‹ L'expérience humaine et la causalité physiqueChapitre 19 sur 263 · EXAMEN DE LA DOCTRINE B IRANIENNE · texte numérisé non relu

EXAMEN DE LA DOCTRINE B IRANIENNE

18. — Une distinction de ce genre remet en question l'équilibre de la doctrine. Convient-il de n'y voir qu'une gaucherie d'expression ? ou est-ce le signe d'une incertitude radicale qui ruinerait jusque dans ses fondements la psychologie biranienne de la causalité ? Encore une fois nous laisserons la parole aux textes : ils font apercevoir chez Biran une sorte d'oscillation perpétuelle, non pas avec des alternances suivant les ouvrages et les époques, mais aux mêmes dates et dans les mêmes écrits, entre deux interprétations de la conscience, qui en font tantôt une fonction de donnée immédiate, tantôt une fonction d'analyse réflexive. Dans le premier cas, la « force absolue » et la « force relative » seraient toutes deux données en même temps à la même conscience, et identifiées par là même qu'elles n'avaient pas à être distinguées ; dans un autre cas, la raison remonte de la force actuelle à la force virtuelle en vertu du raisonnement qui lie le conditionné au conditionnant ; la force virtuelle est impliquée dans la force actuelle parce que l'exercice de celle-ci suppose l'existence de celle-là comme la conséquence suppose le principe.

La première conception se trouve affirmée avec une énergie qu'il serait difficile de dépasser dans la page suivante : « Le principe de la philosophie est trouvé : il s'identifie avec celui de la force ou de la causalité même, dès qu'il est prouvé, par le fait du sens intime, que le moi actuel est pour lui même force, cause libre qui commence le mouvement ou l'action, force constamment distincte de ses effets transitoires, comme de tous les modes passifs étrangers à son domaine. Ce fait primitif de la conscience et de l'existence réunit les conditions et les caractères propres du principe de la science humaine. Pris en nous-mêmes, il emporte avec lui ce sentiment d'évidence, qui ne peut que se réfléchir sur toutes les vérités qui en empruntent leur certitude. Comment en effet pourrait-il y avoir quelque vérité, s'il était permis ou possible de révoquer en doute un seul instant cette première expérience interne immédiate qui manifeste le moi à lui-même, comme force ou cause libre, identique, permanente, avant, pendant et après les actes ou sensations transitoires qu'elle détermine ou qui accompagnent son exercice ? La force, la caTusalité interne, la libre activité, comme l'existence personnelle qu'elle constitue, n'est qu'une aperception première, immédiate, un fait de sentiment. Mettre ce fait en question, prétendre le déduire de quelque principe antérieur, en chercher le comment, c'est demander ce qu'on sait et ne pas savoir ce qu'on demande. » (KL, III, 408.

Si ces déclarations dissipent tons les doutes qu'on pourrait

kO l'expérience humaine et la causalité plysique

avoir sur les intentions de Biran* sur le but poursuivi par lui ;ivtr tant d'opiniâtreté, il faut avouer qu'elles n'éclairent à aucun degré la solution qu'il propose. Dans la description même qu'il présente d'un fait de sentiment, il y a quelque chose qui, manifestement, contredit au caractère constitutif d'un fait en tant que fait : le sentiment devrait être capable de dépasser l'actualité du moment où il se produit effectivement, de manière à ce qu'il pût atteindre, par delà le présent de L'aperception immédiate, la virtualité qui a précédé la < Ion née du sens intime et qui est destinée à lui survivre. Autrement dit, et avant de reconnaître que les affirmations de Biràn fussent susceptibles, je ne dis pas même de vérité, mais de signification, il faudrait admettre une expérience qui nous assurerait la possession et de soi et de l'au delà de soi, comme si elle pouvait être tout à la fois et à son propre niveau de manifestation passagère et au niveau supérieur d'entité persistante, s'écoulant dans le temps et retenant pourtant la plénitude du temps. Une telle expérience est un monstre psychologique, dont on comprend que Biran ait hésité à revendiquer la paternité. C'est pourquoi, dans un texte qui, pour notre discussion, est capital, nous le voyons glisser, à côté de l'aperception immédiate, l'idée de l'analyse réflexive : « Quant a la force agissante et libre, constitutive de l'individualité personnelle, identifiée avec le moi, elle se connaît et s'éclaire elle-même par l'aperception immédiate interne, rayon direct de la lumière de conscience ; elle s'éclaire de plus par la lumière réfléchie de la pensée concentrée sur elle-même ou sur le principe de son activité, dans le passage de la force virtuelle à la force effective, ou dans l'acte volontaire où le mouvement est senti ou perçu comme produit de la cause ou de l'énergie durable qui se manifeste et qui est avant, pendant et après sa manifestation. La force virtuelle de l'âme, conçue ou éclairée par la lumière réfléchie, est le ratio essendi de la force active et intelligente que j'appelle mon âme, moi absolu non manifesté par la conscience ; le ratio cognoscendi c'est encore la même force moi, manifestée par l'aperception immédiate interne de l'effort voulu et actuellement exercé l. »

Mais alors la simplicité du fait primitif, et sans laquelle l'expression même de fait primitif serait illusoire, est irrémédiablement compromise. Nous ne pouvons pas, à moins de travailler pour nous tromper nous-mêmes, ne pas distinguer deux opérations : une aperception immédiate qui ressortirait à l'expérience pure, mais qui serait bornée par l'exercice

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