L'Evolution Créatrice, p. t\t
239. ■ Il se trouvera sans doute des philosophes pour soutenir que le savant, en tant que savant, peut se résigner à exclure de son horizon tout ce qui relève d'un plan transcendant a La vérification positive, mais qu'à eux il appartient de retenir le problème, que leur rôle est de dominer, de dépasser, le savoir scientifique, d'en compléter les lacunes. « Suppléons par notre réflexion (dit une maxime de la Théodicée, I, 13, que Leibniz applique d'ailleurs à un problème d'un tout autre ordre) à ce qui manque à notre perception. » Le mot d'ordre leibnizien soulève un problème capital. Faut-il. y voir l'attitude essentielle, permanente, qui caractérise la philosophie par rapport à la science? ou servirait-il à caractériser ici certaine philosophie, philosophie d'avant les antinomies, dogmatisme qui les engendre inévitablement, par opposition à la phisophie d'après les antinomies, critique qui nous en affranchit.
Nous retrouvons donc à propos de la causalité le genre de problème que nous avons eu à discuter dans les chapitres précédents. « La régression des effets aux causes, écrit Jules Lachelier, doit remplir un passé infini, puisque chaque terme de cette régression n'a pas moins besoin que celui dont on part d'être expliqué par un précédent : l'explication mécanique d'un phénomène donné ne peut donc jamais être achevée, et une existence exclusivement fondée sur la nécessité serait pour la pensée un problème insoluble et contradictoire 1. » Mais précisément ce problème, s'il est insoluble et contradictoire, convient-il de continuer à le poser, afin par là de se donner une ouverture vers la finalité supra-mécaniste ? ou faut-il renoncer à le poser, puisqu'en fait l'homme ne le rencontrerait qu'une fois parvenu au terme de la science, et que la science a pour caractère propre de poursuivre sa marche sans trêve et sans fin ? Nous pouvons choisir l'une ou l'autre attitude, à cette condition pourtant d'avoir le sentiment clair et distinct de ce que notre choix impliquera. La première alternative, c'est celle du réalisme avec tous les embarras inhérents au dogmatisme métaphysique. La seconde attitude est celle de l'idéalisme ; et sur ce point, grâce à M. Séailles, nous avons la fortune de pouvoir invoquer le témoignage de Jules Lachelier lui-même : « L'idéalisme ne consiste pas seulement à croire que les phénomènes ne peuvent exister que dans une conscience : après l'esthétique transcendantale, cela ne fait plus question ; il consiste à croire que les phénomènes ne sont donnés, même dans une conscience, qu'au moment et dans la mesure où elle se les donne, qu'ils ne sont, en