‹ L'expérience humaine et la causalité physiqueChapitre 46 sur 263 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Les liaisons de causalité dans les Sociétés inférieures.

43. — Nous croyons qu'en bonnes psychologie et en bonne logique il ne peut rien subsister des théories si laborieusement et si subtilement agencées par Maine de Biran.et par John Stuart Mill. Et cependant traverser, au pas lourd d'une critique minutieuse, les régions arides et décevantes de l'empirisme, était chose, non seulement utile, mais tout à fait indispensable, pour étudier, selon leur perspective véritable, les rapports de l'expérience et de la causalité. Une leçon, d'une portée décisive à nos yeux, est impliquée dans les tentatives faites, au cours de ce nouveau mais bref moyen âge qu'a été à tant d'égards la première moitié du xixe siècle1, pour restaurer sur la base de l'empjrisme le réalisme de la causalité. En effet, de ce que l'empirisme n'est pas en état de résoudre le problème de la causalité, on tire assez généralement cette conclusion que nous devons renoncer à chercher dans l'expérience la réponse au problème. Or, une telle conclusion excède la portée de la prémisse. La discussion de l'empirisme ne suffirait pour prononcer sur la valeur de l'expérience elle-même que si l'on commençait par accorder à l'empirisme qu'il s'est fait une idée exacte de l'expérience. Et c'est précisément de cette prétention que la Partie précédente nous conduit à faire justice. Le résultat que nous recueillons est paradoxal sans doute ; mais il est d'autant plus instructif. Malebranche passe pour le type du métaphysicien pur, tandis que Hume, Biran, Mill, se réclament de l'expérience. Seulement, dès que derrière les étiquettes consacrées et conventionnelles nous regardons les œuvres, les tournures d'esprit, les procédés de

1. « Un moyen âge factice, la Restauration », dit excellemment M. Charles Anm.kh, dans ['Introduction de La Jeurietose de Nietzsche jusqu'à la fupturë acec Bat/reuih, 1921, p. 17.

démonstration, nous nous apercevons que Malebranche seul B eu le souci de conserver un contact avec les faits, d'en recevoir un enseignement original et direct. Au contraire, l'argumentation des empiristes est inexplicable sans une référence a une tradition d'Ecole qui précède l'avènement du savoir positif, qui s'interpose entre les choses et leur esprit, et à laquelle ils empruntent, sitôt après avoir récusé toute métaphysique a priori, une notion effectivement a priori, une notion en réalité métaphysique, de l'expérience.

Suivant cette notion, l'expérience se composerait de faits primitifs, représentables à l'imagination ou accessibles seulement au sens intime, mais, dans un cas comme dans l'autre, doués d'un privilège de réalité, parce qu'en eux s'accomplirait la rencontre, la communauté, du sentant et du senti. De tels faits constitueraient comme des îlots naturels d'objectivité, autour desquels viendraient affleurer ensuite les relations qui sont constitutives de la science. L'expérience se définirait comme un contenu donné d'abord, en opposition à la I on dp du savoir qui s'y ajouterait et s'y superposerait. Or, en partant d'une telle conception de l'expérience, avec la volonté de ne se fier qu'à l'expérience seule, nous avons constaté que l'on ne rejoignait pas la causalité. Nous sommes, par cet échec, invités naturellement à mettre en question la conception de l'expérience dont il procède et à nous garder de l'introduire subrepticement dans les interprétations de la causalité qui ne relèvent pas de la tradition empiriste. En ce sens, nous réclamons le droit d'être plus empiriste que l'empirisme ne l'a été, c'est-à-dire, sans aucune idée préconçue sur la causalité ou sur l'expérience, d'ouvrir nos yeux et notre esprit en toute liberté à ce que l'observation nous fournit dans les divers stades de la société ou dans les diverses époques de civilisation.

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