III A PITRE XXVII
LA DÉCOUVERTE DE L'IDÉE CRITIQUE
L24. La première dissertation écrite par Kant, à l'âge de 23 ans, était intitulée : Pensées sur V évaluation véritable des force* rires, et examen des preuves employées par M. de Leibniz et autres mécaniciens dans cette controverse. Et, quand il mourut, presque soixante ans plus tard, l'ouvrage qu'il laissait inachevé sur sa table de travail avait pour sujet le Passage des premiers principes métaphysiques de la Science dé la Nature à la Physique.
• On s'expliquera dès lors que le problème de la causalité se retrouve au cœur des questions d'ordre spéculatif ou d'ordre pratique qui ont été agitées par Kant, mais que la solution kantienne soit loin de se présenter- à nous comme directe ou comme simple. Elle n'est pas directe : elle a pour caractéristique d'avoir passé par la mathématique. A la considération de l'espace, et d'une façon précise à la découverte du paradoxe des objets symétriques, Kant est redevable d'avoir compris comment peuvent être solidaires l'une de l'autre la justification a priori de la science et son application véritable à la réalité sensible. Aussi conciliera-t-il le leibnizianisme et le newtonianisme dans le domaine de la géométrie, avant de résoudre leur conflit dans le domaine de la mécanique où nous avons vu que ce conflit risquait, aux yeux des savants euxmêmes, de compromettre la structure interne du savoir. Et surtout la solution Kantienne n'est pas simple, elle ne veut pas l'être : d'une part, la causalité, prenant place dans le tableau systématique des concepts .transcendantaux de l'entendement, devient l'une des douze xatégories que Kant a distinguées ; elle appartient à l'ordre de la relation et, dans cet ordre même, elle figure, à titre d'antithèse, entre la substance qui est la tlièse, et la réciprocité qui est la synthèse. D'autre part, l'usage que Kant fera de cette catégorie ne sera pas restreint au domaine de la science ; la conclusion de l'antinomie qui regarde la causalité, consiste à préparer, au delà des limites que la connaissance théorique peut atteindre, la
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restauration d'un « monde intelligible » où s'exercerait la liberté.
Nous devons reproduire, dans notre expose, les complications qu'offre chez Kant la doctrine de la causalité. Elles sont inhérentes au rythme essentiel de sa pensée ; sans elles, ne se comprendraient complètement, ni la fécondité de l'élan que l'inspiration critique a imprimé à la recherche philosophique, ni l'instabilité du système envisagé dans ses conclusions littérales.
125. — En 1756, Kant publie la Monadologia physica, qui fait de lui, suivant la remarque de Riehl \ un précurseur de Boscovich. Revenant, sous la poussée d'une sorte de logique interne, à ces intuitions originelles dont la spéculation leibnizienne ne s'est jamais complètement affranchie, Kant fait descendre les unités spirituelles de Leibniz dans le monde physique ; il y loge les forces d'attraction et de répulsion par lesquelles s'expliqueront les formules de la science newtonienne. L'élaboration du problème critique consistera précisément à prendre conscience de la difficulté fondamentale que présentent/dès leur conception même, de semblables hypothèses. Les monades physiques, de 1756. doivent devenir principes des phénomènes naturels que nous observons. Il faut donc les réaliser, les poser dans l'être. Or, qu'est-ce que la fonction qui les pose, sinon une sorte d'imagination intellectuelle, s'exerçant a priori par le jeu des idées pures ? Et de quel droit l'idée sera-t-elle affirmée à titre de réalité ? A partir du moment où la question sera soulevée, l'éclectisme de la période autocritique apparaîtra ruineux. La géométrie et la philosopliïe transcendantale, dont l'esprit de Kant, déjà tourné vers l'antinomie, avait reconnu les caractères contradictoires, entre lesquelles il avait rêvé pourtant d'opérer la conciliation, reprennent chacune une rigidité qui oblige de conclure à leur définitive incompatibilité .
Cette* conclusion s'imposera d'autant plus à Kant, qu'il méditera davantage le leibnizianisme et le newtonianisme sous la forme radicale que donnent à l'un le panlogisme de Wolff, à l'autre l'empirisme de Hume.
Avec l'école wolffienne le monde conçu par Leibniz se cristallise en un système rationnel où tout se déduit par la vertu du seul principe d'identité. L'existence est sur le même plan que l'essence ; le réel est homogène au possible. La négation n'est pas, par soi, quelque chose ; c'est un défaut d'affirma-
1. Der philosophiscHè KvistioLgmus, t. J, 2U édit., 1908, p. 3;i2.
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tion, La quantité négative : obscurité ou impénétrabilité, douleur, vice du haine, ne suppose jamais un principe qui, effectivement, entre en conflit avec la quantité positive, lumière ou attraction, plaisir, vertu ou amour. Le mal, suivant La doctrine delà Théodicée, n'est qu'un moindre bien.
Or, fait observer Kant en 1763, dans YEssai pour introduire en Philosophie la Notion des quantités négatives, c'est violer la loi même de toute intelligibilité que de demander à un principe d'affirmation de se dégrader (c'est-à-dire en réalité de se contredire lui-même) jusqu'au néant : « Partout où il y a une raison positive, et où la conséquence. est néanmoins zéro, il y a une opposition réelle, c'est-à-dire que ce principe est lié avec un autre principe positif, qui est la négative du premier 1. » Les principes de Leibniz ne font pas comprendre l'incompatibilité des essences logiques2, sans lesquelles pourtant ne s'expliqueraient pas les oppositions manifestées par le cours des choses. C'est pourquoi la vision newtonienne du monde doit corriger l'erreur de l'ontologie wolffienne : « Si le célèbre Crusius avait voulu s'informer de ce que les mathématiques entendent par quantités négatives, il n'aurait pas repoussé avec étonnement le rapprochement que fait Newton entre, d'une part, la force d'attraction qui a lieu à des distances de plus en plus éloignées et qui, cependant par le rapprochement des corps se change peu à peu en force de répulsion, et, d'autre part, les séries dans lesquelles, au point où finissent les quantités positives, les quantités négatives commencent ; car les quantités négatives ne sont pas des négations de Quantités, comme Crusius l'a conjecturé à cause de l'analogie de l'expression ; elles ont en elles quelque chose de réellement positif, seulement c'est quelque chose d'opposé à l'autre quantité positive. Et ainsi l'attraction négative n'est pas le repos, ainsi qu'il le prétend ; c'est une répulsion véritable. » (Essai, p. 132.)
Que d'autre part on renonce à prendre pour guide la logique abstraite, que l'on s'abstienne de toute affirmation a priori sur la réalité concrète, on devra se placer, avec Hume, sur le ter-