Le Hasard, 1014, p
science el ses applications industrielles gui nous imposent la notion de loi naturelle comme une condition nécessaire à notre existence : l'impératif us! encore pins catégorique, s'il est possible, lorsque Ton se place simplement sur le terrain de la vie pratique quotidienne. A ce point de vue, l'histoire de la période pr< scientifique de l'humanité serait encore plus instructive que l'histoire des deux ou trois' derniers millénaires. Qu'il s'agisse de la culture du sol auquel, on confie des semences précieuses en vue d'une récolte lointaine, ou des problèmes sans nombre qu'il a fallu résoudre pour l'élevage des animaux, la chasse, la pêche, la navigation, la conservation ou la cuisson des aliments, l'homme n'a pu vivre et progresser que grâce à la connaissance de lois naturelles toujours plus nombreuses et à une confiance grandissante en la valeur de ces lois. » L'implication d'un déterminisme causal dans les pratiques séculaires des peuples préhistoriques est confirmée par le résultat d'innombrables fouilles archéologiques. Chacun des instruments inventés, ou perfectionnés, en vue de soulager le travail de l'homme, de le rendre plus efficace et plus fructueux, est le témoin d'une pensée en qui s'est opérée la liaison du moyen et de la fin, d'un point de départ sur lequel l'action se propose de faire fond et d'un point d'arrivée qu'elle compte atteindre par voie de conséquence H
45. — Mais le problème qui est si simple du point de vue île la seule préhistoire, se complique étrangement lorsqu'il est posé sur le terrain ethnographique. Les non civilisés ont beau, pour les besoins de la vie quotidienne, se livrer à l'exercice régulier de la chasse, de la pêche, de l'élevage, fabriquer et utiliser des instruments de toute espèce, et ainsi manifester une confiance implicite dans la causalité d'ordre expérimental, on n'en saurait conclure que cette confiance affleure effectivement à leur conscience. Au contraire, leurs manières de parler révèlent qu'il existe dans leur esprit tout un monde de causes, situées hors du monde visible et tangible, et capables d'expliquer ce dont les hommes souhaitent avant tout avoir l'explication : lieur et malheur des événements, succès et insuccès des entreprises. Chez les Iroquois, dit Durkheim4, « un homme l'emporte-t-il sur ses concurrents à la chasse ou à la guerre ? C'est qu'il a plus d'orenda. Si un animal échappe au chasseur qui le poursuit, c'est que Yorenda
1. Voir en particulier à ce sujet Louis Wet.er, Le Rr/t/tme du Progrès, 1913, p. %<ol.
2. Les /ormes élémentaire* de La Vie Religieuse, 1912, p. 276.
LES DIVERS ASPECTS DE LA MENTALITÉ PRIMITIVE
du premier dépasse celui du second. On trouve la même idée chez les Shoshone sous le nom de pokunt, chez les Algonkins sous le nom de manitou, de naiiala chez les Kwakiutl, de yek chez les Tlinkit et de s g àna cAiqz les Haida ». Les • causes de la naissance et de la mort sont les terrains privilégiés où les ethnographes ont relevé cette contradiction singulière entre les données les plus ostensives de l'expérience et les interprétations idéologiques des non civilisés. Suivant quelques-uns des exégètes des sociétés australiennes, Spencer et Gillen, Strahlow, on pourrait dire de l'Arunta « qu'il ignore le rapport précis qui unit le fait de la génération à l'acte sexuel ; il croit que toute conception est due à une sorte de fécondation mystique1 ».
M. Lévy-Bruhl a recueilli des témoignages du même ordre pour ce qui concerne la mort : « Souvent dans les sociétés inférieures, les morts les plus « naturelles » à nos yeux, étant rapportées à des causes mystiques, sont considérées comme violentes, au mépris de ce qui semble l'évidence la plus formelle. Ainsi, dans le détroit de Torrès (d'après Seligman, The tnétèwéhe, surgery, and midwifery of the Sinavgolo (Bonr.és Sémite), « Journal of the Anthropological Jnstitute ofGreat Britahi », 1902, p. 299), « la mort par suite d'une morsure de serpent est généralement considérée comme due à ce que le serpent a été influencé par un sorcier2 ». D'une façon générale, chez les Abipones, dit Dobrizhûffer (An account of the Abi- ■pones, t. II, p. 84), « qu'un Indien meure percé de coups, ou les os brisés, ou épuisé par une extrême vieillesse, les autres n'admettront jamais que les blessures ou la faiblesse de P&ge aient causé sa mort. Ils recherchent avidement par quel soi' cier et pour quelle raison il a été tué ». (F. M., p. 327.) Voici ce qu'on a observé chez les tribus australiennes de la région de Melbourne (J. Parker apud Brough Smyth, The Abori gènes of Victoria, II, 155) : un indigène est mort, de mort naturelle à ce qu'on croit, les amis du mort creusent une
1. I )l'kk il kim, ihid , p. 258. M. Lévv'Bruhl cile dans la Mentalité primitif' (que nous déèîgaei ons par M. P.), 1(.)^2, p. 'iM). un irait i a ]>P' >rt<- par H. .Spencer (The native tnbes of the 'Nonùiêm tefitritoifâ qf Ansii-alia, p. 25,i : « I. existence de métis», dans plusieurs tribus do l'Australie du Nord, a été d'abord universellement expliquée par leurs mères, dfe la façon suivante : « Moi trop rnanaé farine de l'homme hlan . » La différence essentielle, à leurs veux, entre leur vie avant qu'elles fussent entrées en contact avec les blancs, et après, n'était pas les relations sexuelles qu'elles avaient avec eux, niais dans le fait qu'elles avaient mangé de la farine blanche,, ce qui naturellement avait affecté la couleur de leur progéniture. »
2. Les Fonctions montâtes dans les Sociétés inférieures, 1910, p. 325 (que nous désignerons par F. M. .
94 l'expérience humaine i:t la causalité PIÏYSïQUE
tranchée à l'endroit où Le corps a été placé, et observent dans quelle direction va se porter un insecte déterré par la pioche. Cette direction indique La tribu qui est responsable de la mort et dont, un membre doit être puni. Un jeune indigène du groupe, ainsi localisé ayant été tué, « les amis de ce jeune homme, témoins oculaires de sa mort et sachant parfaitement qui étaient ceux qui les avaient attaqués, ne s'en mirent pas moins à procéder suivant l'usage et à creuser une tranchée afin de pouvoir, dans la direction indiquée, procéder à une petite expédition et commeltre un nouveau meurtre. » (F. M., p. 326.)
46. — On voit que ce n'est pas être injuste envers les empiristes que de leur reprocher une méthode abstraite et quelque peu livresque, qui leur a fait imaginer un « homme de la nature », capable de s'instruire docilement au spectacle de l'univers, de recueillir les séquences les plus simples et les plus communes : Veau noie ou le feu brûle. L'épreuve de la réalité fait apparaître cette conception, si vraisemblable qu'elle soit, comme tout à fait fantastique. L'enchaînement, entre les circonstances qui précèdent et les circonstances qui suivent, n'est pas ce qui intéresse les sociétés inférieures. Elles le laissent échapper, préoccupées qu'elles sont de liaisons pré formées qui seules ont de quoi les satisfaire. « Non seulement, écrit M. Lévy-Bruhl, les séquences de phénomènes les plus frappantes passent souvent inaperçues pour l'esprit des primitifs, mais souvent aussi ils ^croient fermement à des séquences qui ne se vérifient jamais. L'expérience n'a pas plus le pouvoir de les détromper que de les instruire. Dans une infinité de cas, leur mentalité... est imperméable à l'expérience. » (F. M., p. 75.) Cette imperméabilité se manifeste de façon saisissante lorsque l'Européen s'avise d'attirer l'attention des non civilisés sur les conditions particulières de l'événement, sur l'enchaînement des circonstances phénoménales ; les indigènes s'en détournent, ayant le sentiment très net qu'elles ne sauraient fournir de \ réponse à la question qui les intéresse. « Pendant mon séjour à Ambrizette, dit Monteiro {Angola and the river Congo, 1875, I, p. 65), trois femmes Gabinda étaient allées puiser de l'eau à la rivière. Elles remplissaient leurs pots l'une près de l'autre, quand celle du milieu fut happée par un alligator, entraînée aussitôt sous l'eau et dévorée. La famille de cette pauvre femme accusa immédiatement les deux autres de lui avoir jeté un sort, et de l'avoir fait happer du milieu d'elles par l'alligator. Je leur fis des représentations, et j'essayai de
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leur montrer la profonde absurdité de leur accusation, mais ils me répondirent : « Pourquoi l'alligator a-t-il saisi justement celle du milieu et non pas une de celles qui étaient de chaque côté? » Impossible de les faire sortir de cette idée. Les deux femmes furent obligées de boire la « casca » {ordalie par poison). Je n'en sus pas la fin, mais le plus vraisemblable est que l'une d'elles ou toutes les deux périrent ou furent réduites en esclavage. » (M. P., p. 35.)
Dialogue singulièrement suggestif : les interlocuteurs ne considèrent qu'en apparence les mêmes choses, car ils les situent dans des différents plans de perspective. Pour le civilisé, la mort de l'indigène, considérée à part du fait social qu'elle constitue, est un phénomène de l'ordre naturel qui, en tant qu'effet physiologique, ne réclame que des causes physiologiques. Mais cette dissociation entre les deux aspects d'un même phénomène, qui, à nos yeux, est la condition d'une intelligence positive, les non civilisés ne l'opèrent pas. Seule, la répercussion humaine provoque leur curiosité, parce que cela seul, selon leur mentalité, définit dans son caractère propre l'événement. Dès lors, on les voit refuser de prendre en considération les circonstances particulières, qui sans doute rendent compte de l'accident en tant qu'accident, mais qui ne fournissent pas une causalité adéquate à l'effet, tel qu'il est donné à l'esprit des peuples inférieurs. En revanche, ils trouveront toute satisfaction dans le recours aux pouvoirs occultes, qui sont inhérents à toutes sortes d'hommes et de choses, notamment aux sorciers, aux images ou aux paroles du rêve, aux désirs conscients ou inconscients, aux animaux envisagés comme porteurs de présages et comme facteurs d'événements. Causalité incontrôlable, causalité chimérique, tant que l'on voudra, mais qui, précisément parce qu'elle est imaginaire, apparaîtra tout à la fois intégrale et infaillible. « Il est, remarque M. Lévy-Bruhl, de la nature d'une préliaison d'être indiscutée et indiscutable. » (M. P., p. 89.) Voici, par exemple, ce qui se passe chez les Waniaturu ; « si un homme a été tué par la foudre, on dit que c'est son châtiment, parce qu'il était sorcier l. » A quoi la victime ne saurait rien objecter, parce qu'elle est morte, mais pour ce motif aussi, qui n'est pas négligeable, que la sorcellerie n'a pas besoin, pour exister, de se révéler à la conscience : « Les sorciers... peuvent aussi s'ignorer eux-
1. Eberhard von Siçk, Die Waniaturu, Bàssler-Archiv, V. Heft 1-2, p. 55, apud M. P., p. 310.
1 'i un v i: iiumaim: Étr r..\ iMtffiMtlîITâ physique
arômes, Ils agissent alors en instruments inconscients du principe cjui habite en eux. » (M. P., p. 278.)
17. Ainsi donc un premier trait de la « mentalité primitive semble tout à fait établi. Cette mentalité ne consent pas a se cmlenler du. plan de l 'expérience. Elle le dépasse i pour établit1 des liaisons entée /V//W visible > et la cause invisible. D'où nous ne Conclurons pourtant pas qu'elle renonce à tout contact avec l'expérience. >D'une part, il serait dangereux de rien affirmer ici d'absolu, étant donné la difficulté des observations, compliquées chez d'observateur par une tendance à la généralisation globale, à l'interprétation collective, qui est inévitable et presque invincible quand on est réduit à voir les choses du dehors. D'autre part, un contact prolongé avec l'intelligence primitive n'est pas sans donner occasion d'y saisir quelques indices d'inquiétude et de critique, témoin le récit suivant de G.~Taplin : « Un jour, j'entendis pleurer à grands cris dans les 'huttes. J'y allai, et je trouvai les femmes en larmes, la figure noircie et s'arrachant les cheveux. Un vieillard était assis au milieu d'elles, avec une expression de désespoir sur le visage. Je demandai ce que tout cela voulait dire, et j'appris que le vieillard avait rêvé que quelqu'un à Tipping avait mis un ngadhungi au feu pour le faire mourir (maléfice opéré au moyen de restes de repas)... Plusieurs' des jeunes gens m'assurèrent qu'il mourrait en effet, à moins qu'on ne se rendît à Tipping pour arrêter ce maléfice. J'envoyai donc des gens comme .ils le désiraient. Le lendemain, mes émissaires revinrent, en disant qu'ils n'avaient pas découvert de sorcellerie. On tomba d'accord qu'il avait dû y avoir une méprise, et alors le vieillard se rétablit \. »
Il est vrai que dans cette enquête on relève l'intervention et le contrôle d'une personne étrangère au groupe ; c'est malgré eux peut-être que les non civilisés ont abouti à tenir compte des résultats négatifs de l'expérience. Mais les ethnographes ont recueilli chez les sociétés inférieures des légendes qui permettent de les . apercevoir livrées à ellesmêmes, se racontant, pour leur seul plaisir et pour leur seule édification les origines de leur vie collective. Or, certaines de ces légendes insistent d'une façon significative sur l'étonnement produit par une idée neuve qui a subi avec succès l'épreuve de l'événement ; elles mettent en lumière un rudiment de méthodologie expérimentale. Voici, toujours