‹ L'expérience humaine et la causalité physiqueChapitre 126 sur 263 · Trad. Tissot, apud Mélanges de Logique, 1862, p · texte numérisé non relu

Trad. Tissot, apud Mélanges de Logique, 1862, p

2. Comme le remarque Couturat, {la Logique de Leibniz, p. 219, note 2), Leibniz avoue ne pas pouvoir expliquer logiquement l'incompatibilité de tous les possibles : « lllud tamen adhuc hominibus ignotum est, unde oriatur incompossibilitas diversorum, seu qui fîeri possit est d'versoe essentise invicem pugnent, cum omnes termini pure positivi videantur compatibiles inter se. » (G. VII, lV'5j. Et Couturat ajoute : « Ce qui manque à Leibniz pour expliquer l'incompatibilité des diverses essences, c'est la considération de la négation, car c'est elle qui introduit entre les notions complexes la contradiction qui ne peut exister entre les concepts simples »

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rain de l'expérience. Mais alors disparaît le norme de vérité que la mathématique fournissait à l'homme : La certitude qui appartient aux démonstrations d'Euclide, « n'y eût-il jamais eu dans la nature ni cercle ni triangle », ne fait que mettre en évidence le contraste entre les relations d'idées et les choses de fait 1. « Tout effet est un événement distinct de sa cause. Découvrir l'effet dans la cause est par suite impossible ; et quand l'esprit invente ou conçoit celui-ci pour la première'fois, a priori, ce ne peut être que d'une façon purement arbitraire. » (Ibid., p. 35.) Dès lors, entre ce que nous appelons cause et ce que nous appelons effet, il n'y aura d'autre lien que celui que l'association produit entre les images, par une sorte d'attraction mentale, aussi féconde en résultats extraordinaires que l'attraction du monde physique 2. Aux yeux de Hume, la connexion naturelle des phénomènes se résout dans des habitudes subjectives qui sont des événements de la conscience humaine, nullement des propriétés appartenant aux choses. Suivant l'exemple qui deviendra classique avec les Prolégomènes (§ 20), nous voyons la lumière du soleil, et nous sentons la chaleur de la pierre ; quel droit avons-nous d'en conclure un jugement objectif de causalité, tel que celui-ci : Le soleil échauffe la pierre ?

126. — Ainsi cette double constatation s'impose : l'empirisme, inspiré de Newton, ne saurait rejoindre la vérité de la science ; le « panlogisme », inspiré de Leibniz, ne saurait rejoindre la réalité de la nature. Kant avait commencé par travailler à diminuer la distance entre les conclusions opposées de Leibniz et de Newton. Il parvient à la recherche proprement critique, lorsque, remontant des conclusions aux principes, il accentuera l'opposition absolue des principes euxmêmes. De la sorte apparaîtra la nécessité de modifier profondément, et jusqu'à les renverser l'une et l'autre, non seulement la solution du problème, mais encore et d'abord la manière de le poser.

Depuis Descartes jusqu'à d'Alembert, savants et philosophes, placés en face de la tâche qui consistait à édifier dans lè domaine de la mécanique une doctrine positive de la causalité, se donnaient comme point de départ et comme point de repère l'état de perfection rationnelle où avait été portée la géométrie classique, Leur ambition était de conférer aux notions qui concernaient le mouvement ou la force le même

1. Essai sur V Entendement humain, Sect. IV, trad. Max. David, 1912, p. 30.

2. Traité de la Nature humaine. Livre I. De V Entendement, Première partie^ Section 1\\ trad. Max. David, 1912, p.

l'expérience humaine kt la causalité physique

degré de blarté interne et de eertirtnide objective qu'avaient atteint les notions relatives à l'espace. Mais, en réfléchissant sur Le dogmatisme de Wolff et sur le scepticisme de Hume, Kant est amené à reconnaître que le problème, laissé en souffrance pour la mécanique, ne se trouvait pas davantage résolu pour La géométrie! ('ar il n'est pas vrai que la mathématique se ramène" à tm simple système d'identités : l'étude sur YEvidence drs Principes de la T/trologie naturelle et de la morale (1764) a pour objet de souligner la différence entre l'analyse abstraite des concepts en philosophie et le processus synthétique de la définition mathématique H Et alors, si l'entendement pur n'est capable que d'analyse, ce n'est pas seulement au rapport de causalité entre l'antécédent et le conséquent, que l'on devra refuser cette double valeur de nécessité et d'universalité qui est requise pour l'existence d'une science en tant que telle, c'est également aux propositions de l'arithmétique et de la géométrie. En d'autres termes, le doute sceptique de Hume aboutirait à frapper d'incertitude la mathématique aussi bien que la physique : paradoxe insoutenable auquel se serait refusé le bon sens du philosophe écossais 2.

Dans la période laborieuse qui précède l'avènement de la Critique, le bénéfice acquis par Kant, ce serait donc de pousser le mal jusqu'à cet excès dont le remède doit sortir. La crise qui était déclarée, pour les savants et en quelque sorte officiellement, dans le seul domaine de la. mécanique, s'est étendue aux parties de la mathématique qui paraissaient y avoir échappé : arithmétique et géométrie. Voici que la mathématique demande à être justifiée par une théorie qui réussisse à. rendre compte de la connexion entre la raison et l'expérience. Cette justification marque le tournant décisif de la pensée kantienne. Nous rappelons, d'un mot, comment elle a été provoquée par le paradoxe des objets symétriques : ]a géométrie, toute rationnelle et tout abstraite qu'elle paraît, ne peut pas être entièrement séparée du sensible, elle conserve un point d'attache avec la réalité donnée ; car il se peut que deux triangles dièdres composés d'éléments tout à fait identiques, ne soient pas superposables l'un à l'autre. En fait, il y a entre eux une différence d'orientation qui demeure réfractaire à toute tentative de réduction logique. Ainsi s'introduit une complication nouvelle qui menaçait d'entraîner Kant

1. Cl'. DfiLBQS, Sur- la formation de Vidée des jugements synthétiques a priori chez Kant. Année Philosophique, 1909 (1910) p. 25.

2. Critique de la liaison pure, Introduction, trad. Barni, 18,69 (que nous désignerons par B), t. I, p. 61. (T. Critique de la Raison pratique. Analytique des Principes, trad. Picavet, 1888, p. 92.

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dans des embarras inextricables. Elle a eu cependant pour résultat de le conduire à la solution, en le contraignant d'inventer un type inédit d'existence mentale : la forme a priori d'intuition, dans laquelle se réunissent des caractères qui passaient jusque là pour incompatibles : indépendance à Tégard de l'expérience et application nécessaire au contenu de l'expérience. La Dissertation, de 1770, sur la forme et les principes du monde sensible et du monde intelligible, aboutit à considérer l'espace comme une sorte de schéma subjectif, idéal, procédant de la nature de V esprit, pour coordonner suivant une loi stable tous les objets de la sensibilité externe (§ 15).

127. — La subjectivité de V espace est capable de fonder l'objectivité de la géométrie. Par là, Kant possède le moyen de résoudre le problème qu'il traitera sous sa forme définitive dans VEsthélique transcendantale : Comment des jugements synthétiques a priori sont-ils possibles dans les mathématiques ? Dix ans plus tard, il apparaîtra que la solution de ce problème a préparé la solution du problème posé en termes analogues : Comment des jugements synthétiques a priori sont-ils possibles dans la physique rationnelle ?

Pourtant la Dissertation de 1770 ne laisse pas apercevoir encore cette réponse positive. Sans doute, en s'appuyant sur la symétrie entre l'espace et le temps, Kant transportera au temps la découverte faite sur l'espace : la mécanique qu'il considère à cette époque comme étant la science du temps, trouverait ainsi dans l'établissement d'une forme a priori d'intuition, la même sorte de justification que la géométrie, science de l'espace (§ 12). Et déjà Kant marque le rôle capital qu'il attribuera au temps, dans le Corollaire du § 15 : « L'espace sert, en qualité de type, à la notion du temps lui-même qui se représente par une ligne, comme ses limites (les moments), se représentent par des points. Mais le temps approche davantage d'une notion universelle et rationnelle, embrassant toutes choses et sous tous rapports, l'espace . lui-même et, d'autre part, les accidents non contenus dans les relations spatiales, tels que les états^de l'âme. D'ailleurs, si le temps ne dicte pas des lois à la raison, il établit cependant les conditions qui perr mettent à l'esprit de comparer ses notions suivant les lois de la raison; ainsi, je ne puis pas juger de l'impossible sinon par rapport à un même sujet dont j'affirme en même temps A et non A. Et, l'entendement se tournant vers l'expérience, vers les rapports de cause et d'effet, notre esprit ne peut se passer des rapports d'espace pour les objets externes, il ne peut

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savoir qu'à l'aide d'un rapport de temps qui est-ce qui est avant, qui est-ce qui. est après, ou qui est-ce qui est causé. »

Pour qui a lu la Critique de 17cSi, ce passage présente comme urle suggestion de la synthèse entre les formes du monde sensible et les concepts du monde intelligible, Mais cette suggestion demeure, en 1770, subordonnée à l'antithèse du monde sensible e1 du monde intelligible ; car de ce dernier monde relèvent les notions de substance et de cause, au même titre que celles de possibilité, d'existence, de nécessité (§ 8). La préoccupation qui paraît alors dominante et qui tient en échec l'idée d'où sortira l'Analytique transcendantale, c'est de faire servir la découverte de la subjectivité et de la phénoménalité des formes spatiales et temporelles, « à veiller soigneusement pour que les principes propres de la connaissance sensible ne franchissait pas leurs limites et n'aillent pas toucher aux choses intellectuelles 1 ».

L. § 21. Cf. Delbos, la Philosophie pratique d Kant, 1905, p. 153.

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