‹ L'expérience humaine et la causalité physiqueChapitre 247 sur 263 · CHAPITRE LUI LE PROBLÈME DE LA PENSÉE PHYSIQUE · texte numérisé non relu

CHAPITRE LUI LE PROBLÈME DE LA PENSÉE PHYSIQUE

251. — Nous avons essayé de réaliser le programme que nous nous étions tracé : en suivant l'expérience humaine de la causalité physique, écarter toute idée préconçue qui eût orienté notre enquête vers une conclusion connue et voulue d'avance, nous laisser conduire par les événements qu'engendraient dans l'histoire les actions et les réactions entre l'esprit du savant et les phénomènes de l'univers. Ce que .nous avions, en effet, reproché à l'empirisme, c'est le postulat métaphysique en vertu duquel il détachait l'expérience de son caractère proprement humain pour la suspendre à l'absolu d'une donnée immédiate, qui serait le privilège, soit avec Biran d'un fait primitif de la conscience, soit avec Mill de l'intuition d'un contenu qualitatif. Or, nulle part, dans la réalité de la perception ou dans la réalité de la science, ne se rencontre une telle expérience. Par rapport à cette notion primaire, et qui demeure tout imaginaire, de l'expérience, l'expérience concrète que l'homme a effectivement de la causalité, c'est quelque chose d'infiniment plus complexe et plus divers. Afin de considérer cette expérience concrète sous les aspects différents où elle se présente dans l'évolution de l'humanité, il y avait lieu, selon nous, de pratiquer une méthode inverse de celle qu'avait employée l'empirisme. Au lieu de laisser l'étude se rétrécir jusqu'au point précis où la doctrine réussirait à révéler la possession définitive de l'être, il convenait de multiplier les zones d'exploration, de ne laisser hors de notre enquête aucune des périodes où s'est manifestée une attitude originale de l'humanité en face du problème de la causalité.

Nous avons maintenant à nous demander .: que recueillonsnous au tonne de cette enquête? Et notre réponse sera oelle-ci : ce n'es! proprement, ni une philosophie de la nature, ni même une philosophie de la science; c'est une philosophie de la pensée.

252. — Une philosophie de la nature, capable d'achever pour son compte, avec des procédés originaux, ce système des choses que les savants ne parviennent pas à constituer en perfectionnant sans cesse leurs méthodes définies de combinaison mathématique et de contrôle expérimental, nous apparaît comme une chimère. Aussi bien cette chimère n'a-telle pris réellement corps que dans la spéculation allemande de la première moitié du xixG siècle. Sans doute, la tradition aristotélicienne, sinon Aristote lui-même, distingue physique et métaphysique. Mais il est aisé de comprendre que cette distinction n'a rien de commun avec celle que peuvent faire des modernes entre science et philosophie : il suffit de considérer le caractère, à nos yeux, ultra-métaphysique de la spéculation qui remplit ce qui est désigné comme physique aristotélicienne. D'autre part, ni chez Descartes ni chez Newton, la .philosophie naturelle n'avait rien par quoi elle eût pu, je ne dis pas s'opposer à la science, mais même s'en séparer. La philosophie désignait la science elle-même en tant qu'elle se déploie intégralement, qu'elle remonte jusqu'à ses propres principes, qu'elle en définit le contenu, qu'elle en détermine la valeur, de manière à justifier complètement de sa vérité. Par cet effort, il est arrivé que la philosophie naturelle donnait une apparence catégorique, ou même apodictique, à ce qui n'est qu'hypothétique, soit qu'elle poussât les résultats atteints par l'expérience au delà des limites de l'observation contrôlée, soit qu'elle prît à tâche de démontrer par voie déductive ce qui n'est connu, ce qui ne peut être légitimé, qu'à titre de fait. Néanmoins, de la science à la philosophie, il n'y avait qu'une différence de degré : ici plus d'audace, là plus de circonspection. Mais on ne voyait pas apparaître une inversion de sens, un antagonisme d'orientation, entre l'attitude du savant et l'attitude du philosophe. Descartes et Galilée, Leibniz et Newton, sont simultanément et indivisiblement l'un et l'autre. Les post-kantiens qui ont professé la philosophie de la nature, prennent les choses tout autrement : ils rompent la connexion, ils accusent le contraste, entre l'esprit scientifique et l'esprit métaphysique. En fait-' où peut conduire semblable parti pris? A cette question répond l'étude approfondie de la cosmologie

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hégélienne, que nous trouvons dans l'ouvrage récent de M. Meyerson ; la conclusion en est d'autant plus significative à relever que, d'après lui, Hegel « n'a fait que suivre jusqu'au bout une aspiration éternelle de l'esprit humain1 ». Voici donc l'impression produite par la Philosophie hégélienne de la Nature : « C'est comme si, là où nous nous attendions à apercevoir des figures humaines, on nous présentait une série de monstres aux grimaces absurdes. Parfois on se prend à douter, et l'on relit à plusieurs reprises, pour se convaincre que le phénomène dont parle l'auteur est bien celui que la science connaît, à tel point l'interprétation qu'il en fournit s'écarte, par le fond même, de tout ce que la science conçoit ou a conçu. » (Ibid., p. 23.)

Du point de vue où se place M. Meyerson, cette tératologie métaphysique conserverait encore cet intérêt qu'elle servirait à fournir les traits, en relief grossier mais nettement accusé, de la psychologie normale. Pour nous, la philosophie de la nature, au sens que lui a donné la première moitié du xixe siècle, s'explique par les circonstances de l'histoire. Dans l'antiquité, le dogmatisme d'un Démoerite ou d'un Aristote n'avait pas à compter avec les données de la science positive ; il les précédait, il y suppléait. A l'aurore des temps modernes, le dogmatisme d'un Descartes ou d'un Newton était au même niveau que le savoir scientifique ; car les notions initiales que l'un et l'autre avaient posées, supportaient le système de mécanique et de physique qui en procédait, et paraissaient faire corps avec lui. Au cours du xvme siècle les difficultés dans lesquelles les savants s'embarrassaient pour introduire d'une façon rationnelle les principes de la mécanique, comme d'autre part les découvertes de la physique expérimentale, avaient amené une solution de continuité, détruit l'homogénéité de ton. Les concepts de la philosophie et les résultats de la science ne pouvaient plus être mis sur le même plan, n'apparaissaient plus du même ordre. L'aspect de la connaissance humaine, prise dans son ensemble, en était radicalement modifié. Dès lors, ne fallait-il pas accepter que les données de l'expérience dussent passer devant, que l'œuvre du philosophe fût une œuvre de réflexion au sens propre du mot, un moment second du savoir, qui pouvait sembler subalterne et subordonné ? C'est de quoi Hegel ne prend pas son parti. Voilà pourquoi il se détache de la science contemporaine : elle est devenue trop complexe, trop sinueuse, trop instable, pour servir l'intérêt

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