‹ L'expérience humaine et la causalité physiqueChapitre 22 sur 263 · RAISONS DE L'ÉCHEC DE BIRAN · texte numérisé non relu

RAISONS DE L'ÉCHEC DE BIRAN

20. - - Dans les pages qui précèdent, nous avons essayé d'appliquer à l'empirisme la méthode dont il se réclame. Nous avons considéré la tentative biranienne comme une sorte d'expérience, dont nous aurions seulement à recueillir les résultats pour être en mesure de formuler un jugement objectif sur les ressources que l'observation de conscience peut offrir au dogmatisme de la causalité interne.

La causalité, selon Maine de Biran, est révélée 'par le sentiment de l'effort. Or, le sentiment de l'effort, tel qu'il est conçu par Maine de Biran, précisément afin d'en faire sortir la révélation de la causalité, peut-il être considéré comme étant un fait de conscience? La description même qu'en donne Biran nous interdit de répondre affirmativement.

Tout d'abord, il y a une première raison à invoquer : il est impossible que le fait primitif soit un fait, parce qu'au fond il en est deux. « Le premier sentiment de l'effort libre comprend deux éléments ou deux termes indivisibles, quoique distincts l'un de l'autre dans le même fait de conscience, savoir : la détermination ou l'acte même de la volonté efficace, et la sensation musculaire qui suit cet acte dans un instant inappréciable de la durée l. » S'il y a, chez un Démocrite ou chez un Kpicure, contradiction formelle à poser dans l'absolu un atome d'étendue, puisque tout ce qui est étendu comporte des parties et par suite implique la divisibilité, la contradiction n'est pas moindre à prétendre concilier l'unité d'un fait de conscience avec la dualité des éléments qui le

simples, sont dénuées de toute relation à quelque existence, soit propre, soit étrangère; tandis que par ce sens unique, s'il était possible d'en isoler tous ceux qui rentrent essentiellement dans l'exercice des fonctions de la vie organique et animale, le moi se trouverait pleinement constitué, comme sujet d'un effort qui emporte nécessairement avec lui le sentiment d'une résistance. » (N. I., 245.) Que l'on compare maintenant cette conclusion du chapitre III, avec celle du chapitre IV que nous reproduisons dans la note précédente; et l'on pourra préciser l'ambiguïté anachronique de la doctrine, qui est au delà de Condillac sans doute, mais qui demeure en deçà de Kant. 1. Examen des Leçons de Philosophie de M.Laromiguière. Cousin, IV, 245.

raisons du l'échec de biran

composent. La langue même que Ton parle, indique ici que l'on a, pour adapter la terminologie à l'intérêt d'une théorie abstraite, quitté le terrain de l'expérience psychologique, que les faits sont transposés de l'ordre de l'esprit dans l'ordre de la matière, par un appel à des métaphores représentatives d'un donné qui ne peut être imaginé que comme extérieur.

Cette extériorité des éléments est quantitativement diminuée, elle n'est nullement supprimée, par la remarque que leur succession est si rapide qu'elle ne laisse pas subsister d'intervalle appréciable. Ils sont distincts et immédiatement donnés comme distincts, puisqu'ils sont aussi qualitativement différents qu'une détermination d'origine centrale et une sensation d'origine périphérique, puisqu'ils sont directement saisis par la conscience dans leur qualité .différente. Dès lors, ce que Biran appelle éléments d'un fait de conscience, comme si c'étaient les parcelles de cuivre et d'étain qui entrent dans un morceau de bronze, ce sont bien deux faits de conscience qui, étant présentés à la conscience séparément et individuellement, conserveront à jamais leur inaltérable individualité. Qu'il y ait entre eux connexion, c'est une affirmation que l'esprit ajoute à l'appréhension de leur réalité intime, et qui demande d'autant plus à être justifiée que la connexion de la cause et de l'effet s'accompagne d'un contraste entre la productivité constitutive de l'une et la passivité caractéristique de l'autre. Or, du point de vue empiriste, la connexion d'éléments hétérogènes se résout dans leur succession. Et c'est pourquoi, alors qu'en toute évidence le temps ne fait rien à l'affaire, Biran se trouve réduit à insister sur la rapidité de cette succession qui les fait se toucher dans la durée. En fin de compte, si l'on va jusqu'au bout du raisonnement, Maine de Biran apparaîtrait justiciable de la critique qu'il a dirigée contre Hume :. croyant apercevoir deux éléments dans un même fait de conscience, il n'aurait pas en réalité fait autre chose que « voir » deux billes dans une même boîte.

Non seulement le sentiment de l'effort n'est pas un fait de conscience, parce qu'il en est deux, mais encore il n'est pas sûr que, considéré comme fait primitif, comme donnée pure de l'expérience, il existe à titre de fait de conscience, du moins selon les conditions requises par Biran lui-même pour l'avènement de la conscience : « Un fait, écrivait-il dans sa discussion du sensualisme, n'est rien s'il n'est pas connu, c'està-dire s'il n'y a pas un sujet individuel et permanent qui connaisse. » (N., I, 36.) Mais, du moment que cette distinction du fait qui est connu et du sujet qui connaît, est une condi-

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tion de Pexpériénçe, il devient impossible qu'elle soit une donnée de l'expérience. De cette impossibilité nul n'est un témoin, sinon plus autorisé, du moins plus convaincu, que Maine do luran, car nul ne se refuse davantage à l'immanence (l'un moi phénoménal, noyé dans le tourbillon des sensations passagères : « Le moi n'existe pour lui-même que dans le temps ; et il n'y a de temps que pour un être qui a conscience de son individualité identique. Or, cette condition de se reconnaître le même dans deux instants ne suppose-t-elle pas nécessairement la réalité absolue de l'être qui reste ou qui dure dans l'intervalle de ces deux instants donnés ? » (N., II, 413.)

Nous voyons ici se manifester le défaut d'une technique méthodologique capable de maintenir hors de toute confusion avec l'expérience immédiate cette analyse réflexive dont Biran avait aperçu la nécessité, de faire un départ entre ce qui est donne dans les faits et ce qui y est impliqué, entre ce que l'empirisme constate et ce que le rationalisme dégage. Par là, L'empirisme psychologique de Biran a manqué la théorie de la conscience psychologique : « Les sceptiques, avait remarqué Leibniz dans une formule que Biran a citée et a essayé d'appliquer, gâtent tout ce qu'ils disent de bon, en voulant même étendre leurs doutes jusqu'aux expériences immédiates. » (Cousin, IV, 349.) Mais n'est-ce pas une chose au moins aussi certaine, que le dogmatisme compromet irrémédiablement ses dogmes en prétendant enfermer l'absolu dans le cadre étroit de l'expérience immédiate, en s'obstinant à fixer, sur le même plan que les faits donnés, ce qu'il affirme au même moment, et. par la plus frappante des contradictions, être d'un autre ordre et à un autre niveau ?

21. — Quelque pressante que soit cette conclusion, on aurait quelque peine à la considérer comme décisive, si de cette illusion tellement extraordinaire en apparence chez un psychologue de vocation et de génie, on ne pouvait psychologiquement rendre compte. Or, le Journal intime de Maine de Biran, qui nous permet de passer des théories abstraites sur l'être intérieur à l'homme lui-même dans la vision directe qu'il nous a transmise de sa réalité véritable, livre la clé de l'œuvre doctrinale en révélant le secret d'une âme. Biran s'y montre, suivant son expression, toujours occupé de ce qui se passe en lui l, « doué de l'aperception interne », au point qu'il écrit : « J'ai pour ce qui se fait au dedans de moi, ce

X, Cl 1795'. Kdit X;i ville, p. 1*8.

RAISONS DE l'ÊUHEC DE BIRAN

tact rapide qu'ont les autres hommes pour les objets extérieurs l. » Chez un tel artiste, le spectacle de la vie intérieure est naturellement une jouissance : « Je m'amuse souvent à voir couler les diverses situations de mon âme : elles sont comme les flots d'une rivière, tantôt calmes, tantôt agitées, mais toujours se succédant sans aucune permanence2. »

Or, le dilettantisme se heurte au caractère moral de Biran, comme si c'était un signe morbide, une menace d'amollissement et de dissolution. Et dans le fragment même que nous venons de citer se lisent les lignes suivantes : « Ainsi cette malheureuse existence n'est qu'une suite de moments hétérogènes, qui n'ont aucune stabilité. Ils vont flottant, fuyant rapidement, sans qu'il soit jamais en notre pouvoir de les fixer. Tout influe sur nous, et nous changeons sans cesse avec ce qui nous environne. » Sous l'influence d'un besoin moral, Biran réagit contre l'idéologie sensualiste ; il aspire à l'affirmation spiritualiste, ou tout au moins dynamiste, du moi, pour se défendre contre le torrent des impressions qui menace d'entraîner avec lui ce qui fait la valeur propre de l'homme : la consistance de l'être intérieur, la capacité de juger et de vouloir.

Voilà de quoi témoigne déjà le premier écrit qui nous reste de Maine de Biran : La Méditation sur la Mort, près du lit funèbre de sa sœur Victoire : « Nous sommes si fort attachés au moi que toute modification qui exclurait l'identité personnelle, fût-elle infiniment agréable", ne peut nous intéresser en rien dans l'état où nous sommes présentement 3. » Voilà ce que confirment des textes caractéristiques du Journal intime, dont nous nous bornerons à citer les principaux :

5 juin 1815 : « Mme de Staël paraît avoir bien senti les liens qui unissent la métaphysique et la morale dans Un principe commun : « En cherchant, dit-elle, si notre esprit agit spon- « tanément ou s'il ne peut penser que provoqué par les <c objets externes, nous aurons des lumières de plus sur le « libre arbitre de l'homme, par conséquent sur le vice et la « vertu. » (P. 174.) — 25 juin 1816 : « Il faut que la volonté préside à tout ce que nous sommes : voilà le stoïcisme. Aucun autre système n'est aussi conforme à notre nature. » (P. 192.) — 23-25 novembre 1817 : « J'ai donc toujours présent l'absolu de mon être durable ; autrement je ne pourrais juger des variations continuelles du monde phénoménique. C'est

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