Cf. Pnineipia philosophiae, l
ANTHROPOMORPHISME ET DEDUCTION
dérée par Descartes comme synthèse, ne se suffit plus à ellemême. Avant d'exposer ce qu'on sait, il faut avoir découvert son savoir. Dès lors, le processus cartésien d'analyse, qui est le processus de l'invention, est le plus fécond et le plus direct ; la synthèse pourra utilement le compléter, mais elle devra lui demeurer subordonnée. De là cette théorie originale et singulièrement profonde qui, au lieu de se borner à distinguer l'analyse et la synthèse comme deux démarches inverses entre lesquelles on est libre de choisir, les comprend, les soude l'une à l'autre, dans l'unité d'une même méthode. Seulement, lorsqu'on passe de la méthode au système, on constate que Descartes a laissé peut-être échapper le plus clair du bénéfice que comportait cette théorie. Au-dessus des règles d'analyse et de synthèse, il pose une règle d'évidence, fondée sur l'existence d'une intuition qui atteint le simple et l'absolu. Et la conséquence, c'est que le préjugé seolastique de l'autonomie de la déduction synthétique va survivre à la ruine de la syllogistique, et qu'il ramène inévitablement la théologie à la base de la cosmologie. Aux essences spécifiques et génériques, qui sont des concepts creux, seront sans doute substituées les essences intelligibles, comme l'étendue et le mouvement, qui sont des notions rationnelles. Mais, pour avoir le droit d'affirmer que ces essences, qui expriment l'être de la pensée, correspondent aussi à l'être de la nature, il faut passer par-dessus la subjectivité de l'homme, invoquer les perfections infinies d'un Dieu qui est toute puissance et toute bonté, qui, par l'unité de cette puissance et de cette bonté, garantit la correspondance de l'intelligible et du réel, la déduction mathématique de l'univers.
Assurément, et tant que Descartes se tient dans les limiteb de la physique mathématique, le Dieu cartésien semble éloigné de l'anthropomorphisme. Il ne s'agit plus, en effet, d'ériger une psychologie en ontologie, d'aller des fins supposées de Dieu à l'ordonnance du monde. La raison qui apparaît chez l'homme est celle que Dieu a manifestée, et c'est lav même, par suite, qui apparaîtra dans les choses : la lumière naturelle est le témoignage d'une présence, plutôt qu'un effet matériel de puissance. Seulement le Dieu de l'immanence spiritualiste, Vidée platonicienne de YUn-Bien, n'est pas le seul Dieu auquel se réfère Descartes. Le réalisme des essences mathématiques, en l'obligeant à séparer le plan de l'intellectualité pure et le plan de l'apparence sensible, le conduit à réintégrer, à côté du Dieu garant de l'objectivité des idées claires et distinctes, un autre Dieu, celui dont il s'autorise pour ajouter foi aux croyances obscures et confuses
quand il lui semble qu'elles traduisent une inclination constante de l'organisme, normalement conformé et disposé. Et nous l avons vu déjà, ce retour à l'anthropomorphisme va gagner, avec Newton, la région initiale de la mécanique rationnelle. Du moment, qu'espace, temps, mouvement, ne sont plus ce qu'ils étaient pour Descartes, des notions pleines qui fournissent immédiatement au monde leur contenu, du moment que le savant ne les utilise que sous leur aspect formel à titre de relation pour la mesure des choses, comment aurait-on le droit de maintenir au système du monde le caractère déductif qui est supposé en assurer la rationalité, si l'on ne pouvait rattacher espace relatif et temps relatif au double absolu d'une étendue immense et d'une durée éternelle ? Et où loger ce double absolu, sinon dans le sensorium de cet être supra-humain, mais tout de même trop humain, qui est le Dieu de Newton?
L'échec du xvir siècle dans sa tentative pour demeurer fidèle au principe de la déduction, tout en écartant l'anthropomorphisme, est souligné par la destinée des doctrines critiques et positivistes. II. suffit, encore ici, de rappeler le résultat de nos études précédentes. L'effort essentiel des deux doctrines a précisément été de constituer une philosophie de la science qui fût complètement indépendante de la théologie rationnelle comme de la théologie révélée. Kant déduit la cosmologie des principes de Y Analytique transcendant aie auxquels se joint, comme unique emprunt à l'expérience, la notion du mouvement. Position précaire. Si l'expérience doit intervenir à l'origine même de la déduction, c'est que les considérations a priori sont insuffisantes, et dès lors nous perdons tout droit de limiter a priori ce qu'elle va nous fournir pour pénétrer les secrets de la nature. Au contraire, et si l'on voulait satisfaire, coûte que coûte, l'aspiration à la déduction des principes de la mécanique ou de la physique, force serait d'aller jusqu'à l'idéalisme de Fichte qui réintègre le mouvement dans le système des notions rationnelles, qui présente le système comme dérivant tout entier de la productivité inhérente à l'action efficace du moi pur.
La doctrine de Comte offrira un spectacle tout analogue, transposé en quelque sorte du plan métaphysique dans le plan positif. La déduction qui donne à la mécanique la dignité d'une science exacte, repose sur la notion de faits généraux. Mais cette notion est une notion équivoque qui rend instable tout l'édifice de la philosophie positiviste. La valeur de fait, qui est inséparable de la donnée particulière, et la valeur de généralité, requise pour l'établissement des principes, appa-
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raissent incompatibles. Dès lors, on ne saurait maintenir le primat do l'idéal déductif, sans être amené à signaler (peutêtre au fond sans introduire) une contradiction dans l'idée de vérité scientifique, qui paraissait jadis jsimple et normale. Et ainsi s'est opéré le passage, si paradoxal pour la génération qui en a été le témoin, du positivisme fondé sur l'autorité de la science, aux doctrines qui dissolvaient la science dans une création de la synthèse subjective : synthèse sociologique ou synthèse psychologique, celle-là inclinant le savoir devant le caractère sacré des représentations collectives, celle-ci le rabaissant au niveau d'une recette pour l'action, voire d'une fantaisie de dilettante. De quoi l'on s'était réclamé, dans des polémiques retentissantes, pour conclure à la faillite, sinon de la science, du moins du scientisme. Mais, à travers le scientisme qui était visé, ce qui pouvait seul être effectivement atteint, c'est, nous. espérons l'avoir établi, la survivance d'un idéal déductif. Et cet idéal est totalement étranger aux préoccupations des savants. Fondé en apparence sur la logique, il se maintient en fait malgré la logique, qui n'a pu manquer d'en démasquer le vice radical. Il a sa source tout à fait ailleurs, dans un rayonnement émotif dont le centre est la causalité, parce qu'à la causalité se lie le sentiment le plus profond qui rattache les hommes les uns aux autres : celui que nous éprouvons à l'égard de ceux qui ont décidé de l'orientation de notre vie, celui surtout qui naît en nous à l'idée d'avoir joue dans une destinée un rôle d'arbitre et de guide.