I.E DOUBLE ÉCHEC DU REALISME
Taine se condamne lui-même à se battre avec son propre fantôme de l'espace.
207. — Ainsi éclate la faiblesse incurable de la doctrine qui subordonnait l'affirmation intellectuelle à l'imagination d'un contenu. Le réalisme psychologique, parce qu'il conçoit l'existence comme ce qui fait tableau devant l'imagination, s'enferme dans une impasse ; car l'imaginaire est objet de représentation au même titre que l'immédiatement senti. N'est-ce pas le propre du rêve que de donner à la conscience T irrécusable impression d'une vision directe ? Autrement dit, on ne réussira pas à établir légitimement un ordre de réalité tant qu'on prendra pour point de départ la qualité comme telle, puisqu'elle est commune aux souvenirs et aux sensations, ou, pour parler plus exactement, puisqu'elle ne permet de distinguer par aucun caractère intrinsèque souvenirs et sensations l. Et l'on ne saurait se donner un autre point de départ tant qu'on fera de la psychologie une espèce du genre chimie, tant que le psychologue revendiquera le droit de s'installer dans la conscience comme dans un laboratoire, afin de retrouver, au fond de son creuset, les phénomènes susceptibles d'être énumérés et isolés, comme ceux^qui figurent avec les lettres A, B, G, D, dans le symbolisme* de l'induction selon John Stuart MIL
Tel nous apparaît le point essentiel à retenir pour nos études ultérieures. Berkeley croit avoir dématérialisé, déspatialisé, la sensation en démontrant qu'on ne voit pas Y espar7', qu'on ne voit pas dans l'espace. Mais il persiste à croire qu'il voit l'esprit, à voir dans l'esprit comme on voyait dans l'espace. En définitive, il calque l'intuition psychologique sur cette intuition géométrique, dont il a pourtant dénoncé l'inanité.
L'ébauche d'effort critique qui se remarque chez Berkeley n'a donc pas servi à le détromper, ou plus exactement elle l'a empêché de se rendre compte qu'il était trompé. Elle l'a incité à prolonger, sans la moindre inquiétude de conscience intellectuelle, les procédés réalistes et spatiaux qu'il avait empruntés à l'atomisme psychologique de Locke.
1. Voir, en particulier, Maldidier. Les c<<r(<rt<:risti(/ue$ probables de /'image craie. Revue de Métaphysique, 1908, p. 299;