‹ L'expérience humaine et la causalité physiqueChapitre 17 sur 263 · EXAMEN DE LA DOCTRINE BIRANIEXNE · texte numérisé non relu

EXAMEN DE LA DOCTRINE BIRANIEXNE

nombrer que les chances d'événements sensibles divers. De là, une multitude d'illusions et de mécomptes ; car les plus savants sont eux-mêmes les plus aveugles, Aussi, quand les physiciens se vantent d'avoir ramené leur science à ce qu'elle doit être, savoir, à l'observation et à la liaison expérimentale des phénomènes, en faisant totalement abstraction des causes, ils se vantent d'une victoire impossible, remportée sur une loi nécessaire de la conscience. Pour faire abstraction complète de la causalité, il faudrait pouvoir abstraire le moi pensant, en continuant à penser ou raisonner. » [Ibid., IV, 400.)

16. — La netteté des affirmations qui forment le tissu de la théorie ne comporte aucune réserve : une philosophie de la nature et de la science réclame, comme son fondement légitime, le fait primitif de conscience. Aurait-il donc échappé à Biran que ces affirmations, avant de prétendre à se coordonner pour constituer une doctrine véritable, devraient commencer par être homogènes les unes aux autres ? N'est-il pas apparent, à suivre les' textes eux-mêmes, qu'elles portent, les unes sur le monde intérieur, les autres sur le monde extérieur, qu'elles reposent tantôt sur l'observation immédiate du moi tantôt sur l'induction métaphysique, pour être de là transportées sur le terrain de la science positive. Non pas ; et c'est Biran lui-même qui écrit : « La notion de cause ne fait point partie intégrante des phénomènes sensibles ; elle n'est pas un élément de nature homogène aux différentes qualités ou circonstances, que nous pouvons y découvrir par l'application de nos sens ou.de nos instruments. » (N., II, 327.) Et ailleurs, avec plus d'énergie encore 1 : « Toute cause est occulte 2 par sa nature en ce sens qu'elle ne peut se représenter ou se figurer au dehors. Il ne s'agit pas d'en faire un moyen d'explication ; tout au contraire, on la donne ou on l'exprime comme la limite nécessaire de tout ce qu'il est possible ou permis d'expliquer, de traduire en images, de résoudre en éléments sensibles... Le ridicule ne serait que dans l'explication du pourquoi. Quant au comment de la production de l'effet, l'explication se borne à analyser les conditions expérimentales qui rendent cet effet possible, en tant que ces conditions sont elles-mêmes des faits homogènes et correspondants à celui qu'il s'agit d'expliquer. »

1. Considération sur les principes d'une division des faits psye/iolorji ques et p/iysiolorjiques, 1823. Cousin, III, 165-167.

2. Hiran songe ici à la controverse soulevée par la formule newtoniennc de la gravitation, et plus particulièrement peut-être à un passage important

3(î L'EXPÉRIENCE HUMAINE El LA CAUSALITÉ PHYSIQUE

Biran finirait donc par reconnaître qu'il est loisible aux physiciens de se borner à Tordre de succession empirique, -ans jamais s'embarrasser d'une doctrine causale 'qui est incapable, d'apporter aucune lumière sur la nature des phénomènes déterminés, sur la raison de leur enchaînement. Ne s'expose-t-il pas alors au reproche qui fut adressé jadis par Aristote à I Maton, qu'il double, en réalité, la difficulté dont il avait espéré fournir la solution? A la causalité physique, qui exprime des relations expérimentales sous forme d'équations, est superposée une causalité métaphysique, dont le propre est de demeurer indéterminée, qui évoquerait l'idée d'une action libre. De celle-ci à celle-là, le passage est impossible, puisque précisément les caractères de l'une contredisent aux caractères de l'autre.

C'est, comme il le dit expressément dans ses Réponses à M. Stapfer, pour triompher du scepticisme, après que « Hume lui-même a porté un coup mortel à l'empirisme dogmatique », pour sauver l'universalité et la nécessité du principe de causalité, que Biran se référait à son « point de vue sur la causalité identifiée avec la personnalité originelle ou avec le sujet primitif de conscience ». (Cousin, IV, 368.) Or, s'il y a une évidence dont il soit permis de parler en ce monde, n'est-ce pas l'impossibilité que de l'individuel et du libre sortent l'universel et le nécessaire ?

L'analogie de la force moi et la force non-moi, qui avait été primitivement invoquée pour garantir la valeur de la science, en même temps qu'elle puisait dans l'existence même de cette science le témoignage de sa réalité, risque donc de demeurer en l'air. Et, de fait, Maine de Biran lui-même avoue, à certains moments du moins, qu'elle lui apparaît précaire et inconsistante : « J'ai pensé autrefois qu'il suffisait d'éprouver une impression passive, dont le moi avait d'abord été cause, pour rapporter immédiatement cette impression passive à une cause étrangère. J'y vois aujourd'hui plus de difficultés ; et je trouve, entre le sentiment individuel de la causalité du moi, et la croyance ou notion nécessaire universelle de cause, un abîme qui ne peut être franchi avec le seul secours de l'analyse, et par l'analogie eu

d'un article de Biot Sur l'Esprit de système, paru dans le Mercure de France, en 1809. « Le véritable objet des sciences physiques n'est pas la recherche des causes premières, mais la recherche des lois suivant lesquelles les phénomènes se sont produits. Lorsqu'on explique les mouvements des corps célestes par le principe de la pesanteur, on ne considère point ce principe comme une qualité occulte, naturellement inhérente à la matière, mais comme une loi générale suivant laquelle les phénomènes ont lieu réellement.» (Mélanges scientifiques et littéraires, t. II, 1858, p. 112.)

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induction comme je le disais... On peut dire seulement qu'il est naturel que nous percevions ou que nous concevions les choses qui ne dépendent pas du moi, à la manière dont nous existons, et sous la forme ou l'idée qui constitue notre existence individuelle 1. »

17. — L'impuissance de Biran à éclaircir en quoi que ce soit la nature de la causalité scientifique a une importance décisive pour la recherche que nous poursuivons et dont l'univers physique est l'objet. Elle ne saurait cependant nous porter à douter de la thèse fondamentale de Biran : la cause est donnée dans le fait primitif de conscience. Au contraire, l'impossibilité de transposer sur le terrain de l'expérience externe ce qui est le propre de l'aperception immédiate ou interne pourrait être invoquée en faveur de Biran comme une preuve de sa spécificité et de son irréductibilité. C'est donc la philosophie de l'esprit qui est la terre d'élection pour la doctrine biranienne de la causalité ; c'est elle qui doit faire tout au moins présumer de sa vérité en donnant des gages de sa fécondité, cette vérité devant, par ailleurs, servir de critère et de mesure pour apprécier la portée des résultats que la science du monde extérieur peut obtenir. « Les physiciens peuvent se borner à observer les faits extérieurs, les phénomènes de leur ressort, et à saisir leur liaison ou ordre de succession d'après l'expérience. Ils supposent la réalité absolue des causes, des substances... Ils n'ont pas besoin d'en déterminer la nature ni de s'informer à quels titres nous connaissons ou croyons ces réalités. Mais dans la psychologie, même la plus expérimentale, il est si peu possible de faire abstraction de la cause efficiente de certains phénomènes, que cette cause, en tant qu'elle s'identifie originairement avec le moi, devient le sujet même de la science, que ses actes et leurs produits individuels font partie essentielle de phénomènes intérieurs ; enfin, que les notions des forces, des substances durables, et les croyances invincibles attachées à leur réalité sont placées en premier rang des faits, et constituent les premiers éléments de la science de l'homme ; d'où il suit qu'on ne peut en fair<3 abstraction sans dénaturer entièrement le sujet même de l'étude qu'on se proposait-. »

Qu'il soit ainsi possible, sans franchir le domaine de la conscience, de s'élevèr de l'apparence phénoménale, que jusqu'ici l'empirisme avait uniquement considérée, à la réalité

1. Journal Intime, 30 octobre 1816. Édit. N;i ville (que nous désignerons çar J. L), p. 201.

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