Postulats de la pensée empirique, B. I
2. Cf. I)Fi,no>, Sur la Notion de V Expérience dans la PhilosopJùe de Kant. Bibliothèque du Congres International de Philosophie de 1900, t. IV, 1902, p. -m.
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ginale qui le constitue comme objet ; et cette constitution est l'œuvre de la science, qui ne crée pas sans doute la matérialité de l'univers, mais qui en fait la forme ; car de la pensée dépend l'existence de la nature en tant qu'unité de phénomènes liés les uns aux autres, dans la conscience originaire, par la nécessité des principes de l'entendement.
Le propre de la critique, c'est d'effectuer une inversion pro- . fonde, et qui marque une étape décisive dans le cours de la réflexion philosophique. L'idéalisme empirique était une réplique au réalisme dogmatique des anciens ; il demeurait encore tout entier-sur le terrain de la pensée antique. Le problème de la connaissance, pour Berkeley, ou pour Hume, son disciple, est toujours de déterminer le rapport entre les données immédiates des sens et les termes abstraits du langage. Ni l'un ni l'autre ne se doutent qu'il y a un élément essentiel à considérer pour la position moderne du problème : V avènement d'une physique mathématique. Ils ne font allusion à la mécanique .qu'avec la préoccupation d'y dénoncer u n jeu de concepts et de métaphores. Au contraire, l'idéalisme critique, par cela qu'il prend pour base l'existence d'une science qui tout entière date du xvne siècle, ne laissera rien subsister des alternatives, — dogmatisme ou scepticisme, réalisme ou nominalisme, — entre lesquelles oscillait la pensée de l'ère pré-scientifique. Il transforme du tout au tout les rapports de l'homme et de la nature, de l'esprit et des choses ; il fait surgir de la science moderne une conscience intellectuelle. De cette conscience, nous voulons rappeler ici quelques traits essentiels.
143. — ■ Suivant Aristote, les données immédiates de la perception sont des réalités individuelles. La fonction de l'intelligence est la fonction du concept. Elle consiste à extraire de la réalité perçue un certain nombre de caractères abstraits, qui se réunissent pour former l'unité d'une essence. Essences spécifiques, caractères génériques, entrent dans une hiérarchie qui est toute qualitative. La multiplicité, qui est matière, ne s'explique pas en tant que telle ; à la catégorie de quantité correspond un savoir superficiel, détaché de tout ce qui constitue et qui éclaire la réalité de l'être. Aussi l'espace luimême ne se comprend-il que s'il est considéré comme une propriété relative à des corps déterminés, qualifiée par rapport à des concepts génériques, tels que ceux du haut et du bas. L'opposition de ces qualités fondamentales, voilà ce sur quoi fera fond le physicien pour rendre compte des mouvements qui s'observent chez les graves et les légers.
Or, Descartes le faisait observer à Gassendi 1i \ intelligence véritable n'a rien de commun avec la pensée conceptuelle. Si le progrès effectif de la pensée se manifeste dans l'opération de la médiation, le type du médiateur par excellence, ce n'est nulleme/it, comme le prétendaient les Analytiques, la forme spécifique, intermédiaire entre le genre et l'individu, c'est :omme l'indique la XIe des Regnlœ ad Directionem Ingënii A. T. X, 408), la moyenne proportionnelle entre deux grandeurs données. En répétant un tel acte de médiation dans un enchaînement de calculs de plus en plus compliqués, on édifie un système dont la vérité s'appuie à la rationalité du lien entre
- différentes parties, nullement à l'universalité des concepts qu'on y a fait entrer. Aussi les Cartésiens se proclament-ils nçmimàlfetes. Tandis que la science aristotélicienne, pour le monde sublunaire tout au moins, est essentiellement une science du général, le cartésianisme ne laisse subsister aucune différence de matière entre le monde céleste et le monde subterrestre, aucune différence de méthode dans l'étude de l'un et dans l'étude de l'autre, par quoi on puisse admettre ici l'accident et la contingence, tandis que là régnerait une nécessité interne. L'objet de la science est une réalité singulière, puisque c'est l'univers infini constitué par un ensemble de corps en mouvement, unis d'une manière telle ^ que tout événement autre que celui qui se produit effectivement doit être déclaré impossible 2.
Seulement, cette distinction radicale entre la fonction des concepts généraux et le rôle propre de la raison, les Cartésiens n'ont pas réussi à lui donner encore droit de cité dans la philosophie, faute d'une critique psychologique qui pénètre assez l'intérieur de l'esprit pour mettre en lumière les ressorts et les moments de spn activité. Aussi verra-t-on Berkeley 3 se
1. Cinquièmes Réponses, au sujet de la Cinquième Méditation, édit A dam -Tan lier y, t. VU, p. 380 : « Ce que vous alléguez contre les universalise «les dialecticiens ne me touche point, puisque je les conçois d'une tout autr* façon qu'eux. En revanche, pour ce qui concerne les essences- que nous connaissons clairement et distinctement, telles que celles du triangle ou de quelque autre figure géométrique, je n'aurai pas de peine à vous faire avouer que les idées de celles qui sont en nous n'ont point été tirées des idées des choses singulières. »
2. Les Passions de Vâme, 1619,11,$ 145 ; Edit., A. T. XI, 438 : « Lorsqu'une chose que nous avons estimée dépendre de la fortune n'arrive pas, cela témoigne que quelqu'une des causes qui étaient nécessaires pour la produire ;i manqué, et par conséquent, qu'elle était absolument impossible, et qu'il n'en est aimais arrivé de semblable, c'est-à-dire à la production de laquelle une pareille cause ait aussi manqué : en sorte que, si nous n'eussions point ignoré cela auparavant, nous ne l'eussions jamais estimée possible, ni par conséquent ne l'eussions désirée. »
3. Cf. les Remarques de Philonous sur Malebranche : « Il bâtit sur les idées les plus abstraites et les plus générales; ce que je désavoue absolu-
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figurer qu'il atteint le rationalisme en dirigeant entre les idées générales une polémique qui. en fait, laisse complètement de côté les adversaires qu'elle vise, et se retourne contre les postulats de son empirisme et de son réalisme.
De là, pour amener enfin les philosophes à la conscience du savoir moderne, limportance capitale de YEstkétique transcendantale : l'espace et le temps, grâce auxquels la mathématique a pu servir d'instrument pour rétablissement d'une science positive, ne sont pas des concepts ; ils se définissent par des caractères opposés aux caractères du concept. Non seulement Kant démontre irréfutablement qu'il n'y a rien en eux de la généralité du concept : mais leur fonction propre est de s'opposer à la confusion qui naît de la généralité conceptuelle, et de maintenir dans son irréductibilité radicale la distinction qui fait que chaque lieu dans l'espace, que chaque moment dans la durée, est lui-même, et non un autre. Loin donc que l'espace et le temps permettent de substituer la conception des universaux à la perception des individus, le rôle primordial qu'ils jouent dans l'œuvre de la connaissance tient précisément à ce qu'ils conditionnent la perception des individus en définissant les lois de leur juxtaposition et de leur succession ; de telle façon qu'à partir de ces individus perçus, le progrès de l'intelligence se dirige, non vers Vtmiversel abstrait, mais vers Yunivers concret. Désormais, la théorie du rationalisme aura pour point de départ l'opposition entre deux formes de la doctrine : l'une, séduite par un faux idéal d'universalité, s'est acharnée à poursuivre la plénitude de conception: l'autre réalise une plénitude de comple.rion. afin de parvenir à la compréhension de l'univers : « La grandeur illimitée de l'intuition spatiale est non VAllgememheii iuniversalitas. c'est-à-dire omnitudo conceptus). mais VAllftèit (universitas, c'est-à-dire omnitudo complexité*). »
144. — Dès lors qu'apparaît modifié, par l'avènement de la science moderne, le point d'application de l'effort intellectuel, apparaît aussi transformée l'idée de l'esprit lui-même. Aristote superpose à l'univers de la donnée immédiate l'univers
ment. » Trot» >Ualor/".es entre Hylas et Philonous, 1713, trad. Beaulavun et Parodi, 1x95. p 201. Emile Boutroux disait un jour k la Société r'r>u<çaise de Philosophie, dans une discussion sur Comte et la Métaphysique : < Descartes, Malcbranrhe. euasent - té surpris qu'on les accusât d'expliquer les choses par des généralités abstraites, eux qui reprochaient précisément aux dialecticiens de l'Ecole de partir de concepts et d'abstractions, et faisaient profession de ne raisonner que sur des choses concrètes et singulières. » fSéanee du 27 novembre 1902. Bulletin, t. III, 1903. n° 1, p. 7,)
1. Publié par Reicke, Altpreussiche Monatsschnft, 1884, XXI. 587, et Cité dans le Commentaire de lu Critique, par Vaillin.irer, t. II. p. 212.
dos ccmcepts qui, en dernière analyse, n'est peut-être que l'uniVers du discours. Puisqu'il prend au sérieux ce monde nouménal (que Platon avait appelé par métaphore et que Kant continue d'appeler, avec une ironie malheureusement intermittente, le monde intelligible), il faut qu'il lui donne un objet. Au réalisme de la perception qui rapporte l'opération du sujet sentant à l'existence d'un objet senti, correspond un réalisme du concept qui suppose en face de chaque idée générale l'objectivité d'une essence, et imagine une « sensation de l'universel » où le concevant et le conçu se réunissent dans un acte commun comme le sentant et le senti. La supériorité du concept par rapport à la perception implique dans l'objet de la science conceptuelle une supériorité par rapporté l'objet de la connaissance sensible ; car, suivant l'expression même d'Aristote, « la science en acte est identique à son objet1 » ; et la perfection du savoir est mesurée parce que l'objet, en lui-même, comporte de capacité à être connu 2. Au terme du progrès qui se poursuit dans le sens de la généralisation, se manifestera donc l'unité transcendante de Yens generalissimum, qui assume la charge de soutenir à elle seule l'édifice -de la déduction syllogistique.
Avec la science moderne s'évanouit l'idéal contemplatif d'une sorte de représentation conceptuelle, qui serait destinée à doubler la réalité, préalablement donnée, des objets intelligibles. Dès la première des Regulse, Descartes déplace, d'une façon curieuse, la portée de la comparaison traditionnelle entre la vision par les sens et la vision par l'esprit. Il ne s'agit plus de recevoir la lumière qui émane des choses, reflétant elle-même le soleil intelligible. Le foyer de lumière est dans le sujet humain ; et toutes les sciences ne sont rien d'autre que la sagesse de l'homme. Cette sagesse demeure une et identique, tout en étant appliquée à des objets aussi différents que Ton voudra, sans subir de leurs différences une distinction plus grande que la lumière du soleil n'en reçoit de la variété des choses qu'elle éclaire. (A. T. X, 360.) Dans ce renversement de la métaphore, nous l'avons déjà dit, la révolution cartésienne est tout entière en germe.
Encore Descartes, parce qu'il suppose que l'évidence intuitive permet un passage immédiat du Cogito à la res Cogitans, de la forme spatiale à la matière corporelle, laisse-t-il subsister l'un en face de l'autre deux mondes de substances hétérogènes,
l. Tb S'auxé IcFTiv fi v.i-.' èvsp-yetav ïmarri^n tw xpoty^aTt. De an. III, 5, 430 a 20. Trad. Rodier, I, 1900, p. 181. I. Met. I, 6, 1057 a 11. Cf. A. 2. 982 a 31.
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C'est à Spinoza qu'il était réservé de pousser jusqu'au bout la conséquence du spiritualisme cartésien. Dans Y Ethique, l'activité de la Cogitatio apparaît inhérente au Cogito ; elle donne à la conscience de l'homme la capacité de se rendre adéquate a l'infinité de l'univers, à l'unité de Dieu. Tandis que l'unité scolastique s'opposait à la multiplicité comme l'abstraction de l'universel aux individualités concrètes, l'unité spinoziste est la totalité par rapport à quoi l'individu, faussement érigé en absolu, est une partie, un abstrait.
La théorie spinoziste de la connaissance inspire les Nouveaux essais sur V Entendement humain, dont procède à son tour la Logique Transcendant aie. Mais Leibniz ne se borne pas à introduire dans le courant de la philosophie classique 1' « automate spirituel », de Spinoza, devenu monade ; il traite les monades comme si c'étaient des éléments atomiques étalés dans l'espace afin de les réunir dans le système de la Monadologie ; l'activité perceptive ou aperceptive qui définissait la monade, apparaît alors relative à une réalité donnée en soi : « La représentation, écrit Leibniz, a un rapport naturel à ce qui doit être représenté l. »
La notion de ce rapport naturel est, dans l'éclectisme leibnizien, une survivance du dogmatisme traditionnel. Elle disparaît avec la révolution critique. Kant en témoigne de la façon la plus nette. « La philosophie de Leibniz et de Wolff a donc assigné à toutes les recherches sur la nature et l'origine de nos connaissances un point de vue tout à fait faux, en considérant la différence entre la sensibilité et l'entendement comme différence purement logique, alors qu'évidemment elle est transcendantale, qu'elle ne porte pas seulement sur la clarté ou l'obscurité de la forme, mais sur l'origine et le contenu du fond. Ainsi, on ne peut dire que la sensibilité nous fasse connaître obscurément la nature des choses en soi, puisqu'elle ne nous la fait pas connaître du tout ; et, dès que nous faisons abstraction de notre constitution subjective, l'objet représenté, avec les propriétés que lui attribuait l'intuition sensible, ne se trouve plus et ne peut plus se trouver nulle part, puisque c'est justement cette constitution subjective qui détermine la forme de cet objet comme phénomène-. »
L'avènement de la philosophie transcendantale signifie que nous ne pourrons, avant de prendre contact avec la réalité, disposer d'un monde de concepts qui, sous la seule condition de n'impliquer aucune contradiction intrinsèque, exprime-