Du Jondement de V Induction, éd. cit., p
CAUSALITÉ ET FINALITÉ
d'autres termes, que des représentations actuelles, et non des phénomènes en soi ; en nombre, par conséquent, toujours actuellement fini, et cependant virtuellement infini, puisque notre imagination nous ouvre sur le passé, comme sur l'espace qui nous entoure, des perspectives sans bornes, et que notre entendement nous force même à approfondir toujours davantage ces perspectives, dans le vain espoir d'arriver à dater et à situer d'une manière absolue le moment et le lieu où nous sommes, tandis qu'il faudrait, au contraire, partir de ce moment et de ce lieu, pour projeter régressivement le monde dans l'espace et l'histoire dans le passé 1. »
Ce procédé de projection régressive, voilà ce qui définit la philosophie proprement critique, philosophie du jugement, par opposition à la philosophie renouviériste de la représentation. Lorsque donc l'idéalisme refuse de dépasser le plan d'une réflexion immanente à la science, lorsqu'il maintient la consscience intellectuelle au niveau du savoir positif, nous n'admettons pas qu'il fasse aucune concession. Selon nous, au contraire, il dégage, des équivoques entraînées par la persistance du préjugé réaliste, sa signification authentique et profonde. Le métaphysicien voulait faire l'ange ; le physicien le contente d'être un homme. Il cultive son jardin ; et la maxime n'est pas aussi terre à terre qu'elle peut sembler, alors que le jardin ne se limite ni à notre planète, ni même, comme l'aurait voulu Auguste Comte, au système solaire, alors que la science va chercher dans les nébuleuses les sources mêmes auxquelles s'alimente la chaleur solaire, et sans lesquelles ne s'expliquerait pas la croissance du moindre brin d'herbe. Cultiver notre jardin, c'est nous engager à ne pas déposer la bêche avant que nous ayons achevé de défricher les terrains nouveaux qui s'ouvrent à notre activité, avant d'en avoir fouillé le sous- sol de plus en plus profondément. Et comme cet achèvement ne surviendra jamais, à perte de perspective humaine, c'est peine bien inutile de nous demander ce que nous ferions de notre outil une fois que nous aurions du monde atteint les bornes. Rêverie futile, et qui deviendrait dangereuse si les nuages qu'elle amasse autour de notre cerveau nous empêchaient d'apercevoir le chemin à parcourir par un travail effectif de la pensée.
En d'autres termes, la contradiction que l'on croit, au nom d'une exigence prétendue philosophique, déceler dans le
1. Skaili.es, la Philosophie de Lac/ielier, 1920, p. 104-165 avec la note suivante : « J'extrais ce passage d'une lettre que Lachelier m'écrivit lors de la' publication de mon livre sur le néo-criticisme. »
savoir scientifique, vient de ce que l'on a poussé la science jusqu'à un absolu qui est exclu par le caractère scientifique • lu savoir. On a implicitement extrapolé cela même qui par sa définition répugne à toute extrapolation. Dès lors on aboutit à cette confusion de présenter comme critique de la science cm examen qui on réalité ne porte que sur le procédé d'extrapolation, inconscient et illégitime. Pour dissiper la confusion, il faut donc, ainsi que le suggère bachelier, opposer l'idéalisme au réalisme, non pas comme un système à un système, mais comme une méthode à une méthode, be réalisme, par le fait qu'il renonce à l'appui que l'activité de l'esprit peut fournir pour la justification de nos affirmations, implique nécessairement la préexistence d'un tout donné dans la représenta Mon. b'idéalisme ne constituerait guère un progrès sur le réalisme, s'il se bornait à faire rentrer le macrocosme dans le microcosme, quitte à imaginer ce, microcosme sur le modèle du macrocosme évanoui. Une telle conception de l'idéalisme a autant d'exigences, par suite autant de difficultés, que le réalisme, Là- comme ici, en effet, il faudrait que le monde fût achevé pour qu'on eût le droit de le poser dans l'être, pour qu'il commençât d'exister. S'il n'y a pas d'O, il n'y a ni A, ni aucune des lettres intermédiaires de l'alphabet. Or, que l'on en arrive ainsi à poser des problèmes « insolubles et contradictoires », n'est-ce pas le signe que l'idéalisme s'est fait illusion sur sa propre nature ? qu'il a pris le contre-pied de la terminologie réaliste, mais qu'il n'a pas renoncé au primat de la représentation ?
Concluons donc, une fois de plus : entre le réalisme et l'idéalisme, la véritable ligne de démarcation est celle-ci : le réalisme, parce qu'il implique une synthèse achevée de la nature prise en soi, soulève des difficultés, d'autant plus inextricables qu'elles sont illusoires, et, à proprement parler, idéales, b'idéalisme, lui, n'a pas à s'y engager parce que, à rencontre des formes apparentes du langage, il a pour caractère propre de s'attacher à la seule réalité que l'homme puisse immédiatement affirmer en tant que telle, c'est-à-dire au progrès de sa pensée.
240. — ba conclusion que nous nous sommes efforcés de démontrer touchant l'extension à l'infini de l'univers, nous apparaîtra non moins clairement, nous l'espérons, en ce qui concerne la détermination de sa contexture interne, Un idéalisme qui prétendrait procéder complètement a 'priori, ne saurait se contenter de déduire la liaison nécessaire des causes et des effets ; il doit montrer comment cette liaison, entre des
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états divers dans l'espace et dans le temps, prend la forme du mécanisme : « Le mouvement est le seul phénomène véritable, parce qu'il est le seul phénomène intelligible ; et Descartes a eu raison de dire que toute idée claire était une idée vraie, puisque l'intelligibilité des phénomènes est précisément la même chose que leur existence objective 1. » Or, à vouloir ainsi réaliser la synthèse de l'espace et du temps dans la pure idée du mouvement, définie par la fonction même d'opérer cette synthèse, on risque d'ériger en objet de représentation, en être d'affirmation, ce qui par ses caractères intrinsèques exclut les conditions de l'existence indépendante : « Autre -chose est, en effet, pour un phénomène, d'avoir sa place dans le temps et d'être ainsi une vérité et non une illusion, autre chose, de remplir cette place par une réalité qui lui soit propre et qui le distingue d'un phénomène purement possible... Une pensée qui reposerait exclusivement sur l'unité mécanique de la nature glisserait donc en quelque sorte à la surface des choses, sans pénétrer dans les choses elles-mêmes : étrangère à la réalité, elle manquerait elle-même de réalité et ne serait que la forme vide et la possibilité abstraite d'une pensée: » [Ibid., p. 77.)
Dans ces conditions, sans doute, il n'y aurait donc d'autre alternative que de conclure à l'insuffisance du mécanisme pur, de justifier ainsi la dialectique qui lui superpose le plan de la finalité. Mais nous avons bien le droit de nous demander si l'alternative n'est pas artificielle, puisque l'on a commencé par s'y référer à un ordre de vérité où le mouvement serait à lui seul un phénomène véritable et objectif, exclusion faite de toute autre détermination par quoi il offrirait à l'esprit des prises spécifiques et concrètes. Or la base même du raisonnement est contredite, en droit, par la conclusion qu'on en tire ; car réduire une pensée à une forme vide, à une possibilité abstraite, c'est, en' toute évidence, lui refuser toute existence effective : au néant de pensée correspond le néant d'être. Et la conclusion n'en est pas moins démentie, en fait, par la marche des idées mécaniques et physiques depuis Descartes. Jamais le savant n'a, dans l'étude de la nature, affaire au mouvement en tant que tel, pas plus d'ailleurs qu'à l'espace et au temps. Termes abstraits du langage, permettant d'introduire des formes générales d'équations qui sont susceptibles de s'appliquer au détail des phénomènes, ils ne sauraient être réalisés, chacun pour soi, comme éléments de la représentation. Ils ne sont rien, s'ils ne sont des fonctions d'une pensée
1. Jules Lachelier, Du Fondement de V Indu* (ion, édit. cit., p. 57.
constituante, qui se crée à elle-même l'étendue à trois dimensions, lit don hic perspective du temps, la continuité du mouvement, mais corrélativement à l'effort qu'elle fait pour peupler l'espace et le temps grâce à la connexion intellectuelle qu'elle établit entre les choses qui se meuvent.
241. Dès lors, et en fin de compte, pas de mouvement en soi sur quoi le matérialiste ait le droit d'appuyer la suffisance ontologique du mécanisme universel, ou dont la dialectique puisse se servir comme d'un pivot pour réintroduire, dans les conditions mêmes du savoir scientifique, des considérations étrangères à la liaison phénoménale des antécédents et des conséquents. Le physicien ne reçoit pas de la mécanique le mouvement en soi. Pour parler d'une manière plus générale, le physicien ne reçoit pas de la mathématique un espace qui serait né avant la matière ; aussi n'aura-t-il pas non plus à y ajouter une matière qui serait un en soi par opposition à l'espace en soi. Pas davantage, il n'hérite d'un temps qui serait né avant la causalité, et il n'aura pas à y ajouter une causalité qui serait un en soi par opposition au temps en soi. Ces formules ont pour le métaphysicien une apparence négative ; la science leur donne Une expression positive par cette conception du champ qui s'était développée surtout dans l'électromagnétisme, qui a conquis, avec M. Einstein, le domaine de la gravitation. Abstraitement, le champ s'insère entre les notions mathématiques d'espace et de temps et les notions physiques de substance et de causalité. Dans le concret, il remplace les uns et les autres, supprimant du même coup les difficultés que les savants avaient rencontrées pour passer du domaine mathématique au domaine physique et dont Kant avait dévoilé l'origine dans sa théorie des antinomies. Pour la pensée contemporaine, la coordination des phénomènes se fait indivisiblement par l'espace et le temps, qui se définissent, en fonction l'un de l'autre, ainsi que l'a montré Minkowski, dans un système de coordonnées. Et ce système n'est pas un système purement formel, dont la mathématique donnerait, clans l'abstrait, une définition à la fois unique et univoque. Il est déterminé par les conditions dans lesquelles l'homme est placé pour la mesure « invariante » des phénomènes naturels, infléchie dans le sens de ce qui est à mesurer, sous la poussée des réactions expérimentales.
L'énoncé où se traduirait le mieux la fonction de causalité, c'est donc celui que nous avons déjà rencontré : Il y a un univers. Tel était le langage des Stoïciens, tel est aussi celui de Minkowski ; rapprochement imprévu, en un sens,
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mais qui offre -un moyen de mesurer le chemin parcouru par la réflexion de l'humanité. Les Stoïciens assuraient la « tenue ». du monde, en faisant circuler à travers lui la tension d'une manière causatrice et finaliste : le feu artiste ; ce qui les obligeait à passer par-dessus l'extériorité apparente des parties de l'espace pour affirmer la pénétrabilité mutuelle des corps. A ce prix, l'univers était un individu analogue aux êtres vivants. Le recours à la finalité biologique, sous un aspect dont l'anthropomorphisme sera plus ou moins atténué, paraît inévitable tant que l'espace et le temps sont considérés en quelque sorte passivement comme des réceptacles vides, indifférents à qui agit en eux. Or, suivant la science moderne, l'espace et le temps ne sont nullement ces entités que les Stoïciens désignaient comme « incorporelles », c'est-àdire comme inexistantes. Ils correspondent à des fonctions de l'esprit. Ce sont des outils destinés à créer peu à peu, par cheminement et par prolongement, la trame du devenir universel, outils adaptés à leur rôle du jour où ils ont été utilisés comme instruments de mesure. Il importe seulement que l'homme ne subisse pas la tyrannie des instruments qu'il s'est forgés, ainsi qu'il est arrivé, en fait, tant que, séduit par l'ambition du dogmatisme ou cédant peut-être à une secrète envie de détente et de repos, il a laissé ces instruments se solidifier en une sorte de substance rigide qui s'imposerait au cours des choses comme un cadre défini en soi et préformé. Contre cette prétention la nature a résisté, forçant l'homme à assouplir et à adapter ses instruments, sinon sur la mesure, du moins pour la mesure, des choses.