‹ L'expérience humaine et la causalité physiqueChapitre 40 sur 263 · RAISONS DE L'ÉCHEC DE MILL · texte numérisé non relu

RAISONS DE L'ÉCHEC DE MILL

38. — L'examen de la doctrine de Mill laisse subsister un certain malaise. Comment concevoir qu'un auteur ait mis tant de soin à se réfuter lui-même ? Comment expliquer cette disgrâce, doublement fâcheuse chez un empiriste et chez un logicien, que les faits concrets qu'il tire du domaine, ou de l'expérimentation scientifique, ou de l'observation vulgaire, aillent à contresens des théories abstraites dont il avait à cœur de fournir une démonstration ? Le secret de ce malaise, Mill; avec l'admirable sincérité qui le caractérise, nous l'a livré dans l 'Autobiography \ où il décrit le développement de sa carrière philosophique. Pour la psychologie de la science comme pour son système de morale, il n'a pas eu à s'enquérir des principes. 11 les a recueillis par héritage, ou plus exactement il les a trouvés enfoncés dans son cerveau, grâce au plus tyrannique des procédés pédagogiques. Qu'à ces principes les faits opposent les difficultés les plus fortes, qui auraient été les plus propres même à suggérer une revision totale des doctrines fondamentales, John Stuart Mill en a le sentiment sans doute ; mais ce sentiment ne lui a inspiré qu'un redoublement d'ardeur à découvrir le biais dialectique qui permettrait d'adapter les faits aux axiomes a priori de l'Ecole : « Je voyais que l'édifice de mes anciennes opinions, de celles qu'on m'avait enseignées, se lézardait encore en maint endroit. Je ne l'ai jamais laissé s'écrouler ; j'ai toujours eu le soin de le réparer. » (Ch. V., trad. Cazelles, 3e édit, 1894, p. 149.)

39. — Nous ne pensons pas forcer les termes de la métaphore en remarquant que John Stuart Mill parle, comme s'il s'agissait pour lui de sauver, coûte que coûte, une propriété de famille. Et on est-amené aussi à croire que la piété filiale Fa conduit à négliger la nature telle qu'elle se présente, la science telle quelle est, pour combiner une doctrine fictive et fantastique de la causalité. Conclusion trop sévère pour que nous n'ayons pas à cœur de relever quelques faits significatifs, qui

l'expêuience humaine et la causalité physique

rassureronj notre jugement en jetant un jour curieux sur la façon toul à fait artificielle dont a été fabriquée la théorie empiriste de La causalité scientifique.

Mil] a été frappé, dans le DiscQurse on the Study of Natural Philosophy (1830) de Sir John Herschel fils, par la façon heureuse dont John Herschëi avait choisi les exemples susceptibles de manifester l'application des diverses méthodes de l'induction. Il emprunte à John Herschel l'analyse des procédés par lesquels peut être vérifiée la théorie de Wells sur La rosée : méthode de concordance, méthode de différence, méthode des variations concomitantes, sont utilisées tour à tour pour montrer que tous les cas où le phénomène de la rosée est présent, absent, variable par degrés, un autre phénomène est présent, absent, variant proportionnellement : à savoir « la basse température de l'objet mouillé comparée avec celle de l'air en contact avec lui K » Or, « le refroidissement i ''tant explicable sans la rosée, et une connexion entre les deux faits étant d'ailleurs prouvée, c'est par conséquent le froid qui détermine la rosée ou, en d'autres termes, qui est la cause de la rosée. » (Ibid., p. 464.)

La « loi de causation » est « pleinement établie » ; du moins Mill croit avoir le droit de revendiquer à l'appui d'une pareille conclusion l'autorité de John Herschel, et de faire tourner cette conclusion en une confirmation de la conception empiriste de la causalité. Mais quand on se reporte au texte même de Herschel, on s'aperçoit que Mill laisse de côté les passages où Herschel met en lumière ce qui donne sa valeur proprement scientifique à la théorie de la rosée. « La découverte d'une cause possible, par la comparaison de cas divers, doit conduire à l'une de ces choses : 1° la découverte d'une cause réelle, de son mode d'action qui rende complètement raison des faits ; 2° l'établissement d'une loi abstraite qui montre lieux phénomènes d'espèce générale comme invariablement liés entre eux, et garantisse que, si l'on en connaît un, on ne peut manquer de trouver l'autre2. » Et, précisément, si Herschel s'étend sur la théorie de Wells, c'est qu'elle lui permet d'entrevoir le mode d'action par lequel la rosée se produit. Aussi conclut-il, éclaircissant sa pensée encore un peu ambiguë dans le passage précédent : « Dans l'analyse que nous venons de faire, la rosée est rapportée à deux phénomènes généraux : la radiation de la chaleur et la condensation de la vapeur. La cause du premier' phénomène exige de hautes et

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