EXAMEN DE LA DOCTRINE BIRANIENNE
L4, — De Malebranche à Maine de Biran, la pensée philosophique a opéré une révolution totale. Ce ne sont pas les solutions qui s'opposent sur un même problème, ce sont les manières de poser le problème. Les valeurs sont distribuées de façon toute contraire, comme si les deux philosophes étaient destinés à vivre aux antipodes l'un de l'autre, ou plus exactement comme si l'esprit de Maine de Biran était incapable de rien apercevoir de distinct et de certain sinon dans les conditions mêmes où pour un esprit tel que Malebranche c'est la nuit complète. Selon Malebranche, le point de départ nécessaire à toute réflexion, c'est la distinction cartésienne entre l'idée claire de la substance pensante et l'idée claire de la substance étendue. L'union de l'âme et du corps, qui sont hétérogènes de leur nature, est le mystère par excellence, dont le secret est en Dieu seul. Un tel processus, qui dérive de la méthode cartésienne, est, suivant Biran, le renversement de l'ordre véritable : « Etant donnée, dit-il, une première causalité de fait, nous pouvons en chercher la raison ou l'explication dans la relation des deux substances ; mais il serait contraire à toute bonne psychologie de vouloir commencer par l'absolu de la raison, pour en déduire la vérité du fait lui-même. » (Edit. Cousin, IV, p. 351.) Et il écrit dans Y Anthropologie : « Ce n'est point la liaison des deux substances, ou celle de la force agissante et de son terme d'application immédiate, qui fait le grand mystère de l'humanité, ou le grand problème de la psychologie. Cette liaison étant une donnée primitive de la conscience ou de l'existence de l'homme, le mystère serait plutôt dans la possibilité ou la nécessité même de concevoir, ou de croire, la réalité absolue de chacun des termes séparés l'un de l'autre, problème vraiment insoluble a priori, si le fait de conscience ne servait pas d'antécédent et de preuve justificative à la croyance de l'absolu. » (N., III, 440).
Dès lors, toute objection qui serait produite du point de
jE X AMEN DE LA DOCTRINE BIltANIEXNE
vue de Malebranche contre la doctrine biranienne, apparaît non recevable ; et je ne dis pas seulement toute objection, je dirai même toute demande d'explication et d'éclaircissement. Le problème de l'union de l'âme et du corps disparaît en tant que problème ; car il suppose que la substance pensante est connue comme réalité séparée, et cette conception n'est qu'une fiction de l'entendement « Le je, écrit textuellement Biran, n'est pas la substance abstraite qui a pour attribut la pensée, mais l'individu complet dont le corps propre est une partie essentielle, constituante. » (Edit. Bertrand, p. 79.) Le vice radical de la critique dirigée par Malebranche contre le réalisme causal, se trouve dénoncé : « A la vérité, nous ne pouvons figurer ou représenter la force comme nous figurons ou représentons un centre organique et le jeu des muscles et des nerfs placés sous sa dépendance ; mais il s'agit de savoir si nous devons rejeter le fait de sens intime, d'expérience intérieure, par cette seule raison que nous ne pouvons pas le représenter ou le traduire, pour ainsi dire, en figures qui s'adressent à la vue et à l'imagination. Nous ne voyons point en nous la force qui produit les mouvements du corps ; mais nous la sentons intérieurement ou plutôt elle se sent et elle s'aperçoit elle-même. » (N., III, 464.) « Malebranche a bien pu dire que la raison ne nous apprend rien sur cette force, ou plutôt sur le comment de son action (chose qu'il confond toujours), mais le sentiment intérieur nous apprend qu'elle existe, qu'elle agit, qu'elle est efficace, qu'elle est moi l. » La connaissance intellectuelle du mécanisme volontaire, dont Malebranche a fait une condition nécessaire à l'affirmation de la causalité, n'est pas plus de la compétence du sentiment intérieur que le toucher ne rentre dans la compétence de la vue : « Lorsque je veux un mouvement qu'il dépend de moi de produire, je n'ai pas besoin de penser à autre chose qu'à ce mouvement, et il s'exécute immédiatement, non parce que j'y pense, mais parce que je le veux et que je le fais 2. »
Finalement, en introduisant dans la théorie un postulat d'ordre intellectuel qui est étranger à la question, prise dans la spécificité propre, Malebranche altère les termes naturels du problème de la causalité. C'est donc à lui qu'incombera en bonne logique Yonus probandi : « Je réponds... à Male-
1. Notes sur' Malebranche, publiées par Tisserand, Revue de Métaphysique et de Morale, p. 466.
2. Nature de Vinfluence de la volonté sur le corps à la suite du Mémoire sur les Perceptions obscures. Édit. Tisserand, 1920, p. 55.
• !' I V.\ ri.UlKVi: HUMAINE El LA CAUSALITÉ PHYSIQUE
branche : Prouvez que pour être muse d'une action, il est indMpenaabtem«nii nécessaire de connaître, je ne dis pas seu- U m. nt eetta action, objet présent de la volonté, mais de plus tous Les moyens intermédiaires par lesquels Faction peut .'tic produite : cette connaissance des moyens n'entre certainement pas dans les notions que; nous nous faisons de la causalité en général* dont noire force propre est le type unique. Le moi veut Sabord la sensation musculaire qu'il a éprou- - e on connue par conscience, comme en sou pouvoir ou à sa disposition ; à cette sensation se lie par expérience la-perception objective du mouvement dubras, qui n'est plus un fait de eonscianèe ni l'objet immédiat du vouloir h » Et la condamnation qui frappe l'original atteint aussi la copie : « Le -sceptique Hume dit, dans un de ses mémoires : «.Nous sommes « condamnés à ignorer éternellement les moyens de la pro- « duction des mouvements volontaires, tant s'en faut que « nous en ayons le sentiment immédiat. » Cette manière de raisonner est tout à fait vicieuse en ce qu'elle fait dépendre une vérité de sentiment immédiat de la connaissance objective que nous pouvons avoir hors de nous de l'être que nous sentons ou apercevons intérieurement comme réel et vrai, — ce qui est déplacer absolument l'origine de toute connaissance, la base de toute certitude, la source de toute évidence2. » La doctrine biranienne de la causalité en arrivé explicitement à cette prétention singulière, : presque inouïe dans l'histoire de la ^philosophie, d'être une affirmation absolue, s'affirmant elle-même comme inaccessible, sinon comme supérieure, à toute espèce de critique.
A tout le moins, ce ne sera >pas une exigence exagérée à l'égard d'une doctrine qui récuse 'd'une façon aussi nette on serait tenté de dire : (d'une façon aussi insolente) les réclamations de l'intelligence et de la représentation, de lui demander qu'elle lève, dans l'esprit même <de celui qui l'a conçue et proposée, les difficultés dont elle était destinée à fournir la solution. Nous aurons donc, pour juger à sa valeur la thê"se de Biran, à suivre les conséquences qu'il lui attribue, soit dans la philosophie de la nature, soit dans la philo-
1. Kchn rendement sur le 17e Livre de la Recherche de la Vérité publié par M. Tisserand, Reçue -de Métaphysique et de Morale, 1906, p. 467. Cf. Noies sur quelques passa f/es de l'abbé de Lignae, apud Bertrand, p. 294. Note : " La gr ande erreur commune aux cartésiens et aux autres philosophes, c'est de séparer le vouloir et l'action, et de chercher ensuite à les lier l'un à l'autre par' un nœud étranger et extérieur à l'âme tel que l'efficace d'un pouvoir divin. »
li Inédit publié par M. Tisserand, Reçue de Métaphysique, 1916, p. 329, note 1.