‹ L'expérience humaine et la causalité physiqueChapitre 251 sur 263 · CHAPITRE LV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LV

NATURALISME ET INDUCTION

263. — La solidarité entre les croyances anthropomorphiques et la méthode purement déductive, dont l'histoire nous fait comprendre l'origine, suscite l'espoir que l'on rétablirait l'objectivité compromise du savoir scientifique si l'on parvenait à éliminer tout à la fois synthèse subjective et idéal déductif. Pour dégager clairement la portée de cette double élimination, il convient de se référer au problème traité par Auguste Comte dans un passage capital de la Cinquante-huitième leçon du Cours de Philosophie positive : Appréciation finale de V ensemble de la méthode positive. 11 s'y propose de déterminer laquelle des disciplines du tableau encyclopédique devra être appelée à « finalement prévaloir, non plus pour l'essor préparatoire du génie positif, mais pour son actif développement systématique » (t. VI, p. 650). Et Auguste Comte commence par écarter, comme étant « assurément trop éloigné à la fois du point de départ et du but convenables à l'ensemble de l'élaboration positive... le couple intermédiaire, formé par la philosophie physico-chimique ». Il retiendra seulement pour « la prééminence mentale » les titres du premier et du dernier des « éléments spéculatifs » : mathématique et sociologie. Or, des considérations du chapitre précédent, il ressort que la manière même de poser le problème est factice et arbitraire. Postuler que l'alternative n'existe qu'entre la mathématique et la sociologie, c'est se condamner à mettre toujours l'homme en présence de l'homme : ici, une subjectivité abstraite qui dégénère aisément en mystique ; là, une subjectivité concrète qui prend aussi les allures, sinon d'une religion, du moins d'un culte. Le développement de la carrière de Comte ne souligne qu'avec trop d'éloquence l'inversion de l'orientation positiviste par rapport à la tendance véritable de la méthode positive. Ce que cette méthode exige de l'homme, n'est-ce pas d'abord qu'il se rende capable d'affranchir sa connaissance de l'univers de ce qu'il y avait introduit de lui-même, par l'élan de Yintellectus sibi permissus ? L'art, suivant l'admirable formule de Bacon, c'est l'homme ajouté à la nature. Retirez cette addi-

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tion : il restera la nature elle-même qui est l'objet de la science.

Telle est, effectivement, sinon la pensée de Bacon qui ne se laisse emprisonner dans aucune formule, du moins le programme d'un naturalisme qui procède de l'influence baconienne. Mais, si séduisant que soit ce programme, on peut dire qu'il manifeste, et par sa séduction même, le caractère d'utopie qui est inhérent au dogmatisme, qui apparaît dans un dogmatisme de l'expérience, de la nature donnée, plus scandaleux encore que dans un dogmatisme de la logique et de l'être en soi. Le réalisme naturaliste prend pour norme . de vérité un contact immédiat qui s'établirait entre l'homme et les choses. Une expérience immédiate, c'est nécessairement aussi une expérience originelle. Il faudrait donc que la nature, par une sorte de grâce spontanée, se présentât à l'homme de telle façon que la structure du sentant n'altérât en rien la réalité du senti ; le but de la connaissance serait atteint d'emblée, sans qu'il y eût à considérer pour elle-même cette connaissance, à lui conférer en quelque sorte une épaisseur intrinsèque, à l'interposer entre nous et les choses. Mais c'est ici que nous nous heurtons au caractère le plus ostensif de l'expérience humaine : l'humanité, dans le cours effectif de son évolution, n'a pas joui, ou n'a pas su se contenter, de cette expérience immédiate qui serait l'A et VQ du savant. C'est un fait que l'empirisme a dû être découvert, tout au moins redécouvert, comme exprimant, au rebours des pratiques devenues naturelles à l'humanité, un idéal de marche vers la nature, ou de retour à la nature. Un tel fait appartient au plan des phénomènes, il est conditionné par des antécédents qui appartiennent eux-mêmes à l'ordre de l'expérience et de la nature. Finalement donc, nous ne pouvons ériger le réalisme du donné en un programme d'avenir, sans nous heurter à la constatation qui risque de tenir en échec le programme : l'homme souffre d'une inaptitude radicale et foncière à saisir le donné en tant que donné.

De ces conséquences, inévitables dans l'hypothèse du naturalisme pur,' Bacon a eu le sentiment profond. Nul n'a davantage insisté sur la discordance radicale, discrepantia harmonise, entre l'esprit de l'homme et l'esprit du monde. Nul n'a prononcé avec plus de force les paroles qui commandent de laisser à jamais tout espoir dans le chemin vers la science et vers la réalité. Que peut-on attendre de l'homme, du moment que son entendement, suivant l'une des théories fondamentales du Novum Organum, « semblable à un miroir infidèle, infléchit les rayons émanant des choses, mêle sa

l'expérience humaine bt LA CAUSALITÉ physique

propre nature à Leur nature, que, par suite, il gâte et il tord ».

il 4i.)

264. Il est vrai, d'ailleurs, que Bacon lui-même pose la question du salut. La nature humaine ne pourra-t-elle pas clic « rachetée »? tëntre elle et la nature universelle, ne sera-t-il pas possible de rétablir l'harmonie, la sympathie? Il faudrait assurément faire intervenir quelque chose qui dépassât les forces ordinaires de l'homme abandonné à luimême, disposer d'un secret de magie. Mais c'est une vertu de ce genre que l'enthousiasme de Bacon attribue à l'induction. Et en effet l'induction est fondée sur cette révélation surprenante que, pour parvenir à l'action efficace, il convient de défaire et non de faire, de procéder par le moins et non par le plus. Nous voulons deviner la nature, en raisonnant et en imaginant ; mais nous la connaissons et nous la possédons, cette nature, en ce sens qu'elle nous est déjà donnée avec les perceptions. Seulement, les perceptions sensibles, telles qu'elles se présentent à la conscience, s'enchevêtrent dans une complexité et une confusion déconcertantes, tandis que la nature, cachée par derrière, est un dessin à lignes régulières et bien suivies. Aussi ne sera-t-il pas question d'inventer. Le rôle de la science est de découvrir le simple qui est contenu dans le complexe, qui est déjà donné en lui — et cela grâce à un triage des apparences immédiates, par une séparation, fil à fil, du tissu présenté à l'observation vulgaire. Une telle méthode aura une apparence d'infaillibilité ; car, en faisant table rase de ce que l'esprit pouvait ajouter à la nature, elle supprime toute médiation d'intelligence et par là tout risque d'erreur. On ne voit pas où la fissure se produirait, puisque l'homme a complètement abdiqué devant les choses, puisqu'il a fait vœu de soumission complète, et que c'est à force de savoir obéir qu'il espère satisfaire l'ambition de commander un jour.

Nous l'avons vu pourtant : l'empirisme, même avec la mise au point laborieuse que John Stuart Mill en a tentée dans son Système de Logique, n'a pas supporté l'épreuve de la réalité scientifique. Les canons de la méthode inductive peuvent, dans les cas les plus favorables, constituer des procédés auxiliaires pour un exposé justificatif de certains résultats ; ils ne sont pour rien dans la conquête ou dans l'intelligence de ces résultats, ils sont étrangers à l'esprit qui anime le savant ou le philosophe. De cet échec la raison est manifeste : opposer le naturalisme à l'anthropomorphisme, l'objectivité de l'induction à la subjectivité de la déduction, c'est encore opposer

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un dogmatisme à un autre. Le réalisme qualitatif de Bacon avait cru trouver dans l'induction une machine à éliminer les hypothèses. Or cette croyance implique le postulat qu'il n'y a pas d'autres hypothèses que celles qui sont consciemment et explicitement introduites dans le système du savoir, Mais justement d'un tel postulat l'histoire a fait justice La conception d'une nature qui préexisterait à la science et qui se représenterait telle quelle dans l'esprit humain, admise d'emblée par l'empirisme, est elle-même une hypothèse, et qui nous a panTcontredite par le développement de la physique depuis Bacon. Certes, le réalisme qualitatif sera toujours en droit de soutenir qu'on tourne le dos à l'être véritable, en abandonnant la plénitude charnelle de la qualité pour le squelette et l'ombre de la quantité. Mais il se transforme alors en doctrine métaphysique, qui prolonge l'expérience humaine au delà de ce qu'elle a de proprement humain, qui transcende les données en apparence immédiates jusqu'à rétablir l'unité indivisible d'un continu tout qualitatif. Quand, au contraire, le réalisme qualitatif prétend, avec Mil!, se placer sur le terrain du savojr positif, fournir à la physique la garantie d'une objectivité absolue, en écartant l'apport prétendu illégitime, l'intrusion arbitraire, de l'activité spécifiquement intellectuelle, alors, par cette prétention même, il met en évidence l'écart qu'il y a une théorie naturaliste de la science et la science même de la nature. S'il est en effet une « variation concomitante » dont le naturalisme aurait dû tenir compte, c'est bien celle-ci : la physique a revêtu un caractère de positivité scientifique d'autant plus accentué qu'elle s'éloigne davantage de la qualité en tant que telle, pour s'attacher aux seuls coefficients obtenus par la mesure. Cette condition de mesure est préalable à toute conception, à tout langage d'ordre scientifique : « Je dis souvent, écrit lord Kelvin dans un passage cité par Lucien Poincaré 1, que si vous pouvez mesurer ce dont vous parlez et l'exprimer par un nombre, vous savez quelque chose de votre sujet, mais si vous ne pouvez pas le mesurer, si vous ne pouvez pas l'exprimer en nombre, vos connaissances sont d'une pauvre espèce et bien peu satisfaisantes. » De cette thèse, l'on ne pourrait assurément souhaiter guère d'illustration plus piquante que les exemples mêmes invoqués par Mill : « Food nourishes, Fire burns, Water drowns. » Seraient-ce là, comme il le laisse entendre, des données de l'expérience immédiate à ce titre dignes de toute notre confiance? Evidemment non. De

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