L'ÉCHEC DE L'ATOMISME DÉMOCRITÉEN
59. — La discussion préalable à laquelle nous venons de procéder permet sans doute de présumer que, même après le Phédon et le Timée, la philosophie d'Aristote garde son originalité. Contre Platon, contre les platoniciens, dont la tendance a été de subordonner de plus en plus les considérations finalistes et qualitatives aux spéculations purement mathématiques, elle a défendu le primat de la finalité ; elle a fait reposer sur cette base tout le système de la causalité. En revanche, il demeure douteux que le système de la causalité chez Aristote se soit historiquement constitué par voie de simple addition (à la manière leibnizienne, serait-on tenté de dire) sans avoir d'obstacle à renverser, de négation à combattre. En face du finalisme d'Aristote, et antérieurement à lui, se dressaient deux philosophies de la nature, dont les principes portent dans le temps bien au delà du finalisme luimême et préludent à ce qui est pour nous l'esprit scientifique : le matérialisme, qui a pris une forme nettement arrêtée dans l'atomisme de Démocrite, et, d'autre part, le mathématisme , qui était enseigné dans les écoles pythagoriciennes et platoniciennes1.
Jusqu'à quel point, avec Démocrite et avec Platon, atomisrne et mathématisme avaient-ils pris conscience de leurs principes propres ? A quelles difficultés, insurmontables pour l'antiquité, devaient-ils se heurter dans l'application de ces principes aux problèmes de la physique ? Et comment la doctrine aristotélicienne des causes s'est-elle trouvée en état de les supplanter l'un et l'autre ? Voilà les questions qui se posent à nous, et qui nous aideront à comprendre l'exacte signification historique de l'aristotélisme, comme l'exact rapport de la philosophie grecque avec la science moderne.
1. Afin de simplifier l'exposé, nous laissons de coté le rôle joué par Leucippe d'une part et par le pythagorisme d'autre part, dont la discussion, d'ailleurs très difficile dans l'état de notre documentation, nous paraît pour notre objet d'importance secondaire.
60, SuLvaril l'atomisme, Le monde est rendu intelligible par une analyse élémentaire, semblable à ce que nous appelons l'analyse chimique. Cette analyse élémentaire est une décompi sition en parties, poussée au delà de ce que les sens peuvent atteindre, jusqu'à L'établissement d'un terme ultime, d'un élémeni que sa dureté rein) indivisible : Yatorne. Les atomes sont invisibles, en raison de leur petitesse. Il est remarquable que, (Tailleurs tout en opposant une limite à L'infinie divisibilité de la matière, Démocrite paraît avoir admis sans difficulté des atomes en nombre infini l. Leur juxtaposition cl leur enchevêtrement donnent naissance aux corps.
(-cite thèse fondamentale est complétée par la distinction très ut ile entre deux plans de réalité : d'une part, les propriétés d'ordre spatial directement liées aux caractères constitutifs de l'atome, c'est-à-dire les propriétés fondamentales des atomes, telles que la grandeur, la configuration, l'orientation '- f à quoi Ton ne peut décider s'il ne faudrait pas ajouter la pesanteur) — d'autre part, les qualités sensibles telles que la douceur ou l'amertume, la chaleur et le froid. Ces qualités, dit un texte célèbre de Démocrite conservé par Sextus Empiricus 3, n'existent que conventionnellemeni vou.w . Peut-être, comme le fait remarquer M. Rivaud 4, serait-ce en outrepasser la portée que d'y voir une négation radicale de la réalité des qualités secondes. Toujours est-il qu'en n'accordant qu'une sorte d'existence « subalterne » et « dérivée » aux qualités apparentes des choses, Démocrite a singulièrement rapproché, dans l'explication cosmologique, le point d'arrivée du point de départ, et qu'il s'est ainsi facilité la tâche de ramener l'univers aux seuls éléments àe la représentation spatiale.
61. — Ceci dit, le problème historico-critique, que soulève l'apparition de latomisme, est bien nettement défini. Nous comprenons comment certains interprètes de Démocrite ont retrouvé dans sa doctrine quelques-uns des principes auxquels les modernes seront redevables de leurs méthodes les plus précieuses, comment Aristote, qui les a méconnus, a été
1. Aristote, de Gen. et de ('orr., I, 8, 325, a 30 : 'ûxttpy. xo -Irfîo; yjtà àdpaTx
Ôt à <T[Xiy.pÔTïJTX 7W7 Ô'vy.fov.
'■i. Aristotè^ Phys., III, 4, 203 a 35 (xô Kotvbv ctojj.a -âvxiov saxiv àpvjQ, p&yéftèi y.a-:à [lôoi'x xat T/rjfJLXTi otxfsoov) et Met., A, 4, 985 b 4.
Adc. Math., VII, 135; Diels, Die Fragmente der Yorsokratiker, Berlin, 3* «'dit., t. II, 1012, p. 60 (fr. 388).
4. Le problème du devenir et la notion de la matière dans la pkilbsophie grecque depuis les origines jusqu'à T/iéophraste, 1900, § 110, p. 157.
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accusé de péché contre l'esprit de la science positive. Et pourtant, à y regarder de plus près, on sera conduit à se demander si ce ne sont pas des scrupules « positifs » qui l'ont empêché de se rallier à l'atomisme. De notre point de vue, à nous modernes, il apparaît que c'était faire œuvre de srénie que de creuser profondément au-dessous des données de l'observation sensible pour mettre en jeu les principes théoriques qui, plus tard, devaient servir de guides à une interprétât icn rationnelle de L'expérience. Mais, précisément à cause de cela, il devait arriver que l'atomisme antique, dépourvu de tout instrument expérimentai, eût l'apparence d'une théorie pure sans contact avec la réalité i et ainsi Aristote pouvait revendiquer le bénéfice de la posûivùé pour des vues, sans doute plus descriptives et plus formelles que véritablement explicatives, mais qui par là même devaient avoir cet avantage apparent de se tenir beaucoup plus près des faits.
C'est vers cette conclusion que nous achemine l'examen des arguments «posés dans la Physique, d' Aristote, contre le mécanisme de Démocrite K Le grand grief d" Aristote, c'est que Démocrite, en supposant le mouvement spontané des atomes dans le vide, se refuse à rechercher. la cause du mouvement. Et l'on est tenté, avec Gomperz 2, de retourner contre Aristote l'énoncé d'un tel grief. X est-ce pas ici Démocrite qui devance la méthode et l'esprit de la science moderne, puisqu'il écarte les questions d origine pour se borner à prendre la perpétuité du mouvement comme un fait, comme une donnée première au delà de laquelle il n'y a de place ijue pour l'égarement de la curiosité métaphysique ? L'argument, à nos yeux, n'est pourtant pas sans réplique. L'empirisme de Gomperz risque de passer par-dessus la différence des temps et de confondre des propositions qui ne sont nullement de même ordre.
On veut, par exemple, que plus ou moins nettement Démocrite ait admis le principe d'inertie. Or, ce qui fait, pour notre science, la valeur du principe d'inertie, c'est qu'il permet de constituer un système de mécanique où la continuation, en ligne droite et avec une vitesse uniforme, d'un mouvement
1. Les. textes sont donné> par Zeller irad. BouItqox, t. II, 1832, p. 304, n. 3 .
2. Les Penseurs de la Grèce (trad. Reymond, 1. 1, 1904. p. 3£3 . Met., A. 4.
toT, i ïon iir.-x-.: xçstcrcv. Cf. de Cœlô, III, 2, 300 b 8 : Arjrônrw *xi A^pox&'.-oj toî; /---o.,?'. . iï": •/-. • iTr. a . :i r.y zx \. -.' v.i- ' vùù '.'
i~: is ti ,. :/.-rso»^tt-»a sdvipxiv xati -il; rk iltzx «ûar* rjtwv -juvè-r^-; es Phy&. II.
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déterminé à un moment quelconque se compose avec les autres circonstances, telles que, par exemple, dans le cas de la chute <l*is corps, accélération due à la pesanteur et résistance du milieu. Grâce au calcul qui permet une comparaison de la théorie avec la réalité, et à cette condition seulement, il est prouvé que le principe d'inertie est une vérité positive. Faites sortir maintenant le principe du système de mécanique à l'intérieur duquel il y avait place pour un calcul précis et une vérification positive, vous n'avez plus qu'une proposition théorique, sans caractère scientifique. A plus forte raison en sera-t-il ainsi du mouvement spontané des atomes. Il se produit dans le vide ; et le vide est une imagination, ou tout au moins une hypothèse, puisque l'observation ne permet jamais de saisir que des espaces pénétrés d'une matière solide, liquide ou aérienne. Démocrite commence donc, pour édifier sa cosmologie, par se transporter hors du monde de l'expérience. En outre, le vide, à supposer qu'il existe, est, par définition même, l'indéterminé ; or, le mouvement s'accomplit en un certain sens, particulièrement le mouvement de la pesanteur qui est orienté vers le bas pour les graves, vers le haut pour les légers. Poser un mouvement qui naît spontanément dans le vide, c'est rattacher le déterminé à l'indéterminé1, c'est aller à rencontre du principe de causalité. Et c'est en même temps aller à rencontre de l'expérience ; car l'expérience m montre que tout mobile abandonné à lui-même, sans qu'une cause vienne alimenter et renouveler sa puissance de mouvement, se ralentit et s'arrête. Si l'on admettait le mouvement naturel dans le vide, « il serait impossible d'indiquer la raison pour laquelle un corps, une fois mis en mouvement, pourrait jamais s'arrêter quelque part2 ».
Ces critiques d'Aristote peuvent nous sembler bien superficielles, à nous qui savons comment y répondre. On ne peut méconnaître qu'elles s'inspirent du souci de respecter les faits, en écartant des aperçus aventureux qui n'ont pas encore su s'ajuster aux données de l'expérience. Il en est de même si l'on envisage dans la physique de Démocrite, non plus le point de départ, mais le point d'arrivée. Sans doute, en ajoutant au mouvement primitif de la pesanteur les effets des
1. P/iys., IV, 8, 215, a 8 : vj' p,ev yàp aîcstpov, oùôàv IVcat avw ouSè -/octw oùêè jjLsçj&r rj os xsvôv, ovôèv ota^ipsc ~6 avto toù v.dttto.
2. Pliys., IV, 8, 215 a 19 : ['Ev oz t&xsvû>] oùSslç av ïyoi sitcôiv otà tî xtv/jôàv nv'rpz-'v. T.o<s xi Y&p fiaV/ov svTaOOa rj ivTaOOa; wcrc' rj rjpî(xrjcrît rj zU arrîipov xvdqptr] çl&îffOac, làv \xt) ~i ijj.Tioôcar, y.pstxTov. Cf. Lasswitz. Geschichte aer Atomistik corn Mittelalter bis Newton. Hamburg et Leipzig, t. I, 1890, p. 108; et Jouguet, Lectures de Mécanique, Paris, t. I, 1908, p. 4-5.
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chocs et des tourbillons, Démocrite se donne le moyen de rendre compte de la formation des corps, si variée qu'en soit la configuration, si vaste qu'en soit l'étendue, si serrée qu'en soit la contexture. Mais ces corps, produits d'une agglomération, sont quelconques. S'ils ne sont pas fortuits par rapport aux éléments qui les composent et dont la réunion les fait ce qu'ils sont1, ils doivent être considérés comme fortuits par rapport à l'harmonie et à la finalité du tout qu'ils composent. Or, les diverses techniques pratiques et spéculatives auxquelles les Grecs se sont consacrés de préférence, depuis la sculpture et l'architecture, la gymnastique et la médecine, jusqu'à la musique et l'astronomie, la politique même, se sont toutes orientées vers la considération d'une certaine forme harmonieuse, grâce à laquelle l'être composé sera autre chose que le résultat d'une juxtaposition de parties, grâce à laquelle il offrira dans sa totalité une vérité esthétique de proportion ou de rythme. C'est ainsi, dit Aristote, qu'une cité doit avoir un certain coefficient de grandeur ; car il y a pour les cités une mesure de grandeur comme pour toute espèce de choses : animaux, plantes, -organes*. Or, le problème de l'ordre harmonique dans les différents domaines de l'univers ne nous paraît sans doute plus insoluble, aujourd'hui que nous avons appris à « diviser les difficultés », à isoler les questions relatives à l'univers physique, sans y faire intervenir ce qui se passe dans la vie, dans l'humanité, et que, d'autre part, la science newtonienne nous a permis de comprendre la régularité esthétique des mouvements célestes comme une résultante de lois purement mécaniques. Mais l'atomisme de Démocrite n'avait pas de telles ressources à sa disposition. Aussi, lorsqu'il insistait, comme toutes les autres écoles de la philosophie hellénique, sur l'existence d'un /.ô^oç et d'un ôtaiçoffjAoç ;\ il soulignait lui-même le contraste entre la complexité des problèmes qu'il avait à résoudre et la simplicité schématique des notions qu'il avait posées comme base de l'explication rationnelle. Il rendait inévitable le discrédit du système au profit de doctrines qui, demeurant davantage a la superficie des choses, semblaient du moins en mieux exprimer les caractéristiques apparentes.
1. Sur l'affirmation de la nécessité dans l'atomisme de Démocrite, nous trouvons des témoignages chez Stobée, Ed., I, 160, et chez Sextus, adc. Math., IX, 113.
2. De an. II, 4, 416 a 16 : t<ov ôè cpûaît <juvt<rca[jivtov 7ravcu>v èaxï îispa; xocl Xôfoç (leyéSouç iz xaï a'j?-ô<7cwç Cf. de Gen. anim. II, 6, 745 a 5; et Polit. IV, 4, 1326 a 35 : îon xi xxt îcdXsae [xî^iOou; jxstpov, toGxzp xoù tiov aXXtov îtàvttov, Çwtov, ç'jtwv, op^àvcav.