LES DIFFICULTÉS DE LA CAUSALITE NEWTON IENNE
Traité *; ne me semble pas aujourd'hui conforme à la vérité. Certainement on ne peut en ce cas découvrir la vérité que par l'expérience ; car, comme on ne peut embrasser les desseins du Créateur, ni comprendre tous les rapports qu'ils ont à ses attributs, conserver ou ne conserver pas dans l'univers une égale quantité absolue de mouvement, cela paraît dépendre d'une volonté de Dieu purement arbitraire, dont par conséquent on ne peut s'assurer que par une espèce de révélation, telle qu'est celle que donne l'expérience. Or, je n'avais pas encore donné assez l'attention aux diverses expériences que 'des personnes savantes et fort exactes avaient faites sur le choc des corps, parce que je m'en défiais comme étant souvent bien trompeuses, et que j'étais prévenu en faveur de M. Descartes-. »
La nécessité de recourir de plus en plus à l'expérience ne fait que confirmer le principe (fondamental dans le système de Malebranche, et par quoi il s'oppose radicalement au spinozisme3) d'une barrière infranchissable entre le domaine de la mathématique qui, étant intelligible, relève de l'esprit pur, et le domaine de la physique où intervient la contingence de la création : « La géométrie, avait écrit Malebranche dès 1675, est donc très utile pour rendre l'esprit attentif aux choses dont on veut découvrir les rapports ; mais il faut avouer qu'elle nous est quelquefois occasion d'erreur, à cause que nous nous occupons si fort des démonstrations évidentes et très agréables que cette science nous fournit, que nous ne considérons^ pas assez la nature... La nature n'est pas abstraite ; les leviers et les roues des mécaniques ne sont pas des lignes et des cercles mathématiques... Dans les mécaniques, on suppose que les roues et les leviers sont parfaitement durs et semblables à des lignes et à des cercles mathématiques, sans pesanteur et sans frottement ; ou plutôt on ne considère pas assez leur pesanteur, leur frottement, leur matière, ni le rapport que ces choses ont entre elles, que la dureté ou la grandeur augmente
1. Lois de la communication des mouvements, 1692. Cf. Lettre à Leibniz, du 13 décembre 1098 : « En relisant à la campagne, où j'avais quelque loisir^ le méchant petit Traité de la communication des mouvements, et voulant me satisfaire sur les troisièmes lois, j'ai reconnu qu'il n'était pas possible <1 accorder 1 expérience avec ce principe de Descartes, que le mouvement absolu demeure toujours le même. J'ai donc changé tout ce traité. » (Edition Oerhardt, Œuvres philosophiques de Leibniz, I, 355.) Le nouveau traité parut dans 1 édition de 1700 de la Recherche de la Vérité. (Voir Ingoj d tssai de Bibliographie oratorienne, 1880-1882, p. 93.)
2. Avertissement des Loi* générales de la < ommunication des mouvements, publiées en 1700. Œuvres, édit. de Genoude, t. I, p. 261, col. B.
3. Cf. Spinoza et ses contemporains, Revue de Métaphysique et de Morale, 1909, p. 694. 1 J H
lu pesa h tri ir, que La pesanteur augmente le frottement, que le frottemeni diminue La force et arrête la machine, ou bien quîelle La rompt ou l'use en peu de temps, et qu'ainsi ce qui réussi! presque toujours en petit, ne réussit presque jamais en grand »
Ainsi La forme mathématique est un schème dont Tabstraetu 11 ot la simplicité fournissent le moyen d'aborder la complexité dos choses ; mais ces caractères mêmes ne doivent pas m us faire illusion. Il ne s'agit nullement de subordonner la eon naissance du contenu à la perfection esthétique ou rationnelle du schème. Au contraire, nous sommes avertis, par cette perfection même, qu'il ne saurait s'appliquer avec exactitude à la réalité concrète. C'est à l'expérience qu'il appartient de mesurer l'écart entre ce qui se déduit par le calcul et ce qui se passe dans la nature. En opposition au dogmatisme de la causalité, la doctrine de Malebranche nous était, dans la première partie de notre ouvrage, apparue sous son aspect négatif,. Vue de l'intérieur de la science, elle reprend son aspect positif et, il est permis d'ajouter cette fois, positiviste. Si le positivisme implique ces deux conditions : d'une part l'élimination systématique de toute spéculation sur la cause en tant que cause, d'autre part la définition des lois comme relation de fonction entre coefficients expérimentalement attribués aux phénomènes, il est exact, en effet, de dire que Yoccasionalisme de Malebranche, c'est déjà le positivisme sous une forme que l'on pourrait dire définitive.
115. — Il convient d'ailleurs de remarquer que ce devait être une chose difficile pour les contemporains de Malebranche d'opérer le départ entre la théorie de la méthode scientifique et la théologie systématique, qu'il avait, à travers toute son œuvre, exposées solidairement l'une de l'autre. En tout cas, à la fin du xvir siècle, un savant qui emprunte à Descartes l'inspiration maîtresse de sa philosophie naturelle, mais qui après- Pascal avait médité les principes du calcul des probabilités, Huygens, avait formulé, dans la courte préface dont il avait fait précéder son Traité de la Lumière, des idées d'une autorité et d'une netteté qui auraient pu frapper les esprits : « On' y verra de ces sortes de démonstrations, qui ne produisent pas une certitude aussi grande que celles de géométrie, et quimême en diffèrent beaucoup, puisque au lieu que les géomètres prouvent leurs propositions par des principes certains
1. Recherche de la Vérité, livre VI, 1" partie, chap. V, t. II, 1G75, p. "^90 et 291,
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et incontestables, ici les principes se vérifient par les conclusions qu'on en tire, la nature de ces choses ne souffrant pas que cela se fasse autrement, Il est possible toutefois d'y arriver à un degré de vraisemblance, qui bien souvent ne cède guère à une évidence entière : savoir lorsque les choses qu'on a démontrées par ces principes supposés, se rapportent parfaitement aux phénomènes que l'expérience a fait remarquer ; surtout quand il y en a grand nombre, et encore principalement quand on se' forme et prévoit des phénomènes nouveaux, qui doivent suivre des phénomènes qu'on emploie, et qu'on trouve qu'en cela l'effet répond à notre attente. Que si toutes ces preuves de la vraisemblance se rencontrent dans ce que je me suis proposé de traiter, comme il me semble qu'elles font, ce doit être une bien grande confirmation du succès de ma recherche, et il se peut malaisément que les choses ne soient à peu près comme je les représente 1 . »
Suivant l'expression de Ferdinand Rosenberger, Huygens ici parle (For. Et, en reproduisant ce texte, Rosenberger indique le regret que l'école newtonienne n'ait pas saisi la portée d'une doctrine qui convient si exactement à la méthode pratiquée dans les Principia mathematica. Newton lui-même a en quelque sorte boudé contre soi en se raidissant dans un parti pris de défiance à l'égard de tout ce qui conservait une apparence d'hypothèse ; et avec raison, croyons-nous, l'historien de Newton voit là un écho indirect de la tradition baconienne 2. Malebranche et Huygens s'étaient affranchis du dogmatisme cartésien qui exigeait l'intelligibilité parfaite, et lui correspondant, grâce à la véracité divine, la réalité absolue, des principes auxquels était suspendue la déduction mathématique. En revanche le newtonianisme oppose au cartésianisme le dogme d'une expérience qui, par delà tous les instruments dont dispose l'esprit pour s'en approcher pratiquement, est une communication immédiate avec l'absolu.
Sans doute, Newton manifeste dans l'application de la doctrine la circonspection qui est propre à son tempérament personnel. Au lieu d'achever le système et de peur d'y introduire des hypothèses, il s'abstiendra de rechercher les causes des forces qui entrent en jeu dans les phénomènes de la mécanique céleste ou de la physique terrestre. Mais il est essentiel de remarquer que le système lui-même a été conçu du point de vue de l'absolu, et cela dès la partie formelle et en apparence