Traite du Libre Arbitre, chap. IV., xub fuie
I 12 l'expérience humaine et La causalité physique
dogme «ni dans un mythe. En ce cas, les dupes demeurent immobiles, patientes, parce qu'elles se croient éternelles,, el serrant précieusement dans leur main, non les bouts d'une chaîne unique, mais les résidus disparates et discontinus d'un rêve mi l'an né. Pendant ce temps, la science positive, elle, marche de progrès en progrès, parce que sa méthode est exactement l'inverse de celle que Bossuet préconise, La science a une invincible défiance pour quiconque s'arroge le droit de parler d'une chaîne là où font défaut l'aperception et le contrôle des anneaux intermédiaires. La science n'admettra l'existence d'une chaîne qu'à la condition d'avoir commencé par établir et d'avoir su vérifier la réalité d'un enchaînement.
Voilà quelle fut la règle proclamée par le mécanisme cartésien et qui, d'un coup, a mis fin à la cosmologie médiévale. Cette même règle, Leibniz l'oppose plus tard à l'attraction newtonienne, où il voyait une régression vers la barbarie scolastique. La recherche des intermédiaires a eu pour résultat de substituer à la méthode grossière de différence, la seule qui fût pratiquée dans l'ère préscientifique, une méthode de différenciation, qui tient compte des variations infiniment petites dans les circonstances antécédentes, qui rapporte la mort, non plus au poison en général ou à la blessure en général, mais à une dose déterminée de poison, mais à un caractère défini de la blessure. Ainsi tend à disparaître des préoccupations humaines le problème de savoir pourquoi le poison ou le remède qui a un jour agi* est demeuré sans action un autre jour, pourquoi telle union est féconde et telle autre stérile, problème troublant et qui, en effet, avait troublé la mentalité des primitifs, qui les avait orientés vers la métaphysique dynamiste de la causalité : « Si les indigènes attribuent quelque vertu aux remèdes eux-mêmes, elle tient uniquement à ce qu'ils sont les véhicules du pouvoir magique. » (M. P., p. 484.) Ce pouvoir magique, qui « est essentiellement, suivant l'expression de Miss Kingsley, l'action d'un esprit sur un esprit » (ïbid.), a pour la mentalité primitive ce privilège caractéristique qu'il l'aide à triompher des démentis que l'expérience semble se donner à elle-même lorsqu'elle fait succéder des événements tout contraires à des circonstances en apparence identiques. Une cause supra-phénoménale comporte une application infaillible ou, ce qui revient ici tout à fait au même, complètement irréfutable. Tandis que l'accouplement ou la blessure n'ont pas toujours pour conséquence la naissance ou la mort, la vertu magique qui est attribuée, par exemple,, au churinga pour l'une, à Vorenda pour l'autre, ne peut manquer de répondre à l'exigence de l'inconditionnalité, qui
permet la régularité de la causalité, qui satisfait d'une façon complète à l'entendement. De telles conceptions sont donc de tout point comparables aux hypothèses qui introduisaient dans la physique d'autrefois, et dans la biologie, les qualités occultes et le principe vital. La mentalité que nous observons dans la phase où sont actuellement les sociétés non civilisées, s'apparente dans l'histoire de la civilisation à la pensée -scolastique, qui est toute saturée de formation logique, mais qui, elle aussi, subordonne à la représentation métaphysique de la force la liaison naturelle des phénomènes dans L'espace et dans le temps. La mentalité primitive se caractériserait ainsi comme « pré scientifiqi/e » plutôt peut-être que comme « prélogique ».
Ne perdons pas de vue d'ailleurs, afin cle mesurer l'exacte portée de cette conclusion, qu'une semblable mentalité n'est pas bien éloignée de nous. La pratique de la science en matière physique ne s'est guère généralisée que depuis trois siècles. Encore, dans l'intervalle, la rigueur de la méthode intellectuelle s'est-elle détendue chez plus d'un esprit. Il n'a pas manqué de newtoniens qui, renchérissant sur Newton, allaient jusqu'à interpréter la formule de la gravitation comme si elle impliquait la réalité de l'action à distance. Aux yeux de John Stuart Mill, c'est témoigner d'un manque de compétence philosophique que de considérer comme absurde une chose si simple et si naturelle1.
Et, même en négligeant les paradoxes des théoriciens, il reste qu'on lit, par exemple, dans les Mémoires de Godefroi Hermant, pour l'année 1654 : « Toute la France était dans l'attente d'une éclipse de soleil... Quelques astrologues avaient attribué à cet événement une si grande et extraordinaire malignité qu'une infinité de personnes tombèrent dans une épouvante qui tenait de la consternation. Le meilleur effet que produisit cette crainte fut que Dieu permit que plusieurs même s'en firent une heureuse nécessité de penser sérieusement aux affaires de leur conscience, pendant que les autres s'enfermaient ridiculement dans les caves pour se garantir des effets de cette prétendue défaillance de la nature... M. Gassendi, ajoute Hermant, avait été prié par une personne de considération de porter son sentiment sur cette éclipse avant qu'elle fût arrivée... La lettre qu'il avait écrite... avait été imprimée chez le sieur Vitré, et il avait entrepris de prouver, par des raisons générales, que toutes les prédictions étaient sans fondement et les appréhensions