‹ L'expérience humaine et la causalité physiqueChapitre 227 sur 263 · LIVRE XVIII · texte numérisé non relu

LIVRE XVIII

Temps et Causalité.

219. — Il est arrivé à plus d'un érudit, en utilisant des documents inédits ou en analysant d'une façon plus serrée les témoignages déjà connus, de renverser ridée qu'on se faisait jusque-là du caractère d'un souverain, ou de l'orientation d'une négociation diplomatique. Le service ainsi rendu est incontestable. Pourtant il suscite un certain embarras quand on essaie d'en apprécier la portée. Spontanément, en effet, l'on serait tenté d'insérer les résultats qui viennent d'être acquis à l'histoire dans le cadre des jugements traditionnels sur les prédécesseurs ou sur les successeurs de ce souverain ou de ces diplomates dont soudain la conduite est présentée sous un jour inattendu. Mais nous ne pouvons pas nous empêcher de nous demander ce qui se produirait si pour les époques antérieures ou postérieures il était procédé aussi à semblable revision : nous hésitons à coudre bout à bout des conclusions qui se réfèrent à des états inégalement avancés de notre savoir.

C'est une réflexion de même ordre que suggère le passage du domaine proprement mathématique au domaine physique, ainsi que l'a finement et profondément remarqué M. Pierre Boutroux x, en examinant la critique, faite par Duhem, de la méthodologie classique. D'une part, Duhem a dénoncé la fragilité des affirmations tant de fois répétées sur la valeur objective de l'induction baconienne, en particulier sur le rôle décisif de l'expérience cruciale ; d'autre part, on dirait, par instants, qu'il accepte, les yeux fermés, la tradition pédagogique qui apparente les mathématiques au mécanisme formel du syllogisme, alors que l'œuvre épistémologique d'un Poincaré, contemporaine de la sienne et qui lui est en quelque sorte parallèle, aboutit à réintégrer dans le

1. L idéal scient ijique des mathématiciens, 1920, p. 234 et suiw

l'bxpéuibnob humaine et la causalité physique

travail du mathématicien l'esprit de finesse, la fonction de discernement et de jugement. Or la tâche du philosophe ne doit-elle pas être de mettre à profit, pour le faire parvenir à une claire conscience intellectuelle, le renouvellement simultané des perspectives dans les différents domaines du savoir humain ?

La chose irait de soi si elle ne se heurtait au préjugé positiviste. Le positivisme (et c'est en cela qu'il nous a fourni une base si précieuse pour comprendre la marche de la pensée au cours du dernier siècle) est né de ce postulat que chaque ordre de science a le droit de découper un territoire à jamais délimité dans l'encyclopédie hiérarchique de la connaissance humaine ; à l'intérieur de ce territoire, principes et méthodes présentent une constitution définitive, destinée à régir légalement, et les résultats acquis déjà, et ceux qu'on peut attendre de l'avenir. Il faut ajouter que, par derrière le préjugé positiviste, on retrouve, sinon l'inspiration critique, du moins l'aspect que prend la doctrine kantienne avec le tableau des catégories inspiré par le respect de la tradition scolastique. La distinction des disciplines scientifiques y apparaît liée à la spécificité des catégories essentielles et permanentes.

C'est donc un double courant que la philosophie des sciences avait à remonter. Assurément, entre une science d'une part, et d'autre part une catégorie ou un faisceau de notions, nous ne contestons pas qu'il y ait une certaine correspondance. Mais nous cessons d'en conclure que l'on témoignera d'un esprit d'autant plus philosophique que l'on poussera cette correspondance jusqu'à l'absolu, dans l'espoir d'y appuyer un système, d'où peut-être à son tour cette correspondance se déduirait. La réflexion du philosophe se caractérise tout aussi bien (et il s'est trouvé en fait qu'elle est beaucoup plus féconde) quand elle soumet cette correspondance à une analyse de détail qui en mesure l'exacte portée, quand elle se soucie de retenir les cas d'absence au même titre que les cas de présence, considérant tout à la fois les « particularités d'accord ou de désaccord » (ainsi que le dit Cournot dans Y Avertissement du livre qu'il a intitulé précisément : De V origine et des limites de la Correspondance entre Valgèbré et la géométrie, et qu'à cet égard il est curieux de comparer avec l'ouvrage, analogue en substance, mais plus raide et plus dogmatique d'allures, publié par Auguste Comte quatre ans auparavant : Traité Elémentaire de Géométrie analytique à deux et à trois dimensions contenant toutes les théories générales de géométrie accessibles à l'analyse ordinaire. (Mars 1843.)

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