibrations de pression2. » Or, Voltaire ne fait allusion à cette hypothèse qu'afin de souligner la dissidence entre le maître et le disciple, par là de tourner la fragilité de l'hypothèse initiale et l'instabilité de l'école au profit de la seule théorie newtonienne. D'où la conclusion suivante : tandis que les cartésiens avaient corrigé Descartes de manière à concilier les principes d'une explication rationnelle avec la découverte de la vitesse de la lumière, les newtoniens, renchérissant sur Newton, qui n'exclut pas d'une façon absolue l'hypothèse de l'éther, en arrivent à retarder les progrès de l'optique par fidélité au dogme de l'Ecole 3.
Un spectacle exactement semblable s'offre à nous en ce qui concerne l'idée même de la causalité.
.Descartes léguait à ses disciples deux types extrêmes de relation entre antécédent et conséquent. L'un, qui est le fondement du mécanisme, apparaît avec une irréprochable clarté dans le jeu des machines. Le mouvement se transmet d'un organe à un autre, par des intermédiaires visibles, suivant un rapport intelligible, Mesuré par le produit de la masse et de la vitesse, il demeure identique à lui-même. Et la satisfaction pleine que procure à l'esprit la forme de l'égalité mathématique s'accompagne de la satisfaction pleine que procure aux yeux le spectacle d'un engrenage qui, sans lacune dans la liaison, conduit du point de départ au point d'arrivée.
D'autre part, en faisant de l'univers des mouvements un monde qui se suffit à lui-même, en excluant toute action de forces d'un ordre transcendant à la matière, Descartes établissait entre les phénomènes organiques et les faits psychiques une barrière d'hétérogénéité infranchissable à la méthode des idées claires et distinctes. D'un domaine à l'autre, il y a sans doute communication. Mais ces rapports qu'il faut bien constater, la raison ne saurait, sans contredire à ses propres prin-
1. Voir Lasswitz, Geschiehte der Atomistik , \. II, 1890, p. 420, et l'étude toprofondie de Duhem : L'Optique de Malebranche. Reçue de M -taphqsique et de Morale, 1916, p. 37-91. H
2. Eléments de la Philosophie di Ne'cton, IIe partie, ch. X. Léon Bloch, ht Philosophie de Neœton, p. 621.
cipes, prétendre en donner une justification intrinsèque ; elle enregistre seulement que tels ils ont été conçus et réalisés par une puissance qui a, pour le bien et Futilité des hommes, accommodé les sentiments de Famé aux besoins du corps, et les mouvements du corps aux volontés de l'âme. Entre les phénomènes du monde spirituel et les phénomènes du monde matériel, la généralité de la loi ne peut exprimer qu'une régularité de succession. L'apparence de causalité se ramène à cette sorte de liaison tout extérieure et toute contingente.
Ces deux types extrêmes de relations causales étant ainsi déterminés, il s'agira de savoir auquel il conviendra de rattacher le phénomène fondamental de la physique cartésienne : le choc. Ici, la réflexion sur les formules des lois dans le deuxième livre des Principes de la Philosophie, sur la méthode par laquelle Descartes avait prétendu les démontrer, amène à l'intérieur de l'Ecole le progrès critique dont nous avons relevé la portée dans le premier chapitre do notre ouvrage, lorsque nous avons analysé la doctrine de Malebranche sur la causalité. Le rapport entre l'état des corps avant le choc et l'état après le choc ne se déduit pas de considérations sur la nature intrinsèque de la relation causale. Il n'y a rien de plus dans la communication de deux mouvements que dans la communication de l'âme et du corps ; car l'une et l'autre ont pour unique fondement la volonté divine.
La volonté de Dieu n'est pas étrangère à la raison ; elle n'est « que l'amour qu'il se porte à lui-même et à ses divines perfections », elle manifestera la simplicité et la généralité qui sont les caractères de la sagesse, et en cela les formes d'égalité auxquelles s'est attachée la mécanique cartésienne pour proclamer la règle de la conservation du mouvement, sont celles qui expriment le mieux « les attributs dans lesquels [Dieu] se complaît nécessairement ou dans lesquels il trouve sa loi, la règle inviolable de sa conduite 1 ». Pourtant il n'est pas donné à l'homme de déduire de ces formes de simplicité et de généralité le contenu même des lois de la nature. Aussi, à deux reprises, en 1692 et en 1698, Malebranche accepte-t-il d'avouer l'erreur où il était tombé pour avoir suivi de trop près les lois cartésiennes du choc : « Ce que j'ai écrit sur ces lois dans le dernier chapitre de la Recherche de la Vérité, il y a environ trente ans, et longtemps après dans un petit
1. Lois générales de la communication des mouvements, I, xiv, Remarque; apud Œuvres de Malebranche. Ed. de Genoude et de Lourdoueix, t. I, 1837, p. 264, col. B.