Reçue de Mêtanhu^inine. lSfl^. s
rier. Pour résoudre les problèmes auxquels conduisait la mise en équations des résultats expérimentaux concernant la chaleur rayonnante, Fourier a entrepris l'étude systématique des fonct ions discontinues non développables en séries de Taylor, il a enrichi l'analyse d'un domaine presque complètement nouveau
Que cette extension de la mathématique, considérée comme instrument pour la physique, ait rejailli à son tour sur la physique elle-même, jusqu'à transformer radicalement l'idée que Ton se faisait de sou avenir et de sa destinée, c'est ce que montrera, d'une façon, croyons-nous, particulièrement frappa ute, une réflexion de Cournot dans un ouvrage qui parut pourtant un quart de siècle après la Théorie Analytique de la Chaleur. « Déjà les progrès de la physique mathématique font pressentir qu'après qu'on aura tiré de l'algèbre et de la géométrie, à peu près tout ce qu'elles peuvent donner pour l'interprétation des phénomènes naturels, les progrès ultérieurs de cette interprétation consisteront surtout à tirer des caractères généraux des fonctions les formes ou les lois générales des phénomènes, indépendamment de toute évaluation numérique subordonnée aux valeurs particulières de ces mêmes fonctions, évaluation qui devient pour l'ordinaire impraticable dès que les fonctions ne comportent pas une expression algébrique très simple 2 . »
Il est clair que Cournot songe encore aux mathématiques, telles qu'elles étaient encore à 1' « âge d'or », où la perspective d'une discipline pouvait se deviner a priori, à partir d'un faisceau de notions initiales, qui en concentraient la lumière et l'esprit. Mais le xix6 siècle n'est plus l'âge d'or. Rappelons, puisqu'il ne s'agit ici que d'emprunter aux mathématiques un plan de référence à quoi nous devrons rapporter la théorie de la physique, ce que nous écrivions dans une étude consacrée à Henri Poincaré : « Découvrir les cas singuliers, les anomalies et les exceptions qui mettent en déroute les liaisons d'idées trop facilement admises et obligent à la révision des notions fondamentales; — généraliser, ou encore particulariser, tel procédé d'analyse ; — inventer les méthodes qui permettront d'étudier une fonction dans un domaine plus étendu, ou fourniront une meilleure approximation au calcul d'une intégrale ; — déterminer, dans telle ou telle circonstance
1. Cf. Pierre Boutroux, V Idéal scientifique des mathématiciens, 1920, p. 173. J
2. Des Origines et des Limites de la correspondance entre Valcjebre et la fjéométrie, 1817, p. 158.
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donnée, le coefficient de probabilité que comportent les conditions du problème ; — comparer les conséquences mathématiques d une théorie avec- les résultats de plus en plus précis de l'expérience, et faire la part des erreurs d'observation, corriger les formules pour tenir compte d'une décimale de plus ; — soumettre ainsi à une sorte d'enquête perpétuelle les lois qui ont la forme la plus simple ou qui paraissent le mieux fondées, la loi de Mariette par exemple, ou la loi de Newton, telles sont les tâches qui sont échues aux générations du temps présent l. »
On voit bien à quel point la physionomie que l'on attribue à la physique dépend de la solution donnée au problème de l'épistémôlogie mathématique. Les mathématiques, au sens de Cournot, ce sont, si l'on adopte la terminologie que nous avons proposée, les mathématiques de la raison, je veux dire que, par delà l'enchaînement des équations, par delà le double circuit d'analyse et de synthèse, il y a une idée d'ordre et d'harmonie, sur laquelle se fondent les notions de nombre arithmétique, de continuité analytique, d'espace euclidien. L'application de la mathématique à la physique projettera sur les résultats expérimentaux une lumière d'origine suprasensible, destinée à les attirer et à les faire rentrer, eux aussi, dans la sphère supérieure de l'ordre rationnel et de l'harmonie. S'il arrive, par malheur, que les faits répugnent à recevoir cette grâce d'en haut, alors il faudra désespérer de leur salut. Les mathématiques ayant épuisé leur pouvoir, il ne reste plus d'autre ressource que de tracer une esquisse qui de loin et en gros donnera une expression qualitative du devenir cosmique.
Des mathématiques, au sens de Poincaré, je dirai qu'elles sont les mathématiques de la rationalité, j'entends qu'elles ne présupposent pas, avant la mise en train des opérations, une position dogmatique des notions considérées en tant que notions. Ce sur quoi l'on va opérer ne va pas être cléfini pour soi-même, de la façon dont Newton croyait pouvoir définir, avant leur mesure, l'espace et le temps. L'on ne se préoccupera que d'introduire les relations initiales qui vont servir à opérer, et c'est ainsi que Ton constituera les théories des nombres imaginaires ou. des groupes de transformations, les calculs des probabilités, des vecteurs, des tenseurs. Ces branches dissidentes, aberrantes, du savoir ont suscité d'abord la résistance prolongée, parfois l'indignation violente, des mathématiciens. On sait comme elles ont renversé les
1. Revue de Métaphysique, 1913, n. 586; et Nature et Liberté, 1921, p. 39.
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prévisions d'avenir que Gournot avait formulées. Les succès éclatants que la physique leur doit depuis une centaine d'années, onl fini par transformer l'idée même de la physique .mathématique : au Lieu d'être une spéculation juxtaposée aux Lois physiques, elle est devenue un instrument pour la conquête de ces lois, mieux encore pour une application, plus précise et plus concrète encore que la formule générale d'une Loi, aux données de l'expérience, aux coefficients de la cosmologie.
La physique a donc tiré un bénéfice incomparable de l'extension du domaine mathématique qu'elle avait provoquée, tandis que pour répistémologie mathématique ç'a été un progrès décisif de mettre à profit la séparation de la raison et de la rationalité que la physique avait réalisée la première : La métaphysique , dans le sens originel du mot, Yultraphysiqve, a été éliminée de la méthodologie physique, plus tôt que la métamathématique ne l'a été de la méthodologie mathématique.
270. — La relativité, la solidarité, entre les destinées de la mathématique et de la physique, va se retrouver, sous un aspect curieux, assez naturel pourtant quand on y réfléchit, dans la théorie de l'expérience. De même que la science dite exacte devait renoncer la dernière au dogmatisme de la. raison, il a fallu le développement de la mathématique moderne pour éclairer la physique sur la nature véritable de l'expérience scientifique, en lui apprenant à séparer l'affirmation de Y objectivité, c'est-à-dire la justification du lien qui rattache le cours de la pensée à la réalité des choses, et l'affirmation de Vobjet à titre d'élément isolable, de contenu intuitif.
Aux stades élémentaires de la science, en effet, l'expérience physique paraissait demeurer dans le plan de l'intuition sensible, exactement comme l'intelligence mathématique dans le plan de l'intuition rationnelle. Le progrès consistait seulelement à Corriger ce que les données immédiates avaient d'inconsciemment incomplet et illusoire. On avait cru saisir la lumière blanche à titre d'élément simple, et le prisme divise le rayon en sept rayons de couleur différente. L'air et l'eau se décomposent sous nos yeux en leurs constituants. Ou encore, si l'on se fiait (comme le remarque d'Alembert dans l'idée spirituelle et instructive qu'il a indiquée d'une Anti- Physique) à la seule évidence du raisonnement, on devrait conclure que le baromètre monte quand les nuages s'accumulent 1 ; mais on consulte l'expérience, et l'expérience
1. Cf. Eclaircissements sur les Éléments de philo?op/ûe, § 6. Mélanges
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montre qu'il n'en est rien. Dans tous ces cas, la notion de l'expérience semble n'enfermer aucune complication : d'un côté, il y a le monde subjectif, les images ou les idées que nous portons en nous ; et, d'un autre côté, le monde objectif, les faits qui sont situés en dehors de nous. L'expérience est la révélation de ce monde objectif, nécessairement circonscrite au monde subjectif, et permettant par suite la représentation de l'objet tel qu'il existe par delà l'image et l'idée.
Or voici ce dont la physique est redevable àja mathématique contemporaine, et par quoi elle a pris conscience de sa propre, épistémologie : il existe une seconde sorte d'expérience, ou, si l'on préfère, une expérience du second degré, non plus circonscrite, mais inscrite, au cours de la pensée. Cette expérience apparaît à l'intérieur même de la sphère intellectuelle ; au cours de l'élaboration des relations abstraites, elle se traduit, en des points imprévisibles, par des résistances inattendues de la matière sur laquelle s'exerce le géomètre, l'analyste, l'algébriste, par des hiatus, par des impossibilités, toutes choses qui sont nécessairement d'ordre négatif, qui ne peuvent pas se transposer en terme d'objet, qui n'en manifestent que mieux leur nature de faits irréductibles, ce que nous avons appelé leur objectivité. Ainsi, pour le mathématicien, l'expérience ne se réduit pas à son aspect primitif, à l'appréhension, par exemple, de contours îrréguliers relativement auxquels l'idéalité géométrique ne serait elle-même qu'un scheme, qu'un à peu près. C'est une fois franchi le seuil de la science exacte, et grâce à l'exactitude même des méthodes employées, que des ruptures se sont produites. Dans le calcul de l'hypoténuse du triangle rectangle, dans l'étude des équations algébriques, se sont manifestés des points d'arrêt brusque, qui au premier abord semblaient marquer un échec définitif, une limite infranchissable. L'irrationnel, le négatif, l'imaginaire, ont éclaté tout d'un coup à l'esprit. Pour ceux-là mêmes qui les premiers les ont découverts, ou plutôt qui s'y sont heurtés, c'étaient l'absurde, le contradictoire, l'impossible. Seulement ce n'était là que les premiers effets du choc. Grâce à un mouvement ultérieur de la pensée, les points d'arrêt sont devenus des points de réflexion, d'où l'esprit est parvenu à créer des notions nouvelles qui ont été l'origine de nouvelles déductions. A la raison intuitive s'est substituée la rationalité du circuit ; de nou-
de Littérature, d'Histoire et de Philosophie, t. V, 1767, p. 61 : « Le baromètre hausse pour annoncer la pluie. — Ec pli cation. Lorsqu'il doit pleuvoir, l'air est plus chargé de vapeurs; par conséquent plus pesant;, par conséquent il doit faire hausser le baromètre. Ce qu'il fallait démontrer. »
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veaux systèmes se sont constitués. Entre eux et les systèmes antérieurs, il s'est opéré non pas une fusion, une subsomption sous un concept générique, mais une coordination grâce à rétablissement de lignes de communication qui ont élargi, qui ont compliqué, le réseau formé par l'ensemble des circuits.
Le choix de ces lignes n'est pas arbitraire : il s'impose de la façon dont s'impose, de par la configuration du sol, la percée d'un massif à travers tel col déterminé. Le calcul des nombres négatifs demeure une discipline artificielle et stérile, à moins qu'elle ne soit reliée au calcul des nombres positifs grâce à l'équation èn soi pourtant injustifiable et même incompréhensible : ( — a) x ( — b) == ab. Cette équation ne peut résulter à aucun degré d'une démonstration apodictique ; elle est introduite dans la science à titre de fait, sans altérer en rien pourtant l'exactitude, en assurant la fécondité, du raisonnement. Et par là s'éclaire de la plus grande lumière la thèse que nous avons à cœur d'établir : la mathématique unit rationalité et objectivité comme des fonctions solidaires et réciproques qui ne peuvent se séparer l'une de l'autre, parce que, contrairement au double rêve du réalisme dogmatique, la rationalité ne peut se transcender dans l'absolu d'une raison, dans la pure évidence, pas plus que l'objectivité dans l'absolu d'un objet, dans l'appréhension immédiate.
271. — En conclusion donc, et à rencontre de ce que pensait Huxley, la modalité des jugements physiques ne nous apparaîtra nullement différente de la modalité des jugements mathématiques. La physique est, sans doute., incapable de satisfaire la double exigence que posent les règles cartésiennes de l'évidence et de rénumération. Mais ces règles, aux yeux des mathématiciens contemporains, sont des exigences superfétatoires. Non seulement ils ne se soucient plus d'y satisfaire ; mais elles n'ont fait qu'entraîner la philosophie de la science dans des embarras inextricables et dans des contradictions sans fin. La théorie de la physique rejoindra donc la théorie de la mathématique, dès que celle-ci sera débarrassée du fantôme d'une raison qui serait transcendante au cours de la pensée mathématique. Alors, en effet, répistémologie mathématique ne comportera plus une méthodologie susceptible de se traduire en formules extérieures au savoir de la science et valables indépendamment de ce savoir lui-même. De la mathématique, il sera vrai, comme il est vrai de la physique même, que la science ne serait rien si elle prétendait se former indépendamment de l'expérience, se développer en se sépa-
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rant d'elle. Au lieu d'imaginer la génération spontanée d'une axiomatiqiie pare, il faut considérer la déduction comme un moment second, lié à la régression inductive qui a son point de départ dans 1 expérience, et par quoi la géométrie est proprement, suivant l'expression d'Auguste Comte et de M. Einstein [supra, § 218), une science naturelle, c'est-à-dire, en définitive, une science proprement dite.
Dès lors, la théorie de l'expérience ne marquera pas de rupture entre la physique et la mathématique. L'expérience physique n'est pas une intuition sensible, radicalement opposée à l'intuition rationnelle. L'expérience est différente de la raison beaucoup plutôt qu'elle ne la contredit. D'une part, il n'y a pas un a priori de la raison qui aurait pour effet de la réduire à la pure identité, qui la stériliserait dans l'affirmation éléatique. D'autre part, ce serait être infidèle à l'idée de l'expérience en tant que telle, que de prétendre dépasser la forme toute négative qu'elle revêt dans la pratique, pour attemdre une substance positive qui en apparence satisferait à l'aspiration ontologique du dogmatisme, qui en fait se dissoudrait dans L'imagination creuse d'un inconnaissable. L'expérience agit effectivement comme une résistance, qui par réaction provoquera une victoire sur la nature, qui se traduira par un accroissement du champ intellectuel. Tandis que la raison constitue le tissu de l'univers scientifique, qu'elle étend, qu'elle resserre, l'expérience demeure, par rapport à elle, une négation, négation relative, négation provisoire, puisque le propre de la science est de la transformer en point de départ pour un circuit plus vaste d'une pensée plus subtile. Et, à son tour, la négation ne s'efface que pour faire place à une nouvelle négation, qui se présentera sur un nouveau plan, suivant l'échelle et le format que permet d'atteindre le perfectionnement des procédés d'investigation.
Nous devons, d'ailleurs, comprendre que ce caractère négatif est essentiel à l'expérience. Il ne provient pas de difficultés pratiques auxquelles la sagesse commanderait de se résigner. Il exprime une nécessité dont la théorie du syllogisme nous instruira déjà si, au lieu d'y voir un mécanisme formel et aveugle, on sait, comme l'a fait victorieusement Jules Lachelier, analyser le fonctionnement effectif de la pensée. Dans le syllogisme de la seconde figure, qu'on pourrait appeler le syllogisme du signalement, le moyen terme est deux fois prédicat ; c'est-à-dire que l'on cherche à comparer deux sujets à l'aide d'un seul prédicat. Or, si l'on constate que deux sujets ont même prédicat, il n'y a aucune conclusion à en tirer par rapport à l'identité ou à la diversité des sujets : un même
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signalemeni peut convenir à plusieurs individus, comme un même fait peut résulter de théories toutes différentes. La comparaison ne donne de résultats auxquels on puisse se fier que si l'on constate que dans un cas le prédicat est présent, que dans l'autre il est absent1 ; ou, pour parler en toute rigueur, le positif de l'expérience ne se révèle que sous la forme d'une négation : un écart entre la conséquence prévue par la théorie et le résultat d'une observation, cela seul est, pour le savant, quelque chose de définitivement solide et objectif ; et, du fait que cet écart diminue, le processus expérimental comportera une valeur interne et croissante d'objectivité, sans admettre pour cela un objet qui lui soit transcendant.
Dire que la pensée physique n'est autre que la pensée mathématique, cela voulait dire, autrefois, que le physicien était asservi au préjugé dogmatique d'une déduction appuyée sur des essences intelligibles. Cela veut dire, aujourd'hui, qu'il est guéri du préjugé d'une expérience qui traduirait immédiatement la réalité d'un phénomène qualitatif. Gela veut dire qu'il n'est plus dépaysé devant l'aspect que sa propre science a revêtu avec la théorie des quanta ou avec la relativité généralisée, d'une science qui n'est autre chose qu'un va-et-vient entre une raison et une expérience également inépuisables, un système de chiffres ne se référant à aucune intuition préalable, ne conduisant à aucune représentation directe, mais impliquant, dans la solidarité nécessaire de l'expression abstraite et de la signification concrète, la connexion de l'intelligible et du réel.
Le type de vérité qui s'y manifeste, c'est bien celui que Kant a défini comme rapport réciproque entre la raison et l'expérience, raison humaine et expérience humaine. Seulement, nous l'avons montré, de cette raison et de cette expérience, Kant s'était encore fait une conception schématique et statique, qui permettait de les séparer comme on sépare le moule qui a reçu la pâte, et le gâteau qui sort du moule. Par là, le kantisme n'opposait pas d'obstacle définitif à l'antinomie d'une forme qui, pour se définir a priori, était exposée à s'évanouir dans une identité stérile, et d'une matière qui, pour s'affirmer comme être, s'érigeait en objet de représentation indépendante. Avec la théorie de la relativité, le danger de l'antinomie est radicalement écarté. Raison et expérience ne peuvent plus s'isoler, au risque de se tourner le dos : ils sont relatifs l'un à l'autre, condamnés à la symbiose, ou plus exactement peut-être destinés à se
l. Cf. L<x Modalité du jugement, p. 20 et p. 162.
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fortifier l'une l'autre comme les deux mains qui s'étreignent dans la théorie stoïcienne de la connaissance et qui demeurent jointes. Le continuum quadridimensionnel de Minkowski, comme d'ailleurs le principe de moindre action ou le quantum d'énergie, ne se prête pas à des dissertations spéculatives, qui énuméreraient les éléments dont sont faites ces notions, les justifieraient chacun à part d'une façon claire et distincte, en légitimeraient enfin la synthèse par l'exigence d'une construction rationnelle. Les instruments mis à la disposition du physicien pour relier entre elles les données expérimentales provoqueraient plutôt l'étonnement que l'on éprouve devant une collection de clés anciennes aux formes tourmentées et bizarres. Encore pourrait-on penser que l'on comprendrait le mystère de ces clés, à la vue des -serrures qu'elles ouvraient jadis. Mais les clés qui forment l'attirail du savant contemporain ont été forgées, non parce qu'il y avait déjà des serrures, mais pour découvrir en quelque sorte et forcer les serrures. La nature, qui se révélera grâce à ces clés, n'est pas une donnée préalable, et ce ne sera jamais une donnée. Elle manifestera son existence par un signe abstrait qu'elle tracera d'un trait irrécusable, par un chiffre dont la signification sera toute relative au procédé humain de mesure et de calcul. Avant d'avoir fait usage du thermomètre ou du galvanomètre, on ne sait rien de l'électricité ou de la chaleur. De même le monde se définit ce qui s'inscrit sur le cosmomètre einsteinien, ce qui imprime au continuum quadridimensionnel la courbure caractéristique du réel. Les constantes de la mécanique classique, masse ou mouvement, force vive ou énergie, la raison a pu se flatter de les avoir prévues, tout au moins d'y retrouver les caractères de la réalité substantielle ou de l'intelligibilité a priori. Mais les invariants fondamentaux sur lesquels repose la physique de la relativité sont au point de jonction de la théorie et de l'expérience. Leur objectivité participe autant à la complication subtile du calcul qu'à la technique minutieuse du laboratoire ; de telle sorte qu'il n'est plus possible d'opérer, sinon par la réflexion abstraite, la séparation entre ce qui vient de la coordination mathématique et ce qui vient des faits expérimentaux — calcul et expérience n'étant plus, ni l'un ni l'autre, à ce stade élémentaire, et à certains égards privilégié, où le mathématicien se référait à des idées simples, susceptibles de se définir à part et directement, où le physicien avait encore affaire à des objets donnés isolément dans l'intuition immédiate.
272. Cette conclusion, si nettement dégagée grâce aux théories de la relativité, marque une phase décisive dans l'évolution de l'idéalisme, évolution que faisaient pressentir déjà le développement des géométries non euclidiennes et la décomposition du mécanisme classique. Pour notre part, en 1897, nous avions indiqué l'orientation du rationalisme en opposant à la dialectique constructive une réflexion cri- I i que où l'activité unifiante de l'esprit et le choc indéfinissable de l'expérience sont deux formes : intériorité et extériorité. Ces formes apparaissent contradictoires si on prétend les réaliser à part : elles s'évanouiraient dans le mysticisme de l'Un ou dans l'agnosticisme de la chose, tandis qu'elles constituent, en fait, par leur insurmontable relativité, par le perpétuel devenir de leur solidarité, le tout du connaître et de l'être.
A nos yeux donc, l'idéalisme critique, né de la science contemporaine, écarte l'alternative de l'anthropomorphisme déductif et du naturalisme inductif. Il suit ainsi, dans le domaine spéculatif, la voie de Y humanisme, que Socrate avait ouverte par la découverte de la raison pratique, et dont s'était détourné le réalisme dogmatique d'Aristote. L'anthropomorphisme faisait de l'univers un produit humain. Il imaginait un pouvoir causal qui serait calqué sur le modèle de l'action humaine. Il assimilait à l'ordre humain ce qui précisément et sûrement n'est pas humain : la production même des choses. L'humanisme, au contraire, a pour objet l'action spécifiquement humaine du savoir ; il demande à l'homme d'en prendre conscience, il lui interdit de dépasser l'horizon effectivement parcouru par la connaissance. A l'imagination du Démiurge, du Deus fabricator cœli et terrée, l'humanisme substitue la réalité de l'homme qui est, suivant une expression socratique du Banquet de Xénophon (I, 5), artisan de sa propre philosophie. Voilà pourquoi ij est impossible de s'installer immédiatement dans l'univers, pour en rechercher la cause. L'activité connaissante fait partie intégrante de notre perception et de notre science, qui sont l'œuvre de l'homme. Elle ne se laisse pas éliminer de leurs résultats.
Accorderons-nous, pour cela, que Yhumanisme nous condamne au subjectivisme, suivant la tendance du sociologisme et du pragmatisme ? Cela serait vrai si avant la perception et avant l'univers l'humanité était déjà quelque chose de tout donné et de tout développé, de telle sorte qu'à partir de cette notion complète de l'homme, et par la définition de sa structure sensible ou intellectuelle, perception et science s'expliqueraient à titre de synthèses subjectives. Or, nous avons déjà eu l'occasion d'en faire la remarque, si telle est
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bien la conception que le réalisme se fait de l'idéalisme, pour y appuyer sa polémique, ce n'est pas, tant s'en faut, l'interprétation véritable de l'idéalisme, au moins depuis l'avènement de la psychologie moderne et de la réflexion critique. L'homme n'est pas connu avant l'univers ; nous ne nous connaissons comme individu occupant une portion de l'espace et vivant dans le temps qu'après avoir organisé, qu'en organisant, nos impressions visuelles et tactiles, de manière à nous donner une pluralité d'objets mobiles, à travers les décors successifs qui dominent notre horizon ; et nous prenons conscience de nous-même comme étant l'un d'entre eux. Si nous ne réussissions à mettre un ordre raisonnable dans le monde qui nous entoure nous ne deviendrions pas nous-mêmes, pour nous-mêmes, des êtres raisonnables. Suivant l'expression de Jules Lachelier : « L'incohérence au dehors, c'est la folie au dedans 1. » Nous ne sommes des hommes que parmi les hommes ; nous ne sommes corps que parmi les corps. Sujet et objet relèvent donc d'un même plan de réalité, c'est-à-dire qu'ils dépendent d'un même système d'affirmations. L'idéalisme, ainsi compris, rejoint, en les légitimant, les conclusions auxquelles le réalisme a raison de se tenir, mais qu'il lui était interdit de justifier, puisque le préjugé de l'intuition immédiate l'arrêtait au seuil de l'analyse réflexive. L'univers de l'idéalisme, ce n'est pas celui qui se dissout dans la subjectivité de la conscience individuelle ; c'est celui dont la réalité s'impose à la conscience intellectuelle, foyer du jugement de vérité. L'alternative de l'idéalisme et du réalisme correspond, en définitive, à une position anachronique du problème. On imagine, déjà constitués à titre d'objets de représentation, un microcosme et un macrocosme. Sur quoi les uns diront que le macroeosme vient se refléter dans le microcosme, les autres qu'il est une projection du microcosme. Mais les deux formules sont également absurdes. Suivant l'idéalisme rationnel, il n'y a pas plus de moi avant le non-moi que de non-moi avant le moi ; car moi et non-moi sont deux résultats solidaires d'un même processus de l'intelligence. D'autre part, étant tous deux relatifs au progrès d'une activité coordonnante et unifiante, ils n'épuisent pas les ressources de cette activité. Le moi n'est pas seulement un individu, le non-moi un ensemble d'images. Car précisément (et c'est le fond même de la conception humaniste
1. Citée (d'après le Cours de psychologie professé à Y École Normale Supérieure. 2" Leçon) par Gabriel Séailles, la Philosophie de Jules Lachelier, 1920, p. 19.
chez Socrate) Thomme n'est pas un donné, dont il y ait à saisir «in dehors et à fixer les propriétés caractéristiques, la structure définitive. Se connaître, c'est se saisir dans son pouvoir constituant, c'est déjà se transformer en éveillant, en accélérant, le dynamisme du progrès rationnel. L'homme, au cours de son dialogue ininterrompu avec l'univers, s'apparaît à lui-même comme esprit, et l'univers devient le monde de la science.
273. — Cette science même, après tant d'ambitions, après tant de déceptions aussi qui l'ont ramenée à l'attitude modeste et scrupuleuse de la réflexion critique, fournit aujourd'hui de quoi souligner, par un trait plus net et plus profond, l'essentielle relativité de l'esprit et de la nature. Par là, elle écarte l'antinomie que semblait devoir entraîner le double succès de la vérification expérimentale et de l'application industrielle. La vérification du déterminisme scientifique conduisait à concevoir un système de causes et d'effets, tel que toute apparition future de phénomène est déjà, sub specie quadam œternitatis, prédéterminée dans l'état actuel de l'univers, qu'aucune place n'est laissée à l'intervention contingente de la finalité humaine. Or, cette conception, il arrivait à la science elle-même de la contredire par l'ampleur inattendue de ses conséquences pratiques, ainsi que le disait Marcelin Berthelot dans le Discours qu'il a prononcé, en 1901, lors de son cinquantenaire scientifique : « Depuis la première moitié du siècle qui vient de finir, sans remonter plus haut, le monde a étrangement changé de figure : les hommes de ma génération ont vu entrer en jeu,, à côté et au-dessus de la nature connue depuis l'antiquité, sinon une antiphysis, une contre-nature, comme on l'a dit quelquefois, mais une nature supérieure et en quelque sorte transcendante, où la puissance de l'individu est centuplée par la transformation des forces, jusque-là ignorées ou incomprises, empruntées à la lumière, au magnétisme, à l'électricité1. »
Et, en effet, l'existence de cette antiphysis, la transformation du monde, tout au moins de la planète- terre, par la volonté de l'homme, (seraient choses incompréhensibles si la nature était un en soi, n'obéissant qu'à sa législation interne, ou encore si, suivant un idéalisme qui ne serait que l'antithèse immédiate de la représentation réaliste, elle devait recevoir la forme rigide d'une législation rationnelle, capable d'épuiser d'un coup le système des choses.