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CHAPITRE X

50. — IV qui nous frappe, au premier abord, dans les descriptions que les sociologues les plus avertis nous ont tracées de la mentalité primitive, c'est la diversité des courants qui se dessinent à la surface de l'imagination, chez les non civilisés, comme des mouvements d'ondulation qui s'entre-croisent sans se détruire. En ce qui concerne les relations de causalité, la métaphysique du dynamisme s'y rencontre avec le phénoménisme de la contingence. On est tenté de recourir aux expressions que Duhem a utilisées pour caractériser certains aspects au moins du génie anglo-saxon et de dire que, dans un même cerveau, Ya?npleur et la faiblesse d'un David Hume apparaissent comme multipliées par Vampleur et la faiblesse d'un Herbert Spencer.

Et, ce qui achève de rendre singulièrement déconcertant le spectacle d'une telle plasticité mentale, le défaut d'examen et de réflexion qui les fait s'arrêter aux premières coïncidences venues ou s'évader dans la région des forces suprasensibles, n'exclut pas dans la pratique une mise en œuvre des relations véritablement inhérentes à la nature des choses. Une fois de plus, M. Lévy-Bruhl sera notre guide ; il écrit : « Des primitifs qui ne prennent aucun intérêt apparent aux liaisons causales les plus évidentes, savent fort bien les utiliser pour se procurer ce qui leur est indispensable, par exemple de la nourriture, ou tel ou tel engin. En fait, il n'existe guère de société si basse où l'on n'ait trouvé quelque invention, quelque procédé d'industrie ou d'art, quelque fabrication à admirer : pirogues, poteries, paniers, tissus, ornements, etc. Les mêmes hommes, qui, presque dénués de tout, semblent être situés au bas de l'échelle, obtiendront, dans la production d'un certain objet, des résultats d'une délicatesse et d'une exactitude surprenantes. L'Australien saura tailler le boomerang. Le Boschiman et le Papou se révélerontartistes dans leurs dessins. Le Mélanésien trouvera pour ses

pièges à poissons les dispositions les plus ingénieuses, etc. » (M. P„ p. 517.)

La diversité des aspects sous lesquels s'offre à nous la mentalité primitive explique la divergence des interprétations qui en ont été proposées. Tous les sociologues sont d'accord pour y voir comme la toile de fond sur laquelle doit se détacher le mouvement de la pensée à travers l'histoire. Mais, en vertu de cette relativité qui est la condition de tout savoir humain, la perspective de la société primitive est liée à la façon dont chacun de ces sociologues définit lui-même les fonctions mentales dans notre civilisation actuelle. Ainsi, comme nous avons eu l'occasion de l'établir en ce qui concerne la numération, on dira des pratiques rudimentaires qu'ont inventées les peuples inférieurs, qu'elles sont contraires ou bien analogues aux procédés de l'arithmétique, selon qu'on se place au point de vue de ceux qu'Evariste Galois traitait de « gens du monde 1 » ou des mathématiciens eux-mêmes. Les uns, en effet, s'imaginent que la mathématique procède d'après la méthode régulière de déduction, qui est exposée dans les livres. Les autres ont conscience de n'avancer qu'à l'aide de combinaisons et de comparaisons, pleines de tâtonnements et de heurts, suivant une marche en zigzag, qui est caractéristique de toute exploration en terrain nouveau. La difficulté fondamentale est la même quand il s'agit de saisir la relation entre les idées primitives sur la causalité et les représentations que l'on attribue aux sociétés civilisées. Tout dépendra du choix préalable que l'on aura fait pour la base de référence, de la façon dont on aura fixé les caractères de la relation que l'on considère comme douée de valeur objective, ou tout au moins universelle.

51. — A travers l'histoire de la philosophie, le minimum de préjugé sur la causalité se rencontre chez David Hume. Il n'est pas défendu de penser que ce même minimum se retrouve dans les sociétés inférieures. Quelque étrange que soit une coïncidence; ou plus exactement puut-être en raison même de son caractère anormal, elles l'accueillent comme marquant une liaison réelle, comme venant grossir le trésor de leur sagesse empirique. Ainsi, dit M. Perham (cité par Ling Roth, The natives of Sarawak, I, p. 195), les Dayaks, de Bornéo, « ne tarissent pas en histoires où sont racontés les échecs, les maladies, les morts dus à des présages qu'on a eu l'imprudence de négliger. On peut essayer de combattre ce

1. Voir Les Etapes de la pliilosophie mathcmaïujue, 1912», S 11, p.

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système par des raisonnements, mais ils pensent avoir, dans les coïncidences qu'ils peuvent citer, une preuve formelle de sa \ érité : et à leurs yeux une coïncidence accidentelle est plus convaincante que le raisonnement le plus rigoureux... Tous as où l'événement a paru vérifier la prédiction sont soigneusement conservés, tandis que ceux où le présage s'est trouvé faux sont vite oubliés ». (M. P., p. 129.)

Seulement, cette première conclusion n'est tout à fait juste que si elle est corrigée par la formule inverse. La docilité à l'expérience s'accompagne, dans les sociétés inférieures, de v qui nous apparaît comme le maximum de préjugé. Hume avait supprimé toute liaison intrinsèque entre les phénomènes, toute nécessité rationnelle ; il retenait uniquement la ■consécution empirique. Une telle doctrine réalisait ce progrès de limiter à la succession des phénomènes le plan de l'affirmation certaine ; elle excluait l'imagination d'une causalité supra-naturelle qui serait incontrôlable et invérifiable ; •elle éliminait le prédéterminisme des métaphysiciens et des théologiens, tel que l'exprimait encore, dans la seconde moitié du xvir siècle, la conclusion du Discours sur VHistoire universelle : « Ne parlons plus de hasard ni de fortune, ou parlonsen seulement comme d'un nom dont nous couvrons notre ignorance. Ce qui est hasard à l'égard de nos conseils incertains est un dessein concerté dans un conseil plus haut, c'est-à-dire dans ce conseil éternel qui renferme toutes les causes et tous les effets dans un même ordre. De cette sorte, tout concourt à la même fin ; et c'est faute d'entendre le tout, que nous trouvons du hasard ou de l'irrégularité dans les rencontres particulières. » Du point de vue de la pensée moderne, donc, il semble que nous devions choisir entre le phénoménisme naturaliste, où n'importe quoi -peut suivre n'importe quoi, et le dogme philosophique qui' suspend les événements de l'univers à un dynamisme supra-cosmique. A supposer même que l'on veuille retenir tout à la fois les deux plans, ainsi que Cournot y paraîtrait disposé, il faut en tout cas les distinguer avant de les superposer. Or, 'les sociétés inférieures, on dirait qu'elles ne choisissent pas, qu'elles ne distinguent pas. Leur pensée se meut dans une atmosphère tellement saturée de causalité que le premier antécédent venu se revêt immédiatement d'un pouvoir efficace ; et l'on voit ainsi, suivant l'exemple cité jadis par Comte, les Indiens attribuant à Christophe Colomb l'éclipsé qu'il avait prévue l. M. Lévy-Bruhl

1. Plan des travau-x scientifiques nécessaires pour réorganiser la Société mai 1822 , apud Système de politique positive, t. IV, 1895. Appendice général, p. 9i.

écrit : « Pour la mentalité primitive, le présage est d'abord cause, mais il est en même temps signe, parce qu'il est cause. » (M. P., p. 146.) Et cette attribution n est pas le résultat d'une inférence, tout au moins consciente, qui comporterait des moments distincts. « Des préliaisons, qui n'ont pas moins de force que notre besoin de relier tout phénomène à ses causes, établissent, pour la mentalité primitive, sans hésitation possible, le passage immédiat de telle perception sensible à telle force invisible. Pour mieux dire, ce n'est même pas un passage. Ce terme convient pour nos opérations discursives ; il n'exprime pas exactement le mode d'activité de la mentalité primitive, qui ressemblerait plutôt à une appréhension directe ou à une intuition. Au moment même où il perçoit ce qui est donné à ses sens, le primitif se représente la force mystique qui se manifeste ainsi. » (M. P. p. 48.) Ainsi et pour conclure, du point de vue d'un positivisme qui se définirait par la négation stricte de la transcendance métaphysique, la mentalité primitive est aux antipodes de la conception positive.

52. — Semblable conclusion doit-elle être admise sans réserve ? C'est aux sociologues de langue française que nous avons emprunté notre documentation tout entière, et c'est -sur les récents travaux de M. Lévy-Bruhl que nous avons appuyé l'interprétation des liaisons causales dans la mentalité primitive. Mais, si cette interprétation est poussée jusqu'au bout, elle se heurte inévitablement à la tendance des philosophes qui ont estimé trouver dans l'étude des sociétés inférieures les éléments permettant de dégager dans son essence permanente la notion de causalité, de fonder une théorie solide et objective de la connaissance. Du point de vue auquel nous avons été placés jusqu'ici, la sociologie apparaîtrait comme propre bien plutôt à éliminer qu'à consolider les valeurs collectives de la tradition. Et dépister ce qui dans les croyances et les coutumes des civilisations actuelles demeure de la mentalité primitive, n'est-ce pas poursuivre l'effort d'un Montaigne ou d'un Hume pour renverser le droit au respect intérieur, d'une autorité qui est tout externe, pour dissiper et ruiner le préjugé du sacré ? En d'autres termes, nous sommes ici au carrefour des routes, et il faut opter entre deux méthodes entièrement différentes pour l'interprétation des faits ethnographiques : une sociologie critique et un « sociologisme » dogmatique 1.

1. Cf. Les Étape* de la philospphie mathématique, 1912, § 365, p. .r)7<">et les réflexions d'Émile Durkheim, dans l'Année soeioloqiqué, t. XII (1909; l(Jl^j, 1913, p. 36.

106 i.'i JCPBRfENClî HUMAINE ET LA CAUSALITÉ PlIYSiyUK

La thèse du sociologisme', en co qui concerne la causalité, B été patrfaitemeaal élucidée dans les Formes élémentaires de la Vie reitgieu»e (<L9d:2). Si Ton aboutit à signaler, sur le terrain des relations causales, une inversion du sens logique entre les sociétés inférieures et les sociétés civilisées, c'est qU'Obéiseanl à un parti-pris de système, on commence par exclure de nos représentations contemporaines le dynamisme causal, tel précisément que les observateurs de la mentalité primitive l'ont signalé. Or, écrit Durkheim, « ce qui est tout d'abord impliqué dans la notion de relation causale, c'est l'idée d'efficacité, de pouvoir producteur, de forée active. On entend communément par cause ce qui est susceptible de produire un changement déterminé. La cause, c'est la force avant qu'elle n'ait -manifesté le pouvoir qui est en elle ; l'effet, c'est ce même pouvoir, mais actualisé. L'humanité s'est toujours représenté la causalité en termes dynamiques. Sans doute, certains philosophes refusent à cette conception toute valeur objective ; ils n'y voient qu'une construction arbitraire de l'imagination qui ne correspondrait à rien dans les choses. Mais nous n'avons pas à nous demander pour l'instant si elle est fondée ou non dans la réalité ; il nous suffit de constater qu'elle existe, qu'elle constitue et qu'elle a toujours constitué un élément de la mentalité commune ; et c'est ce que reconnaissent ceux-là même qui la critiquent. Notre but immédiat est de chercher non ce qu'elle peut valoir logiquement, mais comment elle s'explique. Or elle dépend de causes sociales. Déjà l'analyse des faits nous a permis de faire voir que le prototype de l'idée de force avait été le mana, le wakan, l'orenda, le principe totémique, noms divers donnés à la force collective; objectivée et projetée dans les choses. Le premier pouvoir que les hommes se sont représenté comme tel semble donc bien avoir été celui que la société exerce sur -ses membres (p. 519). »

En conséquence, la doctrine sociologique de la causalité serait en quelque sorte fermée sur soi. D'une part, elle établirait l'unité et la continuité de la mentalité commune, en lui donnant pour base un dynamisme qui se maintiendrait tel quel, des stades inférieurs qu'étudient les ethnographes, jusqu'à notre civilisation contemporaine. D'autre part, elle justifierait ce dynamisme, puisqu'elle lui conférerait son objet véritable : une réalité transcendante aux faits particuliers qui sont donnés dans telle ou telle expérience individuelle. La société, comme nous l'avions jadis fait observer à Durkheim, est, par rapport à l'homme, le milieu et le

moteur, le moyen et la fin, capable en un mot de jouer tour à tour chacun des rôles que l'aristotélisme attribue à la cause h Et ainsi les catégories de notre pensée, en particulier la catégorie de la causalité, trouveraient dans les représentations collectives des peuples inférieurs le fondement de leur objectivité. « Le sentiment individuel, écrivent MM. Hubert et Mauss, peut s'attacher à des chimères. Le sentiment collectif ne peut s'attacher qu'à du sensible, du visible, dit tangible2. » Et par là se marque la solidarité entre deux thèses, l'une qui affirme le caractère dynamiste de la causalité, l'autre qui pose la préexcellence du collectif.

53. — Cette solidarité donne au sociologisme dogmatique sa portée métaphysique. En revanche, elle soulève une question d'ordre historique et critique, concernant le rôle que la « synthèse subjective » a joué dans l'élaboration de la doctrine, aux dépens de l'analyse objective. Autrement dit, l'appel aux civilisations primitives pour fonder, ou pour restaurer, les valeurs sociales en tant que sociales, reflétera bien plutôt la mentalité des sociologues européens que celle des peuples auxquels a été prêtée cette construction idéologique. Comte a créé le mot de sociologie ; mais l'idée est due à de Bonald, envers qui d'ailleurs Comte a reconnu, expressément, l'intégralité de sa dette. Dès les premières lignes de la Théorie du pouvoir politique et religieux dans la société civile, démontrée par le raisonnement et par l'histoire, qui fut publiée en 1796, de Bonald pose le principe de la doctrine : « L'homme n'existe que pour la société, et la société ne le forme que pour elle » Quant à la démonstration, de Bonald, dont aussi bien le cerveau fonctionnait d'une façon automatique comme une sorte de machine à renversement, utilise les thèses sensualistes et matérialistes du xvnT siècle, en les retournant au profit d'une sorte de matérialisme religieux, inspiré de la scolastique médiévale. Le primat de la lettre sur l'esprit, la subordination de la pensée au langage, c'est une découverte dont il fait hommage à l'école non dualiste, à Hobbes, à Condillac, à Jean-Jacques Rousseau, dont il s'empare aussitôt pour définir l'alternative du ptiychologisme et du sociologisme : « Si l'homme... a fait luimême sa parole, il a fait sa pensée, il a fait sa loi, il a fait la société, il a tout fait, il peut tout détruire... Si .le genre

1. Bulletin, de la Société frarvçawé de philosophie (séances des 11 février et 22 mars 1906); t. VI, 1906, p. 138.

2. Mélanges d'histoire des rèligiùns, 1909, p. xxvrii. o. Pré l'ace, édition de 1843, p. 3.

l'expérœnce humaine et La causalité physique

humain a primitivement reçu la parole... il est de toute nécessité qu'il ait reçu, avec la parole, la connaissance de la vérité morale. Il y a donc une loi primitive, fondamentale, souveraine, une Loi-principe, lex princeps, comme l'appelle Cicéron, une loi que l'homme n'a pas faite, et qu'il ne peut abroger. Il y o donc une société nécessaire, un ordre nécessaire de vérités et de devoirs1. » La réalité donnée de cette société nécessaire, de Ronald prétend l'établir en suivant, pour l'adapter à une conclusion inverse, la méthode que Rousseau a pratiquée dans le Discours sur V origine et les fondent ou s de l'Inégalité parmi les hommes.. Rousseau n'était pas resté étranger aux récits de voyages qui de son temps commençaient à se multiplier2; il se réservait de les compléter et de les rectifier en s'enfonçant dans la forêt de Saint-Germain : « J'y cherchais, j'y trouvais, écrit-il dans les Confessions (II, vin), l'image des premiers temps, dont je traçais fièrement l'histoire. » De Donald procède à la façon de Rousseau,: « Les monuments historiques les plus anciens, d'accord avec le raisonnement, nous montrent partout les premiers législateurs des peuples, accréditant auprès d'eux leur mission par l'intervention de la Divinité, et invoquant son autorité pour faire chérir ou pardonner la leur. Sans doute, ces grandes vérités sont plus sensibles à mesure que l'on remonte aux premiers jours des sociétés, ou plutôt de la société ; car, à proprement parler, il n'y en a jamais qu'une, et tous les peuples venus, ainsi que tous les hommes, les uns des autres, et toujours au sein de la société, ont retenu, dans leurs transformations successives, la tradition des notions primitives qu'ils avaient reçues, et des premiers sentiments dont ils avaient été imbus... Ainsi, continue de Bonald, et je le dis dans le sens le plus rigoureux, une peuplade d'Iroquois, qui nomment le grand esprit] est pour la raison une autorité bien plus grave que vingt académies de beaux esprits qui en nieraient l'existence ;'. » Le primat sur

1. Législation primitive considcrëe dans les derniers temps par les seules lumières de la raison. Discours Préliminaire, 3e édit:, t. I, 1829, p. 72.

2. L'Information ethnologique de Rousseau a été étudiée de près par M. G. Morel dans ses Recherches sur les sources du discours de l'inégalité. Annales de la Société J.-J. -Rousseau, t. V., 1909, p. 189 et suiv.

3. Recherches philosophiques sur les premiers objets des connaissances morales, ch. X, de la cause première, t. II, 1838, p. 124. Joseph de Maistre qui, de la façon dont de Bonald était un Condillac et un Rousseau retournés, a été, suivant le mot de Scherer, un Voltaire retourné, avec, en plus, une pointe accentuée de sadisme, a développé la même thèse dans son Eclaircissement sur les sacrifices : « Comment donc ne pas croire que le paganisme n'a pu se tromper sur une idée aussi universelle et aussi fondamentale que celle

la réflexion critique, revendiqué par Rousseau pour Vinstinct divin de la conscience, se trouve transposé, par de Bonald, en faveur du « consentement universel ». Or, c'est ce consentement universel que Durkheim invoque à son tour pour appuyer une conception métaphysique de la force, telle qu'on la trouve encore dans le système de Spencer. Ce qui revient, en définitive, à laisser de côté, comme à peu près négligeable, toute la civilisation moderne, caractérisée par l'avènement de la science, alors que cet avènement est lié à l'élimination du dynamisme scolastique, alors que la victoire du rationalisme cartésien a été consacrée, et au xyiit3 siècle, par l'empirisme anglo-saxon, et au xixe siècle, par la philosophie propre d'Auguste Comte.

Pas plus donc que la doctrine de Biran ou de Mill, le sociologisme ne pourra nous fournir, dès le début de notre enquête, une formule, qui en serait en même temps la conclusion, qui définirait la causalité d'une manière univoque et sub specie quadam œternitatis. Ici, comme là, c'est à la considération de l'histoire que nous demandons de dénoncer ce qui fait la fragilité de l'entreprise dogmatique ; et. de fait, nous retrouvons ici ce mouvement de retour qui nous ramènerait en deçà de la période où la physique a pris figure de science, et que nous avons vu se manifester déjà chez Biran par l'acceptation du dogmatisme péripatéticien, chez Mill par l'adhésion à l'empirisme baconien. A quoi le dogmatisme sociologique ajoute des conceptions métaphysiques, inspirées à de Bonald comme plus tard à Auguste Comte, par l'admiration du moyen âge. Mais, le moyen âge, en tant qu'il est précisément intermédiaire entre deux périodes de civilisation proprement spirituelle, offre le spectacle et possède le caractère d'une humanité vue à l'envers. Pour cette humanité, il y a des secrets de vérité qui sont enfermés dans des livres ; et ces livres, elle les a reçus, indépendamment de la pensée

des sacrifices, c'est-à-dire de la rédemption par le sang? » (Chap. III), en Appendice aux Soire'es de Saint-Pétersbourg . 4e édition, Lyon, t. II, 1842, p. 388. A propos de quoi Faguet écrivait jadis dans* la Revue des Deux- Mondes [\b décembre lbSi> : « ( )n peut alfirmer que de Maistre n'a ni l'amour, ni le culte, n'a pas même l'idée de Jésus. Je cherche ce qu'il en pense, et ne trouve rien. Jésus pour lui est une « victime sanglante », et rien de plus. Et, des lors, je m'inquiète tout à fait, et je me dis : Est-ce que M. de Maistre ne serait pas au fond un païen ? Il en a l'air au moins. Son idée de la continuité le hante à ce point qu'il lui échappe des mots un peu forts, comme celui-ci : que « les superstitions sont les gardes avancées des religions »: comme celui-ci : que « les écéques français sont les successeurs des druides » ; comme celui-ci : que « toute civilisation commence par les prêtres, ... par les miracles, vrais ou faux n'importe. » (P. 8i5, réimprimé dans Politiques et Moralistes du dix-neuvième siècle, première série, 78 édit. 1901, p. 59.)

Ml» L*BXFÈRI«NCE HUMAINE ET LA CAUSALITÉ PHYSIQUE

rivante «i111 avait inspiré leurs auteurs, qui .animait encore leurs premiers interprétés, comme un agrégat de formules Littérales dont L'intelligence est devenue un problème ; la fameuse devise : Fîdés gutetens intcllectum, s'applique dans L'ordre des théories sur la nature comme dans l'ordre confessionnel. De par les conditions où vit et se meut une pareille société, l'esprit individuel a l'air d'être subordonné à la tradition scol&B&efue, gui pourtant n'aurait pas pris naissance -ans la libre spéculation d'un Platon ou d'un Aristote ; le rôle des « grands hommes » paraît d'autant plus négligeable que les <{r<nuh hommes y sont, en réalité, de laborieux commentateurs, travaillant déjà sur des commentaires. Pour nous, le souvenir du moyen âge et surtout l'espérance d'un nouveau moyen âge expliquent adéquatement la philosophie sociologique d'un de Bonald ou d'un Auguste Comte. Et, dès lors, La conclusion s'impose : lorsque, se fondant sur la transcendance des représentations collectives, on appuie l'objectivité de la relation causale à la réalité absolue d'une société en tant que telle, douée d'un pouvoir efficace qui lui est inhérent, et fournissant ainsi le prototype de la causalité universelle, on ne se réfère qu'indirectement à la mentalité primitive, incapable assurément de s'élever jusqu'aux concepts hyper-abstraits du substrat social ou de la conscience collective. La « synthèse subjective », la théorie sociologique de la connaissance, à laquelle aurait dû conduire, suivant la rigueur de la méthode, une interprétation des données ethnographiques, est, au contraire, un facteur essentiel, peut-être le facteur décisif, de cette interprétation. Et cette synthèse subjective, nous voyons qu'elle a été made in Europa ; nous savons à quelle date, pour satisfaire à quelles aspirations politiques. Les écrivains qui l'ont prêtée aux groupes dont ils pensaient deviner et reconstituer la structure intellectuelle, en avaient été eux-mêmes imprégnés par les théoriciens de la Restauration au début du xixe siècle ; de telle sorte, en définitive, que l'esprit des philosophes eux-mêmes serait le siège originel de ces représentations collectives auxquelles ils ont fait participer les sociétés inférieures.

54. — Nous comprenons alors, et nous mesurons, le service que la sociologie nous a rendu dans la période la plus récente de son évolution, et sous l'impulsion même que lui avait donnée l'œuvre admirable de Durkheim ; elle-même a brisé ce lien de participation mystique qui aboutissait à projeter dans la mentalité des primitifs la synthèse subjective des sociologues. Et, à mesure qu'elle s'est attachée de plus près

LA DIVERSITÉ DES INTERPRETATIONS SOCIOLOGIQUES 11 l

à la vie quotidienne des peuplades non civilisées, elle a fait le départ entre les pratiques individuelles d'ordre technique, qui s'appuient sur ce qu'il y a de sensible, de visible, de tangible dans les phénomènes, et les préjugés proprement sociaux, les croyances héritées des ancêtres, qui détournent de l'expérience effective, qui imposent l'obsession de préliaisons fantastiques et illusoires : « Quand nous disons, écrit M. Lévy-Bruhl, qu'un empoisonnement a causé la mort, nous nous représentons un grand nombre de phénomènes qui ont suivi l'ingestion du poison, dans un ordre déterminé. La substance introduite dans le corps aura agi, par exemple, sur tel ou tel tissu, tel ou tel viscère ; cette action aura retenti sur les centres nerveux, l'appareil respiratoire aura par suite été atteint, etc., jusqu'à ce qu'enfin l'ensemble des fonctions physiologiques se soit trouvé arrêté. Pour la mentalité primitive, si le poison agit, c'est uniquement parce que la victime aura été condamnée (doomed). Le lien est établi entre la mort, d'une part, et l'action fatale du sortilège, d'autre part. Tous les phénomènes intermédiaires sont sans importance. » (M. P., p. 87.) Dès lors, remarque encore M. Lévy- Bruhl (M. P., p. 21), « si le primitif ne prête aucune attention aux causes de la mort, c'est qu'il sait déjà pourquoi la mort -s'est produite ; et, sachant ce pourquoi, le comment lui est indifférent. Nous sommes ici en présence d'une sorte d'à priori sur lequel l'expérience n'a pas de prise. »

Une telle liaison des causes et des effets, sans intermédiaire apparent et au-dessus du plan de l'expérience, n'a rien qui soit absurde en. soi. Elle correspond même à une forme de logique, que l'esprit humain s'est définie à lui-même dans une période déterminée de son histoire ; et, ici encore, il suffira de rappeler un texte classique. : « La première règle de notre Logique, écrit Bossuet, c'est qu'il ne faut jamais abandonner les vérités une fois connues, quelque difficulté qui survienne quand on veut les concilier : mais qu'il faut, au contraire, pour àinsi parler, tenir toujours fortement comme les deux bouts de la chaîne, quoiqu'on ne voie pas toujours ie milieu, par où l'enchaînement se continue h » La Logique de Bossuet est la logique d'un théologien, c'est-à-dire qu'elle implique des postulats métaphysiques auxquels, précisément, Descartes avait opposé déjà l'hypothèse du malin génie : les hommes pourraient être dupes d'une illusion en appelant vérité ce qui n'est autre chose peut-être que le contenu d'un délire collectif, qu'une tradition sociale cristallisée dans un

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