‹ L'expérience humaine et la causalité physiqueChapitre 256 sur 263 · Bergson, VÉcolution créatrice, p · texte numérisé non relu

Bergson, VÉcolution créatrice, p

HUMANISME ET SCIENCE

trouve une application positive, les équations de l'algèbre fournissent le moyen de poser, en termes tout à fait clairs et distincts, les problèmes de la cosmologie : la physique devient une promotion de la géométrie ; et, quelle que soit la part faite par Descartes à l'expérience dans la recherche des lois de la nature, les lois devront s'ordonner dans un système qui sera justiciable de la même méthode de démonstration que les propositions d'Euclide. La physique est relevée au niveau de la mathématique ; elle participe au caractère apodictique qui appartient au type parfait du savoir.

Il reste maintenant à savoir si cette place privilégiée qui lui a été assignée au début de l'ère moderne, la physique l'a effectivement conservée. L'effort que nous avons suivi des Principes cartésiens de 1644 aux Principes newtoniens de 1687, et de ceux-ci aux Principes kantiens de 1786, a-t-il réussi à fonder, avant la mise en équation des problèmes mécaniques ou physiques, un système de notions qui ne réclamât pas d'appui extérieur, qui fût doué de cohérence interne et apparût satisfaisant?

La question prend toute son ampleur et toute sa portée, si nous nous référons à la méthode cartésienne. Ce qui fait de cette méthode un événement capital, l'événement capital de la civilisation moderne, et par quoi Descartes appartient à un autre âge de l'humanité, non seulement qu'Aristote, mais que son presque contemporain Bacon, c'est qu'au lieu de choisir entre l'absolu de la déduction et l'absolu de l'induction, Descartes a intégré à une même méthode les deux processus inverses et complémentaires de l'analyse et de la synthèse. Toute la philosophie positive de la science moderne, la philosophie expérimentale, reposera sur cette connexion de la seconde et de la troisième règles, que laissent également échapper et la logique déductive et la logique inductive.

Mais cette philosophie positive est loin de se dégager avec le cartésianisme, Descartes, nous avons déjà eu l'occasion de le rappeler, ne se contente pas des deux règles que nous retenons, à l'heure actuelle, comme constituantes du savoir véritable. Il en ajoute deux autres : la première et la quatrième, la règle de l'évidence et la règle de l'énumération. Autrement dit, le circuit de pensée, qui part des données complexes du problème pour aboutir à l'objet synthétiquement reconstitué, n'est pas, selon Descartes, le tout de la science. Le mouvement de l'esprit s'effectue entre deux stations où, £râce à l'intuition immédiate, là d'ordre intellectuel, ici d'ordre sensible, il prendrait contact avec l'absolu.

Donc, la règle de l'évidence exprime l'absolu des essences -impies ; et ces essences, la raison les connaît, en tant qu'elle esl une faculté intuitive radicalement distincte de cette raison qui serait conçue simplement comme activité immanente au cours de l'investigation scientifique, et que nous appellerons, afin d'éviter toute confusion, rationalité. De son côté, la règle de rénumération est destinée entre autres choses (car l'intention en est complexe) à nous assurer que la reconstitution de l'objet intelligible a un terme définitif, qu'elle aboutit à une confrontation décisive avec l'objet de l'expérience, de belle manière que ne subsiste aucune lacune dans l'explication, aucun résidu : la nature, élimination faite de ce qui n'est qu'apparence subjective (par exemple, les qualités sensibles des corps ou les fonctions psychiques des animaux) est intégralement résolue dans les conséquences tirées de principes clairs et distincts, principes appuyés pour leur capacité ontologique aux « perfections infinies de Dieu ».

Or, aux règles cartésiennes d'évidence et d'énumération, il est visible que la physique contemporaine ne saurait satisfaire. Pour ce qui concerne l'énumération, la critique décisive de Duhem montre que Y expérience cruciale est impossible. On ne peut prétendre à tracer une ligne de démarcation objective entre, d'une part, ce qui est relatif aux besoins de la technique expérimentale, exprimant les conventions de mesure et les propriétés des instruments, et, d'autre part, ce qui vient du dehors et représente l'apport de la nature considérée en soi. La confrontation réclamée par la quatrième règle entre l'objet intelligible et l'objet réel est hors du pouvoir du physicien. Et de même que le développement de la physique moderne exclut l'absolu d'une expérience qui serait par delà le processus expérimental, il exclut l'absolu d'une raison qui serait par delà le dynamisme rationnel, dont aussi bien les doubles démarches de l'analyse et de la synthèse manifestent la radicale relativité. Contre la règle de l'évidence, l'histoire des trois siècles écoulés depuis Descartes permet d'invoquer presque l'évidence elle-même. De l'examen des théories physiques ressort, comme un fait supérieur aux théories, et qui les domine toutes, l'impuissance de la physique à se convaincre elle-même que les notions auxquelles aboutit l'analyse et dont partira la synthèse; soient susceptibles, je ne dis même pas d'une justification intrinsèque, mais d'une représentation intuitive, voire d'une définition claire et distincte qui permettrait de les isoler à titre d'éléments. La recherche de l'évidence, dont Descartes faisait la condition initiale pour exclure tout préjugé, s'est révélée dans

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l'histoire de la physique moderne comme le préjugé par excellence.

269. — Ainsi se pose à nous la question : l'impossibilité d'appliquer les règles d'évidence et dénumération rejettet-elle la physique dans un plan inférieur au type normal et idéal de la science, telle que la mathématique le fournirait?

Or. à cette question, nous répondrons tout autrement que Huxley. Nous ne pensons pas, en effet, que la mathématique corresponde effectivement au modèle classique qu'ont tracé le platonisme et le cartésianisme. Alors, en effet, la raison du .mathématicien apparaissait comme une raison intuitive, l'idée avait un objet immédiat, la vérité pouvait encore se définir adœquatio intellectus et rei. Mais la critique contemporaine des mathématiques, parallèle à la critique de la physique, a montré que cette image classique était en fait liée à l'étroitesse de l'horizon où on la renfermait. « Le cercle dans lequel paraissaient renfermées les études mathématiques au commencement du xix* siècle a été brisé de tous cotés1. » L'algèbre avec Galois, l'analyse avec Gauchy, la géométrie avec Lobaischewski (pour n'invoquer ici que les initiateurs les plus illustres) se sont ouvert des voies nouvelles ; et la conception s'est modifiée radicalement du rapport, à l'intérieur des mathématiques, entre les principes posés et

les conséquences obtenues : « Tandis que la déduction syllogistique ou logistique exclut tout imprévu dans la conclusion, ce sont peut-être les régions où le mathématicien semblait s'être donné, par le simple caprice de sa volonté, les objets les plus éloignés de l'expérience sensible, qui ont offert le plus de surprises dans la chasse à la vérité. De la considération d'une propriété comme la convergence ou la divergence va résulter une différence radicale entre des séries qui, par la nature de leurs termes et par leur constitution formelle, paraissaient presque identiques ; là, au contraire, vont se constituer les analogies qu'aucune prévision ne pouvait atteindre2. »

Dans cet élargissement prodigieux, dans cette fécondité inattendue, la physique a joué an rôle, dont l'importance s'est révélée d'une façon décisive dans l'œuvre de Joseph Fou-

1. Darboux. Étude sur le développement de* méthodes géométriques, lue au Congrès de* Science» et Art» de Saint- Dynsts 1304'". reproduite apud Rouss Ball. Histoire des Mathématique», trad. Freud, t. IL 1W7. p. 260. Cf. Sur f implication et la dissociation des notion». Reçue de Métaphysique, 190?. p. 7âl.

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