LIVRE PREMIER La Critique de la Causalité naturelle
%. — Nous nous proposons de faire une enquête sur les rapports entre l'expérience humaine et la causalité physique, sans subordonner à aucune idée préconçue la méthode appliquée dans cette enquête. Or, parmi les idées préconçues dont les théories de la connaissance nous paraissent avoir souffert, l'une des plus tenaces, favorisée par les formes du langage (spécialement en français où l'expérience est d'une façon courante également employée pour désigner le fait d'observer : Erfahrung, et le fait d'expérimenter : Expert ment), consiste dans le lien que l'on suppose établi entre la valeur dogmatique de l'empirisme et l'importance attribuée à l'expérience pour l'acquisition du savoir scientifique. Dès lors, nous devrons consacrer la première partie de ce travail à l'examen des systèmes empiristes qui offrent l'interprétation la plus simple de l'expérience physique. Mais nous ne nous laisserons pas faire ce qu'on serait tenté d'appeler « le coup de la carte forcée », c'est-à-dire que nous refuserons d'admettre a priori qu'à défaut d'adopter le principe de l'empirisme la philosophie soit hors d'état de faire jouer à l'expérience un rôle indispensable et décisif. En d'autres termes, V empirisme est pour nous une doctrine de V expérience au milieu d'autres doctrines.
2. — Qu'est-ce qui caractérise l'empirisme ? C'est le postulat suivant lequel l'expérience se suffit à soi-même. L'esprit, envisagé indépendamment de la nature, ne possède aucune ressource pour ajouter quoi que ce soit au tableau de ce que la nature lui apporte ; le contenu de la connaissance vient tout entier du dehors. D'autre part, c'est de ce contenu, en tant que
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contenu, sans référence à une forme préalablement déterminée, que jaillit l'organisation systématique dont notre science actuelle offre l'image.
No us allons nous demander, dans les pages qui suivent, s'il, es! possible, du point de vue empiriste, de mettre .debout une' théorie des rapports de l'expérience et de la causalité, qui satisfasse aux caractères de la science moderne.
En apparence, rien ne sera plus facile. J'approche la main d'une bougie allumée, et je me brûle les doigts. Je lance une boule dans la direction d'urue autre boule qui était en repos ; celle-ci est atteinte et déplacée. La brûlure que je ressens, le mouvement qui frappe mes yeux, sont des faits donnés à la suite d'autres faits qui les précèdent immédiatement. La liaison de l'antécédent et du conséquent est, dans chaque groupe de phénomènes, tellement simple et tellement directe qu'elle semble inhérente à l'expérience par laquelle nous sommes avertis des faits eux-mêmes. Voyant le feu et sentant la brûlure, nous disons et nous avons le droit de dire : le feu brûle. Lançant une boule et assistant après le choc au mouvement de la seconde boule, nous disons et nous avons le droit de dire : le choc est la cause du mouvement. L'empirisme n'aurait donc, semble-t-il, qu'à recueillir les impressions du sens commun pour constituer une doctrine positive de la causalité.
3. — Or, c'est ici que l'histoire de la pensée moderne présente un spectacle paradoxal, bien fait pour frapper les philosophes et plus particulièrement les empiristes. Il a fallu attendre la première moitié du xixe siècle pour que les théories empiristes de la causalité réussissent à prendre une forme positive, avec Maine de Biran et avec John Stuart Mill. Succès tardif, qui a l'air aussi d'un succès précaire. On accordera sans doute que, du point de vue empMste, il serait difficile de pousser l'analyse systématique plus loin que ne l'a fait ou Biran ou Mill ; et c'est pourquoi leurs ouvrages s'imposent inévitablement à notre examen. Mais s'ils ont épuisé, pour ainsi dire, les ressources que pouvait fournir ou l'expérience interne ou l'expérience externe, il est d'autant plus remarquable d'avoir à constater comme ces doctrines si célèbres sont peu accréditées. La cosmologie a de moins en moins égard à la psychologie de l'effort volontaire ; les schémas inductifs de Mill n'ont jamais franchi les murs de l'Ecole pour conquérir droit de cité dans les laboratoires.
Et ce n'est pas assez dire encore : les théories empiristes de la causalité, qui demeurent à travers le cours de la philosophie moderne des tentatives abstraites et isolées, présentent
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aussi ce caractère que ce sont, historiquement, des essais de réaction contre des résultats qui avaient été considérés comme acquis dès la constitution de la science physique. Loccasionnalisme dont Descartes avait posé le principe, implique chez les Cartésiens une critique de la causalité naturelle, qui se précise avec Geulincx et Malebranche. Cette critique, au xviT siècle, peut paraître subordonnée encore à un dogmatisme dont elle est comme L'envers. Hume, en la reproduisant, lui enlève son allure systématique : il l'intègre au patrimoine commun de la pensée moderne. La nature, interrogée par l'expérience, ne fournit entre les phénomènes aucune connexion positive et objective.
Ainsi, l'affirmation empiriste de la causalité, qui. au premier abord, semblait s'offrir directement, n'est nullement primitive. Elle est la contre-partie d'une négation qui s'est imposée dès l'avènement de la science véritable en matièrephysique. D'autre part, cette négation elle-même ne trouvait en face d'elle aucune thèse qui fût le produit d'une réflexion proprement critique. Sans doute, dans l'antiquité, la polémique des sceptiques s'était dirigée contre la causalité, mais c'était en revêtant la forme d'une dialectique qui visait à détruire une autre dialectique. Les argument? de Di...dore Cronos ou d'^Enésidème portent contre les postulats d'ordre métaphysique sur lesquels était édifié le dogmatisme des Aristotéliciens, puis de= Stoïciens. Les sceptiques anciens étaient si éloienés de mettre en doute l'expérience de la causalité que dans leur école, du moins à partir de Ménodote. on assiste à un effort méthodique pour tirer de l'expérience des propositions générales autorisant la prévision : « En médecine-, écrit Sextus Empiricus dans YAdversus Mathematicos (Y, 104), si nous savons qu'une lésion du cœur entraîne la mort, ce n'est pas à la suite d'une seule observation, mais après avoir constaté la mort de Dion nous constatons celle de Théon, de Socrate et de bien d'autres1. » Dans Vantiquité donc. V empirisme était comme la limite du scepticisme. Par contre, la critique de la causalité naturelle, telle que les Cartésiens l'ont développée, en l'appuyant sur l'intelligence de la physique mathématique, marquera un progrès décisif de la philosophie.