‹ L'expérience humaine et la causalité physiqueChapitre 4 sur 263 · LES ANALYSES DE MALEBR ANCHE · texte numérisé non relu

LES ANALYSES DE MALEBR ANCHE

4. — Dans une étude historique où l'histoire serait à ellemême son propre but, il conviendrait' sans doute d'insister sur les théories de Cordemoy, de Louis de la Forge, de Glanvil, surtout de Geulinex. Pour l'objet que nous poursuivons, il nous suffit de nous attacher à Malebranche, non sans avoir rappelé toutefois à quel point son attitude est éclairée par l'attitude toute semblable de Geulinex. Si tous deux mettent au centre de leur philosophie la critique de la causalité aristotélicienne, ce n'est pas seulement pour des raisons scientifiques et spéculatives, parce qu'une connaissance solide de l'univers ne peut se constituer que sur la base des liaisons mathématiques, c'est aussi pour des raisons morales et religieuses, parce que la foi chrétienne doit être purgée des éléments païens que les docteurs scolastiques avaient recueillis, en suivant l'exemple des Arabes et des Juifs. De ce double point de vue, Malebranche aborde le problème de « l'efficace attribuée aux causes secondes ».

Les créatures de Dieu, êtres vivants ou objets inanimés, peuvent-elles être les causes d'un changement dans l'univers ? Il semble impossible d'en douter sans se heurter à l'évidence : « Quand j'ouvre les yeux, il me paraît évident que le soleil est tout éclatant de lumière, que non seulement il est visible par lui-même, mais qu'il rend visibles tous les corps qui l'environnent ; que c'est lui qui couvre la terre de fleurs et de fruits, qui donne la vie aux animaux et qui, pénétrant même par sa chaleur jusque dans les entrailles de la terre, y produit les pierres, les marbres et les métaux. » Ou encore (et Malebranche met en avant l'exemple qui fera fortune avec Hume) : « Quand je vois une boule qui en choque une autre, mes yeux me disent, ou semblent me dire, qu'elle est véritablement cause du mouvement qu'elle lui imprime 1 . »

Cette prétendue évidence, Malebranche l'ébranlé au nom

l. À' Ve Eclaircissement à la Recherche de la Vérité, sur le chapitre troisième de la seconde partie du sixième livre (avant la première preuve).

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de la méthode cartésienne, elle-même fondée sur l'évidence. Et nous sommes ainsi, dès le début de notre enquête, mis en face de l'un des spectacles les plus curieux et les plus caractéristiques auxquels l'histoire de la pensée humaine nous fasse assister : un transfert d'évidence. L'évidence invoquée par l'Ecole est une évidence d'ordre sensible ; l'évidence cartésienne, dont Malebranche se réclame, est une évidence d'ordre intelligible. Voilà pourquoi Malebranche écrira (dans un passage où il se réfère au début du 2e livre de la Physique, d'Aristote) : « Aristote, parlant de ce qu'on appelle nature, dit qu'il est ridicule de vouloir prouver que les corps naturels ont un principe intérieur de leur mouvement et de leur repos, parce que, dit-il, c'est une chose connue d'elle-même (cpâvcpovj. Il ne doute point aussi qu'une boule qui en choque une autre n'ait la force de la mettre en mouvement. Cela paraît tel aux yeux, et c'en est assez pour ce philosophe, car il suit presque toujours le témoignage des sens, et rarement celui de la raison ; que cela soit intelligible ou non, il ne s'en met pas fort en peine l. »

Malebranche pose l'intelligibilité comme la condition de la vérité. Ce n'est pas « sur les idées fausses et confuses des sens », ce n'est pas « sur les idées vagues et indéterminées de .la pure logique », c'est sur « les idées claires et distinctes des choses » qu'il convient de raisonner, « pour conserver l'évidence dans ses perceptions » (Recherche, VI, 9, de V édition pr inceps, au début). Dès lors, nous n'avons le droit d'affirmer l'existence d'un rapport de causalité que s'il nous arrive de saisir la liaison entre la cause et l'effet avec la même clarté et la même distinction que le mathématicien, réussit, par une série de substitutions, à établir l'équivalence entre les deux termes d'une équation algébrique : « Cause véritable est une cause entre laquelle et son effet l'esprit aperçoit une liaison nécessaire, c'est ainsi que je l'entends. » (Ibid., VI, 8.)*

5. — Enoncé en ces termes, 1-e problème de la causalité ne saurait comporter de solution positive. Tout d'abord, la notion

1. Malebranche ajoute : » Ceux qui combattent le sentiment de quelques théologiens qui ont écrit contre les causes secondes, disent, comme Aristote, que les sens nous convainquent de leur efficace; c'est là leur première et leur principale preuve. Il est évident, disent-ils, que le feu brûle; <|uc le soleil éclaire, «pie l'eau rafraichil ; il faut être rou pour en douter. Les auteurs de l'opinion contraire, dit le grand Averroès, avaient la cervelle renversée. Il faut, dirent presque tous les péripatéticiens, convaincre par des preuves sensibles ceux qui nient cette efficace, et les obliger ainsi d'avouer qu'on est capable d'agir en eux et les blesser. C'est un jugement qu'Aristote a déjà prononcé contre eux, on devrait l'exécuter. »> (XV* Eclaircissement à la Recherche de lu Vérité (avant la première preuve).

de corps, ï amenée aux idées claires et distinctes qui la constituent, c'est-à-dire aux dimensions de l'étendue, ne renferme rien qui marque la puissance d'effectuer un changement ; et ici Malebranche, à son tour, invoquera l'évidence : « Il est i \ idenl que tous les corps grands et petits n'ont point la force de se rernuer. Une montagne, une maison, une pierre, un grain de sable, enfin le plus petit ou le plus grand des corps que l'on puisse concevoir n'a point la force de se remuer. » (Ibid.)

On peut admettre qu'une telle conclusion s'impose immédiatement en présence du mouvement qui se produit dans un cofps, ou d'une communication de mouvements entre certains corps, puisque, aussi bien, l'esprit, étant alors simple spectateur du mouvement, ne saurait prétendre à percevoir 'du dehors la force d'où le mouvement procède. Mais le problème est-il résolu pour le mouvement dont je prends l'initiative et que j'effectue par la force de ma volonté, lorsque, par exemple, je remue le bras? Alors n'aurai- je pas le droit de dire : « Je connais par le sentiment intérieur de mon action que j'ai véritablement cette force ; ainsi je ne me trompe point de la croire » ? (Eclaircissement XV, Réponse à la 17e preuve.)

Non seulement Malebranche, par une anticipation remarquable des thèses que la psychologie française devait développer, avec Destutt de Tracy, et surtout avec Maine de Biran, a compris que l'appel au sentiment intérieur était la pierre angulaire de la doctrine empirique de la causalité. Mais il a démêlé en même temps à quelles équivoques et à quelles confusions prête l'idée de sentiment intérieur. Quand on réclame pour ce sentiment le privilège de l'infaillibilité, on sousentend qu'il est une donnée simple de la conscience. Or, dès que l'on analyse avec rigueur la connaissance que l'on a du mouvement par lequel on remue le bras, on s'aperçoit de la richesse et de la complexité des réalités psychologiques que le sentiment comprend : « Lorsqu'on remue son bras, on a sentiment intérieur de la volonté actuelle par laquelle on le remue ; et, ajoute Malebranche, l'on ne se trompe point de croire qu'on a cette volonté. On a de plus sentiment intérieur d'un certain effort qui accompagne cette volonté, et l'on doit croire aussi qu'on fait cet effort. Enfin je veux qu'on ait sentiment intérieur que le bras est remué dans le moment de cet effort ; et cela supposé, je consens aussi que l'on dise que le mouvement du bras se fait dans l'instant qu'on sent cet effort, que l'on a une volonté pratique de le remuer. » (Ibid.)

Ce n'est pas en théorie seulement que ces trois moments

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