La Philosophie de Jules Lachelier, 1920, p
2. Cf. Psychologie et Métaphysique (1885), apud Fondement de V Induction, ~- cdi't. 1916, p. 152.
3. L' observation de Platner (1.903), apud Etudes sur le Syllogisme, 1907,
LE DOUBLE ECHEC DU REALISME
çaise de philosophie 1, Nous devons ici, des incertitudes dans la solution, remonter aux termes dans lesquels le problème était posé. Selon ces termes, la pensée paraîtrait destinée à semouvoir entre deux ordres d'intuition. D'une part, il y aurait l'intuition propre à chaque espèce de sensation. D'autre part,, il y aurait l'intuition spatiale « intuition, fort difficile, il est vrai, à définir (dit Jules Laohelier) d'un tout sans parties actuelles, sans déterminations extérieures ni intérieures actuelles, sans grandeur actuelle, antérieur, en particulier,, à toutes les distinctions de sens et de direction que nous pouvons y introduire, et cependant prêt à recevoir, à supporter et à relier tout cela, susceptible d'être déterminé, divisé, décomposé et recomposé et, par suite, agrandi à l'infini ». (Ibid., p. 79.)
Mais, pour nous, la seule position du problème rend d'avance la question inextricable. En effet, on s'y réfère à une notion d'espace qui serait toute constituée avec ces caractères si malaisés à exprimer dans le langage de la représentation ; et l'on se donne pour tâche de la faire entrer dans les cadres étroits, de la restreindre aux ressources trop pauvres, d'une appréhension immédiate. Par suite, s'installant dans l'intuition spatiale pour aller au-devant de l'intuition sensible, le rationalisme retombe sur les mêmes difficultés auxquelles l'empirisme s'était heurté, que Berkeley avait signalées dans des analyses célèbres qui ont la valeur de découvertes positives, lorsque l'on part de l'intuition sensible pour essayer de rencontrer l'intuition spatiale. Il ne suffit donc pas de renverser les termes du problème, tel que l'empirisme l'avait conçu ; il est nécessaire de revenir sur la conception réaliste de l'intuition, qui est impliquée dans la définition de ces termes. Le redressement des théories physiques exige une doctrine critique de la perception, capable d'en finir avec le réalisme psychologique comme l'examen de la logistique permet d'en finir avec le réalisme logique.
204. — La pensée de Berkeley, qui apparaît des plus sinueuses et des plus complexes quand on se propose de saisir l'ensemble de sa doctrine et de préciser l'évolution de sa carrière, se dégage clairement en ce qui concerne la genèse de l'espace. Berkeley se montre ici nominaliste rigoureux ; il ne semble jamais avoir éprouvé la moindre hésitation pour faire de l'espace du géomètre une entité logique, une espèce du
1. Séance du 7 janvier 1904, Bulletin, in année, n° 3, mars 1901, p. 47 et suiv.
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genre concept, C'est de là qu'il procède dans Y Essai d'une théorie nouvelle de la vision. Il y vise, et il n'a pas de peine, a rainer le |><>slulnt tacite en vertu duquel « il nous est possible de détache* l'étendue de toutes les autres qualités tangibles rt visibles et d'en former ainsi une idée abstraite, idée qui serait eommune à la fois à la vue et au toucher1 ». L'étendue apparaît relative au sens qui la donne : il y a une étendue tan-mhle qui est hétérogène à l'étendue visible. On aura donc à se demander de laquelle de ces étendues relève proprement l'espace du géomètre. Berkeley commence par donner la primauté à l'étendue tangible. Mais l'étendue tangible n'est pas moins sub}< ctive que l'étendue visible, Et, en effet, du moment que l'on veut être exclusivement psychologue, que l'on fait de la représentation introspective le critère de la vérité géométrique, on se condamne à sacrifier l'extériorité tout à la fois et de l'espace en tant que capable de recevoir un monde, et du monde en tant que susceptible d'être reçu dans l'espace. De par le principe atomistique de sa méthode, l'empirisme résout lé microcosme en une poussière d'atomes de conscience qui tourbillonnent dans le kaléidoscope intérieur : ces atomes ne fournissent d'eux-mêmes aucune ressource pour suivre le procesms inverse, pour fonder sur l'intuition du microcosme la réalité d'un monde extérieur. Et alors, comme il n'y a pas dé philosophe (Berkeley moins que' tout autre) qui se résigne au solipsisme, on comprend que Berkeley aille, suivant le procédé déjà utilisé par Newton, et plus brutalement encore que lui, invoquer un Dieu, dont il fera le support des qualités sensibles qui sont présentées aux consciences individuelles.
205. — Ce saut brusque dans la théologie qui est, du point de vue empiriste, un aveu de capitulation, doit-il être considéré comme une conséquence inévitable des postulats accueillis par le réalisme psychologique? ou convient-il d'y voir seulement un trait particulier à la personnalité de Berkeley ? A l'évolution de la doctrine il appartient de répondre. Or, déjà dans les écrits de Hume, si difficiles à -interpréter dans le sens d'un système cohérent, mais si riches en aperçus divergents et suggestifs, se trouve cette indication très nette, et à laquelle les néo-réalistes contemporains ont toute raison d'accorder un grand prix2, que le phénoménisme pur se résignerait difficilement à n'avoir d'autre appui qu'un tourbillon changeant de
1. § 122, apud Œuvres choisies, trad. Beaulavon et Parodi, I, 1805, p. 81.
2. Montague, A neglected point in Hume's philosop/iy. Philosophical Review, t. XIV, 1905, p. 30. Cf. Kremer, Le néo-réalisme américain, Louvain-Paris, 1920, p. ^83.
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faits purement subjectifs, épuisant la totalité de leur être dans le moment de leur présentation à la conscience : « Il est certain que presque tous les hommes, et jusqu'aux philosophes eux-mêmes, pendant la plus grande partie de leur vie, envisagent leurs perceptions comme étant leurs seuls objets, et supposent que l'existence même qui est intimement présente à l'esprit, constitue le corps réel ou l'existence matérielle. Il est également certain que cette perception ou cet objet même est supposé avoir une existence continue, ininterrompue, et n'être, ni anéanti par notre absence, ni appelé à l'existence par notre présence l: » Or, à cette double hypothèse qui constitue la croyance du sens commun, Hume adhère formellement au nom du sens commun : « Gomme toute perception se laisse distinguer d'une autre, et peut être considérée comme existant, séparément, il s'ensuit évidemment qu'il n'y a pas d'absurdité à séparer d'avec l'esprit une perception particulière quelconque, c'est-à-dire à rompre toutes les relations qu'elle soutient avec cette masse de perceptions réunies qui constitue un être pensant. » D'autre part, « si le nom de perception ne rend point absurde ni contradictoire cette séparation d'avec un esprit, le nom d'objet servant à désigner exactement la même chose, ne saurait jamais rendre impossible la conjonction de cette chose et d'un esprit... Un même être continu et ininterrompu peut donc être tantôt présent à l'esprit, tantôt absent de celui-ci, sans aucun changement réel ou essentiel dans l'être lui-même. Une apparition intermittente aux sens n'implique pas nécessairement d'interruption dans l'existence ».
Le texte a cet intérêt historique de nous montrer Hume, malgré la diversité de l'attitude extérieure et du ton philosophique, nettement orienté vers le dogmatisme crédule de ses successeurs écossais. Et surtout il dégage d'une façon frappante la nécessité intérieure qui travaille le prétendu idéalisme des empiristes, qui les oblige, en dépit de leurs propres déclarations de principe, à « désubjectiver », à pousser en dehors de la conscience, les éléments psychiques, Le mouvement s'achève chez Taine ; il suffit à cet égard de rappeler la conclusion du chapitre de Y Intelligence, consacré aux Sensation de Vouie : « Les sensations élémentaires qui composent directement nos sensations ordinaires sont elles-mêmes des composés de sensations moindres en intensité et en durée, et ainsi de suite. Il se fait ainsi en nous un travail souterrain,
1. Traité de la nature humaine (Premier Livre; quatrièrhe partie, rhapit. II, Du scepticisme à l'égard des sens) (Traduction Maxime David, Œucres philosophiques < hoisies de Hume, t. II, 1912, p. 254.)
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infini, tient les produits seuls nous sont connus, et ne nous -"lit connus qtfen gros. Quant aux éléments et aux élémentsdes éléments, là conscience ne les atteint pas, le raisonnement les conclut ; ils sont aux sensations ce que les molécules seconda in s et les atomes primitifs sont aux corps1. »
206. Avec ces atomes préconscients, dont la conscience sortira par une synthèse comparable à la composition chimique, il semble que nous soyons dans l'espace. Mais il faut bien voir aussi que l'absolu de l'atome implique l'absolu de l'espace. Or, suivant l'expression de M. Bergson, « la spatialité parfaite consisterait en une parfaite .extériorité des parties les unes par rapport aux autres, c'est-à-dire en une indépendance réciproque complète'2 ». Si l'on dit que chacun des atomes psychiques se pose dans l'espace, on dit, par là même, qu'il exclut de la place qu'il occupe tous les autres atomes* comme il est exclu de la leur, qu'il réduit à son propre lieu sa possession, — et par suite, éventuellement, sa connaissance y — de l'espace.
Ainsi, d'une part, la décomposition du fait de conscience en ses constituants suppose déjà la représentation de l'espace ; d'autre part, elle nous interdit de comprendre comment à une conscience individuelle, à un certain polypier, pourra être donnée la représentation de l'espace lui-même qui est l'ensemble de tous les polypiers. Tout passage rationnel est refusé d'éléments disséminés dans l'espace et ontologiquement indépendants au système continu de l'espace géométrique. Il faudra risquer le salto mortale de Y « hallucination vraie », invoquer dans une théorie non moins désespérée que la théologie de Berkeley, l'anthropomorphisme fantastique d'une nature qui se serait « donné à tâche d'instituer en nous des représentants de ses événements », à quoi elle serait « parvenue par les voies les plus économiques3 ». Lorsque les atout istes grecs se figuraient rendre compte de la connaissance grâce à des particules fluides qui émaneraient des objets et viendraient en imprégner l'image dans le cerveau, ils avaient du moins cet avantage qu'ils parlaient le langage du sens commun. Mais, retournant la métaphore, et remplaçant le vieux schème d "importation : reflet dans le miroir ou photographie,, par un schème d'exportation : projection de lanterne magique,