‹ L'expérience humaine et la causalité physiqueChapitre 141 sur 263 · Les réserves et les hésitations de Kant soulignent la · texte numérisé non relu

Les réserves et les hésitations de Kant soulignent la

1. L'attraction « se doit mesurer, comme toutes les qualités qui partent • l'un rentre, paE la raison inverse du carré de la distance, comme on mesure en effet, les quantités de lumière, d'odeur, etc., et toutes les autres quantités ou qualités qui se propagent en ligne droite et se rapportent à un centre. Or il est certain que l'attraction se propage en ligne droite, puisqu'il n'y a rien de- plus droit qu'un fil aplomb... Les raisons métaphysiques,' mathématiques et physiques, s'accordent donc toutes à prouver que la loi de l'attraction ne peut être exprimée que par un seul terme, et jamais par deux ou plusieurs termes. » Réjîeœions sur la loi de l'attraction apud Œuvres complètes, 1829, t. III, p. 170 et 202.

2. Andler, Introduction à la traduction citée des Premiers principes de Kant, p. xl.

LA PHILOSOPHIE KANTIENNE DE LA XATUEE

témérité de l'entreprise ; elles risquaient en même temps de déformer et de masquer aux yeux des contemporains la physionomie des Premiers principes métaphysiques de la science de la nature. L'œuvre, dans son intention profonde, était destinée à faire voir de quelle lumière le relativisme critique éclairait les problèmes suscités par le développement de la mécanique moderne et quelle solution à la fois circonspecte et solide elle en proposait. L'intention s'en dissimulait sous la carapace dialectique des douze catégories, maintenue rigide et lourde par le parallélisme à la fois minutieux et paradoxal de la logique ancienne et de la mécanique moderne. Or, dans l'histoire cle l'humanité, un mauvais exemple n'a jamais été perdu. Tout en s'arrêtant à mi-chemin dans la voie dangereuse d'une justification a priori des lois obtenues par la méthode expérimentale, Kant devait inspirer la tentation et l'espoir d'une réussite plus complète à des successeurs moins -en défiance contre les mirages de la fantaisie constructive.

Et ce n'est pas tout. Espoir et tentation devaient être fortifiés par l'a façon ambiguë dont le problème de la causalité avait été envisagé dans la partie de la Critique de la Raison pure, consacrée à la Dialectique Transcendantale. Du moment que Kant fondait la légitimité de la physique rationnelle sur le conditionnement de l'objet d'expérience par les fonctions du sujet pensant, il est amené à se demander quelle relation il peut y avoir d'une part entre le sujet conditionnant '-et le sujet en soi, d'autre part entre l'objet conditionné et l'objet en soi. Les deux problèmes semblent définis en termes symétriques. Or, non seulement Kant présente deux solutions tout à fait hétérogènes ; mais la rupture d'équilibre se fait du côté où on l'attendrait le moins, du côté 'de Y objet. Sans doute le système des catégories implique l'existence d'un « véhicule », d'un foyer, unité nécessaire de l'aperception, qui est le Ich denke, le Cogito. Mais Kant ne veut pas que ce Cogito, dont il fait dépendre pourtant l'édifice entier de la Critique, suffise à la connaissance de la réalité spirituelle. Il prend pour accordé, suivant un postulat emprunté au dogmatisme même dont il dénonce l'illusion dialectique, que cette réalité ne devrait pas être uniquement définie par l'activité spontanée qui est le caractère du Cogito, mais qu'elle est avant tout res cogiians, substance, c'est-à-dire identité par delà le temps. En conséquence, la forme de succession qui s'impose à la conscience empirique, loin d'être la marque de notre communion avec notre être intérieur, apparaît à Kant comme une sorte d'écran interposé entre ce que nous sommes et ce que nous nous représentons de nous-mêmes. La subjectivité du temps interdit au

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sujel d'affirmer sa propre réalité qui, pour être posée à bon droit, devrait présenter toute l'objectivité de la chose en soi. El c'est pourquoi la communication nous est refusée avec notre âme elle-même, érigée en entité transcendante.

Conclusion déconcertante, mais rendue plus déconcertante encore par La solution inattendue de la Troisième antinomie. Après s'être fermé la voie qui l'aurait orienté vers le spiritualisme d'un Fichte, Kant se fraye du côté de l'objet le chemin qui devait logiquement mener au matérialisme d'tln Schopenhauër. Les paralogismes de la psychologie rationnelle ne laissent place à aucune sorte d'échappatoire : la conscience ne peut a von- de contenu que phénoménal. Il n'en est pas de même pour les antinomies de la cosmologie rationnelle ; du moins, on voit Kant proposer ici deux types opposés de solution. Les antinomies mathématiques, — antinomie du fini et de l'infini, du simple et du composé, — reçoivent une solution qui procède strictement de l'inspiration critique : les notions de tout et de partie se réfèrent à des déterminations dans l'es pace et dans le temps ; si pour les transporter dans l'absolu on les détache du rapport à l'intuition sensible qui en permet l'application positive, on les dépouille par là même de toute signification intrinsèque. La dualité du monde sensible et du prétendu monde intelligible s'évanouit donc. Mais, en passant, des antinomies qu'il appelle mathématiques aux antinomies dynamiques : antinomie de la cause première et de la cause « causée » , antinomie de l'être nécessaire et de la contingenc universelle, Kant fait reparaître cette même dualité, fondé sur la supposition qu'au delà de la sphère des relations te m porelles il y a place pour un domaine de causalité et de néces sité, soustrait à la condition de l'intuition dans le temps. E cette conception « métacritique » d'une causalité supra-sensi ble ne demeure pas une simple vue de l'esprit métaphysique un possible logique, défini par la seule absence de contradic tion, et sans rapport avec la possibilité du réel ; elle prend une consistance positive dans la Critique de la Raison prati que. Tandis que l'immortalité de l'âme et l'existence de Dieu -ont introduites seulement dans la partie dialectique de cett deuxième Critique, qu'ils viennent s'ajouter du dehors à titr de « postulats » requis pour la représentation d'un souverai bien, la causalité dite intelligible, la liberté, s'y trouve démon trée dans Y Analytique comme impliquée du dedans, pui? qu'elle apporte sa raison d'être à la loi morale.

L'œuvre de Kant s'achève donc par la restauration d'une, métaphysique dont le contenu, sinon la méthode, est dogma tique, et par rapport à laquelle la philosophie de la nature n

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qu'une portée préliminaire. L'objet de cette philosophie n'estil pas, suivant la déclaration expresse de Kant, dans l'ouvrage même qu'il lui consacre : « de délivrer la métaphysique d'un rejeton, issu à vrai dire de ses racines mais qui ne peut que nuire à sa croissance régulière, et de le cultiver à part » pour permettre à cette métaphysique d'aller vers son but : Dieu, la liberté, V immortalité de Vâme 1 ?

Ainsi l'orientation générale de la pensée kantienne tendait à fortifier l'impression qu'avait déjà créée dans les Premiers principes métaphysiques de la science de la nature, la prétention de déduire systématiquement et de construire a priori, dans le cadre de la logique péripatéticienne, les lois fondamentales de la mécanique moderne. Et de là ce résultat, directement contraire à l'intention de Kant, que les savants d'esprit positif étaient détournés de l'investigation critique, que les philosophes étaient rejetés en pleine ontologie. Pendant la première partie au moins du xix8 siècle la destinée de la science et la destinée de la philosophie vont apparaître comme séparées l'une de l'autre. Tandis que l'école post-kantienne pousse jusqu'au bout le jeu des formes et des catégories, qu'elle s'acharne à engendrer les forces universelles par 3 a voie interne de la dialectique, le problème de la causalité naturelle se trouvera, par les progrès incessants de la physique, posé sur un terrain nouveau, celui-là même que Kant tentait d'aborder, dans l'ouvrage auquel il travaillait durant les dernières années de sa vie.

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