‹ L'expérience humaine et la causalité physiqueChapitre 246 sur 263 · Cm lixor. Mntei'i" Usrne, 1875, p. G · texte numérisé non relu

Cm lixor. Mntei'i" Usrne, 1875, p. G

LE PROGRÈS DU RELATIVISME

créateur n'aurait eu aucune raison d'être si l'expérience ne l'avait provoqué en faisant éclater l'insuffisance des doctrines admises jusque-là, plus simples dans l'expression et (que l'apparence soit d'ailleurs bien ou mal fondée) d'apparence plus claire. Mais ce à quoi les faits ont conduit M. Einstein, ce qui demeurera dans la pensée humaine, indépendamment de données comme le résultat négatif de l'expérience de M. Michelson, au besoin même, indépendamment de la forme particulière des combinaisons mathématiques par lesquelles M. Einstein dans ses exposés rejoint les phénomènes, c'est une conception générale de la mesure. Tout le monde sans doute reconnaissait que la mesure est un moyen pour mettre en évidence le cours intrinsèque des choses. Néanmoins la détermination des moyens était érigée en moment séparé, qui se suffisait à lui-même préalablement à son application, qui devenait une sorte de fin en soi ; de sorte que, pour étâyer la validité du procédé de mesure, il fallait se tourner ver? un monde de concepts ou de préconcepts, comme celui que Newton définit au début des Principes, ne lui laissant d'autre alternative que de résider en Dieu ou de s'effondrer dans le vide. De cette alternative, à laquelle sont liées les oscillations de la philosophie scientifique a la fin du xixe siècle, M. Einstein nous a définitivement délivrés, parce qu'il a su orienter la définition de la mesure vers la réalité à mesurer, et définir cette réalité en fonction même de l'instrument de mesure.

Avec la théorie de la relativité disparaît le réalisme métaphysique, à la fois indispensable et insoutenable, des concepts idéaux, espace, temps, mouvement, considérés en soi et chacun à part. Et disparaît aussi le réalisme, non moiiLmétaphysique au fond, des lois abstraites, loi de Newton ou loi de Mariotte, qui subsisteraient également en soi, à titre de faits généraux, hors des données concrètes, des cas particuliers, auxquels les coefficients obtenus par une mesure effective permettaient d'appliquer la loi. Entre le procédé formel de la mesure et l'objectivité expérimentale de la chose mesurée, s'établit désormais une solidarité d'ordre tellement intime et intellectuel que nous ne saurions achever la représentation de l'un des termes isolés. Nous ne savons pas, comme l'eût exigé la position des absolus newtoniens, mettre la main sur quelque chose qui serait à mesurer, avant de Pavoir mesuré. Nous nous refusons également à nous faire une idée claire dune mesure qui se définirait a priori, se mesurant en quelque sorte elle-même, sans adaptation à ce qui doit être mesuré. Et, en effet, la relativité absolue de

l'espace euclidien supprimait toute possibilité de fixer à une échelle déterminée les dimensions constituantes de cet espace, de sorte qu'un univers, mesuré suivant les dimensions de cet espace, conservait encore une forme, mais n'avait -plus à proprement parler de grandeur.

250, — En conclusion, le relativisme critique, que le génie de Kant avait réussi à dégager des difficultés mêmes qui avaient été entraînées et dévoilées par le succès de la mécanique newton ienne, prend un aspect plus précis et plus concret grâce au progrès ininterrompu des sciences physiques, qui aboutit à intégrer l'édifice newtonien, remis au point des connaissances actuelles, dans l'ensemble des disciplines cosmologiques. Et peut-être, par là, sera-t-il permis dé préciser le caractère véritable qui doit être attribué à la causalité physique.

Le lien causal, comme l'opération sur les nombres, revêt plus d'un aspect. Mais, sous ces divers aspects se retrouve, avons-nous dit, la connexion fondamentale, indiquée par Kant, entre la détermination d'une constante, propre à mettre la variation en relief, et cette variation elle-même telle qu'elle sera révélée par l'expérience. Toutefois, chacun des termes de cette connexion, Kant se croyait en devoir et en droit de le fixer dans un schéma indépendant. A ses yeux, la condition de constance s'incarne dans la permanence de la matière, comme la condition de variation dans le cours irréversible du temps. Or la marche des idées physiques depuis la fin du xviii8 siècle nous paraît avoir confirmé la dualité des conditions requises pour la conception de la causalité ; mais elle Ta d'autre part épurée, elle l'a libérée des exigences étrangères et transcendantes à la critique proprement dite. Elle a enfin accentué la relativité des fonctions en présence, qui ne se comprennent qu'à l'aide de leur réciprocité. Ce que la physique contemporaine affirme comme constant, ce n'est ni la matière ni la masse, ce n'est pas non plus cette sorte de substance causale qu'on a cherchée dans la force ; c'est l'énergie, dont nous avons vu qu'elle n'est rien si on la détache, pour la réaliser, de la formule mathématique qui l'exprime. Et la variation que permet de saisir dans son objectivité la conservation de l'énergie, c'est Yeniropie, c'est l'action gravifique ou électrodynamique qui se propage dans le champ universel, fonctions que l'on ne saurait saisir en soi à l'aide d'une intuition directe, d'une définition qualitative, qui ne témoignent de leur réalité empirique qu'à travers les procédés mis en œuvre pour les mesurer quantitativement.

Kant donc a Taison contre Auguste Comte : la théorie de la

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science de l'univers est inséparable d'une spéculation sur la relation qui s'établit à l'intérieur même de la science entre les fonctions intellectuelles de l'homme et les réactions objectives de la nature. Seulement cette spéculation ne peut plus prendre pour base l'image du savoir qu'avait suggérée la perfection attribuée à la mécanique : un système d'équilibre stable aux arêtes définitivement fixées, que l'on pourrait obtenir par une sorte de coupe instantanée et en supposant cristallisé à jamais le devenir de la pensée humaine. C'est à un tel savoir que Kant prétendait donner l'appui d'une métaphysique qui, confiante dans la solidité indestructible des conséquences qu'elle prétendait légitimer, se présentait elle-même comme science, ainsi que l'indique le titre des Prolégomènes. Or l'idée de ce savoir nous apparaît aujourd'hui comme une illusion. Les savants qui l'avaient partagée, qui peut-être même l'avaient communiquée aux philosophes, en ont fait justice eux-mêmes par l'éclat et la continuité des merveilleuses découvertes qui ont, depuis un siècle, et suivant un rythme prodigieusement accéléré, transformé l'idée de la discipline proprement physique. La métaphysique que la physique actuelle implique, renonce à la prétention d'être antérieure à la science : et ce n'est nullement par humilité forcée, par résignation provisoire, c'est parce qu'en réalité il y a contradiction à vouloir, par la réflexion sur la science, dégager certaines conditions antécédentes, susceptibles d'enfermer a priori toute connaissance passée ou future dans des schémas statiques. La réflexion doit naître de la science même, éclairant de sa lumière propre, non le champ qu'ont parcouru et délimité les méthodes mises en œuvre par le savant, mais le projecteur lui-même dont les propriétés ne peuvent demeurer sans influence sur les caractères attribués à ce champ. Bref, et selon la terminologie à laquelle nous avons déjà fait allusion, la métaphysique de la science est réflexion sur la science, et non détermination de la science. Une telle formule définit avec netteté, croyons-nous, la position adoptée, vis-à-vis de la doctrine kantienne, par le relativisme de l'idéalisme contemporain. Il s'agira de prendre, devant la science de l'univers physique, l'attitude que Kant prenait vis-à-vis de la science de la nature vivante. En d'autres termes, au lieu de déduire les principes, ainsi que faisait la Logique transcendanlale, nous nous proposons, comme but et comme conclusion à nos études, une Critique du jugement expérimental.

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