Thè Nàrringeri Xrihe, p. 13"), apud M. I'., p
LRS DIVERS ASPECTS DE LA MENTALITE PRIMITIVE
emprunté au trésor de faits réunis par M. Lévy-Bruhl, des exemples tirés de la Nouvelle- Guinée. « Bidja fut le premier à prendre du poisson : jusque-là, les gens de Mawata se contentaient de ramasser des coquillages. Ils désignaient les poissons par le nom cTebihare (êtres mystérieux) et s'en écartaient. Bidja, qui a été instruit en rêve pas un esprit, pêche une raie, la fait cuire, et la mange, à la grande frayeur de ses compagnons. Contrairement à leur attente, ils virent le lendemain que Bidja ne se portait pas plus mal pour avoir mangé de Vebihare... Depuis ce jour, les gens quittèrent leur travail dans les jardins et allèrent à la pêche. » Ailleurs un personnage mythique voit pour la première fois des noix de coco : « Il en éplucha une, l'ouvrit, et, par manière d'essai, donna un morceau du noyau à un chien auquel il ne tenait pas beaucoup. » Tous les chiens en mangèrent. « L'homme attendit quelque temps, et comme rien ne se produisait : « Oh ! c'est bon à manger, » se dit-il ; il en goûta lui-même l. » De semblables récits font connaître d'une façon péremptoire, la représentation que la mentalité primitive a de soi, la conscience à laquelle elle est incontestablement parvenue, que les générations ne se sont pas succédé sans devenir témoins de faits nouveaux, sans avoir agrégé à leur civilisation des pratiques inconnues, regardées d'abord comme suspectes et menaçantes, après qu'elles ont été soigneusement soumises au contrôle de l'expérience et méthodiquement confirmées par elle.
Assurément les mots de contrôle et de méthode ne comporteront pas ici la rigueur que depuis trois siècles nous sommes accoutumés de leur donner. Mais il est vrai néanmoins que le caractère ultra-phénoménal des préliaisons mystiques, qui constituent pour la mentalité primitive les relations de causalité, implique un recours constant à l'expérience. Les préliaisons mystiques, qui sont enracinées dans l'esprit de l'indigène et conduisent ses actions, possèdent cette même généralité indéterminée que les peuples parvenus à la réflexion systématique, attribueront plus tard au concept. Elles planent au-dessus du monde visible des phénomènes, en attendant qu'elles « atterrissent », pour s' « incarner » dans quelque réalité donnée. Et le secret d'une telle incarnation devra être demandé à l'expérience. Ainsi s'établissent les procédures régulières que l'on a signalées dans un très grand nombre de sociétés inférieures, par
1. Landtman. The folk taies of the Rimai Papuans. Acta societatis scientiarum fennicœ, XLVII, p. 212 et 3l8 (M. P., p. 449).
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exemple afin de savoir si, oui ou non, le principe malfaisant 3?es4 introduit chez un individu, procédures qui s'appaiv nient aux ordalies de l'antiquité grecque. Or, l'effort pour mettre en connexion le dynamisme a priori de la causalité avec les éventualités de l'observation réelle suppose déjà une certaine tension de l'intelligence, un certain commencement de en lt tire. Nous citerons, sur ce point, une remarque importante de M. Man, que M. Lévy-Bruhl nous a transmise au sujet (les indigènes des îles Andaman (E. H. Man, On the abonginal inkabitiants of the Andaman islands, « Journal of the Anthwpologticql Institute of Great Britain », XII, p. 110) : « Ils sont dans un état trop primitif pour posséder aucune forme de jugement, ou même pour avoir foi dans l'efficacité d'une ordalie pour, découvrir un coupable ; il ne semble pas qu'aucune pratique de ce genre ait existé chez eux. » En fait, continue M. Lévy-Bruhl, dans les sociétés du type le moins élevé que nous connaissions, en Nouvelle-Guinée, en Australie, en Amérique du Sud, on n'a guère observé, jusqu'à présent, d'ordalies proprement dites]. Cette sorte d'épreuves paraît s'être surtout développée dans des groupes sociaux parvenus à une certaine forme d'organisation politique : chez les Bantous, par exemple, chez les noirs de l'Afrique occidentale, chez les Malais, etc. » (M. P., 282.)
48. — La procédure des ordalies, comme la pratique de la divination, est une expérience canalisée par les coutumes sociales et les règles de l'art. L'ethnographie nous fait connaître des circonstances où l'expérience, à laquelle les primitifs se réfèrent, a un tout autre aspect ; c'est l'expérience « vague », absolument vague, pourrait-on dire, qui n'est soumise à aucune restriction, pas même à cette limitation formelle qu'imposent à notre imagination la continuité et l'homogénéité des formes spatiales ou temporelles. « Pour les indigènes, dit le Dr Pechuel-Loesche, il n'y a point de hasard. Ce qui est contigu dans le temps, même en des points de l'espace très éloignés les uns des autres, leur apparaît aisément comme lié par une relation causale 1. » A Tanna Nouvelles-Hébrides), raconte un autre observateur, M. Gray [/fotes on the Natives of Tanna, « Journal of the Anthropological Institute, etc. », XXVIII, p. 131), il paraît presque impossible de dire comment les idées des naturels se lient les unes aux autres. Par exemple, que l'un d'eux, passant sur un chemin, voie tomber sur lui d'un arbre un serpent, et
1. Die Loanyo-E-cpedition, III, 2, p. 333, apud F. Al., p. 73.
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que le lendemain, ou la semaine suivante, il apprenne que son fils est mort au Queensland, il rapportera les deux faits l'un à l'autre. » (F. M., 72.)
Encore ici, d'ailleurs, en utilisant les mots de notre vocabulaire qui correspondent le mieux à ce que nous croyons saisir de la mentalité primitive, nous devons nous mettre en garde contre les associations habituelles dont ces mots sont l'origine. S'il n'y a point de hasard dans la mentalité primitive, la négation du hasard n'y implique nullement ce qu'elle impliquerait dans la nôtre, à savoir que l'esprit se détourne de la contingence et de l'accident. Au contraire, il ne s'y arrêtera que davantage. On dirait que derrière l'apparence du contingent il pénètre immédiatement la réalité du nécessaire, et, en effet, l'une des caractéristiques de la mentalité primitive, c'est qu'elle dépouille l'accident de son caractère fortuit pour lui attribuer la valeur d'une cause déterminante :
Rien n'est plus significatif, à cet égard, que les exemples réunis par M. Lévy-Bruhl : « Un soir, raconte Sagard dans le Grand voyage au pays des Hurons (1632), p. 256, que nous discourions des animaux du pays, voulant leur faire entendre que nous avions en France des lapins et levrauts, je leur en fis voir la figure par le moyen de mes doigts, en la clarté du feu qui en faisait donner l'ombrage contre la cabane. D'aventure et par hasard, on prit le lendemain matin du poisson beaucoup plus qu'à l'ordinaire : ils crurent que ces figures en avaient été la cause, tant ils sont simples. » (F. M., p. 72.) En Nouvelle-Guinée, suivant le témoignage de Guise (Wanigcla River, New-Guinea, Journal of the Anthropological Instituts, etc., XXVIII, p. 212), « un homme qui revient de la pêche ou de la chasse, n'ayant rien pris, cherche dans sa tête le moyen de découvrir qui a ensorcelé ses filets. Il lève les yeux, et juste il aperçoit un indigène, d'un village voisin et ami, en route pour rendre une visite. Aussitôt l'idée lui vient que cet homme est le sorcier, et, au premier moment favorable, il l'attaque à l'improviste, et il le tue ». (F. M., p. 72.) Enfin, voici le récit du Révérend Edelfelt, qui se place également en Nouvelle- Gui née : « Au moment où je m'établis avec ma femme à Motumotu, une sorte d'épidémie de pleurésie régnait le long de la côte... Naturellement, on nous accusa, ma femme et moi, d'avoir apporté le messager de mort, et on demanda à grands cris que nous, — et les maîtres d'école polynésiens avec nous, — subissions pour cela la peine capitale... Il fallait néanmoins une cause, et les indigènes accusèrent un pauvre malheureux mouton que j'avais ; il fut tué pour les satisfaire. L'épidémie ne diminuant pas ses ravages, ils s'en
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prirent à mes deux chèvres, qui pourtant échappèrent à la mort. A La fin, leurs injures et leurs accusations se concentrèrent sur un grand portrait de la reine Victoria, qui était accroché au m m- de notre salle à manger. Avant l'épidémie, les gens venaient, même de fort loin, pour voir ce portrait, ei ils pestaient de longues heures à le regarder. Maintenant celte image inoffensive de notre gracieuse reine était devenue la. cause de la destruction de la santé et de la vie... et l'on prétendait exiger de moi que je la fisse disparaître ; je n'y voulus pas consentir K »
49. — Dans cette dernière catégorie d'exemples, on dirait que la mentalité primitive présente de soi une image qui est opposée à celle qu'elle nous offrait dans les cas que nous avions tout d'abord considérés. Là, en effet, quel que fût le phénomène, on voyait la pensée se replier, comme vers son centre, vers des notions qui lui sont familières ; du même antécédent elle tirait les conséquences les plus variées. Le churinga explique les événements les plus divers. Le churinga, dit Durkheim 2, « a toutes sortes de propriétés merveilleuses : par attouchement, il guérit les blessures, notamment celles qui résultent de la circoncision ; il a la même efficacité contre la maladie ; il sert à faire pousser la barbe ; il confère d'importants pouvoirs sur l'espèce totémique dont il assure la reproduction normale ; il donne aux hommes force, courage, persévérance, déprime, au contraire, et affaiblit leurs ennemis. » Et voici que la mentalité primitive nous apparaît suivant un processus exactement inverse. Maintenant, elle se fixe dans le conséquent comme dans son centre, et elle projette son rayon de lumière sur tout le cercle de l'horizon, prête à saisir n'importe quel point de la circonférence. Au lieu de suspendre les événements observés dans la nature à un monde d'antécédents situés en dehors de la nature observable, et que l'esprit conserve à sa disposition dans le réservoir illimité des notions traditionnelles, l'effort des non civilisés consisterait à se rendre compte de l'issue singulière d'un événement qui se détache dans leur esprit comme nouveau et comme isolé ; pour cela, ils tentent de rattacher cette singularité à quelque autre événement, saisi également dans l'expérience, et présentant le même caractère de nouveauté, susceptible par là de former couple avec elle.
1. Customs and superstions of Neœ-Guinea natives, proceedings of the Queensland brandi of the R. Geographical Society of Australasia^ 1891-1892, vu, 1, p. 23, apud F. M., p. 72.