LE PROBLÈME DE LA CAUSALITÉ ARISTOTÉLICIENNE
76. — La doctrine aristotélicienne, dans la mesure du moins où nous avons su en reconstituer la genèse, aurait son centre dans l'analyse élémentaire des conditions qui président à la naissance d'une œuvre d'art. Ces conditions se rassemblent et s'unifient, au spectacle de la croissance des plantes et des animaux, de manière à se présenter comme intuition de la nature vivante. Pour Aristote, l'intuition de la nature vivante contient, à son tour, un système laborieusement adapté aux phénomènes de l'univers physique. Et ce système, coupant court aux tentatives d'explication qui attestaient chez Démocrite et chez Platon le pressentiment des méthodes scientifiques, déterminera pendant plus de vingt siècles le cadre où s'enfermera la réflexion des philosophes et des théologiens.
L'ascendant de la doctrine aristotélicienne tient d'abord sans doute à son universalité ; les domaines de l'esthétique et de la biologie, de la cosmologie et de la religion, sont enveloppés tout ensemble dans une même terminologie qui permet de poser et de résoudre les problèmes d'une manière uniforme en apparence. Derrière cette uniformité se cache une satisfaction complète de l'intelligence. L'assimilation de la cause à Va/faire juridique, si ingénieusement mise en lumière par Paul Tannery l, peut n'avoir pas effleuré la con-
1. Des Principes de la Science de la Nature chez Aristote, Bibliothèque du Congrès International de Philosophie (de Paris, 1900), t. IV, 1(J0^\
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science d'Aristote. Mais, du point de vue critique, sinon du pi m! de vue historique, elle éclaire l'état d'esprit qui devait succéder a la. découverte des quatre causes : llhomme en sait désormais autant sur la nature que les juges chargés de se prononcer sur la sanction d'un acte criminel, et qui sont parvenus à (Mi élucider toutes les circonstances, qui savent quel en est l'auteur, ce qu'il a fait au juste, pourquoi il l'a fait, ei comment il s'y est pris. D'autre part, il y a, croyons-nous, une raison importante pour que la racine sociale, l'anthropomorphisme profond, de la doctrine, demeure inconnu d'Aristote; c'est qu'il a réussi à doter cette doctrine d'un instrument qui lui donne au moins une apparence de rigueur scientifique : le syllogisme, conçu à l'imitation de la géométrie et qui prétend, comme la géométrie, entraîner impérieusement la conviction. La théorie du syllogisme est parallèle à la théorie de la causalité.
Le parallélisme des théories est fondamental pour comprendre l'aspect de rationalité sous lequel s'est présentée la doctrine péripatéticienne de la causalité. Chez Aristote luimême, il peut être développé suivant deux perspectives différentes. Si on prend l'analyse au sens propre du mot, comnie une résolution régressive, si l'on suit le processus psychologique qui mène aux prémisses de la déduction, on voit comment chacune des démarches par lesquelles peu à peu l'esprit prend contact avec la nature, et s'achemine vers la connaissance complète de la causalité, trouve son expression dans quelqu'un de ces raisonnements que le logicien traverse avant de parvenir au syllogisme scientifique. Ainsi, le raisonnement par l'exemple, la similitude, conduit à l'induction, a l'énumération des éléments matériels dont sortira l'espèce et le genre ; le syllogisme du signe, d'autre part, prélude au syllogisme de la cause efficiente qui s'en dégage par conversion ; en effet, la physionomique, qui procède de l'apparence à la réalité, est la contre-partie dans l'ordre de l'être en soi, mais elle est aussi la première phase, dans l'ordre de la connaissance, d'une physique qui va de la réalité productrice à ses effets internes. Enfin, vers le syllogisme parfait où le moyen terme est forme, sont orientés le syllogisme par l'accident ou le syllogisme à conclusion négative, car l'accident est rattaché à la forme, car la privation en est à sa façon une détermination.
Au terme de ce double progrès, dont nous avons essayé jadis de retracer les diverses étapes dans notre thèse latine : Qua ratione Aristoteles metaphysicam vim syllogismo inesse demonstraverit (1897), il sera loisible, pour l'exposition du système, de se placer au point de vue de la tradition pédago-
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gique, de la scolastique. Alors, on prendra pour base la forme parfaite du syllogisme, et, comme la démonstration y est analytique (au sens kantien du mot), on en conclura que la causalité y est analytique : « La cause n'est pas autre chose que le principe du syllogisme, c'est-à-dire l'essence, laquelle s'exprime dans le moyen terme ; et les effets dérivent des causes de la même manière que les conséquences des principes K » L'unité des deux perspectives, qui, du point de vue de îa réflexion critique, paraissent incompatibles, est assurée, chez Aristote, par le renversement entre l'ordre de la connaissance et l'ordre de l'être, entre l'ordre pour nous et l'ordre en soi. Suivant une formule remarquable de Y Ethique à Nicomaque2 : To iayjxxoy Iv xfj àvaÀ'jTct rcpufâov iv t?) ^zvkazi. Ce renversement est le postulat fondamental du dogmatisme réaliste ; il permet de comprendre comment, avec Aristote, et pour une durée si grande qu'on a pu le croire définitivement fixé, s'est déterminé le type de connaissance qui a paru le mieux satisfaire à l'aspiration de l'homme vers la vérité, comment ce type de connaissance est fondé sur la causalité, où* fcjxsv ôs
77. — Les études précédentes nous permettent d'en préciser le caractère par référence aux doctrines de Démocrite et de Platon. Suivant Démocrite, la méthode pour atteindre à la vérité dans le domaine physique, était une décomposition élémentaire dont on peut dire, dans notre langage moderne, qu'elle est d'ordre chimique. Suivant Platon, elle consistait dans une connexion de relations intellectuelles, qui est d'ordre mathématique. Suivant Aristote, elle est d'ordre logique et métaphysique. Le matérialisme démocritéen laisse échapper ce qui constitue la réalité en tant que telle : la forme du tout. L'idéalisme platonicien considère le tout, mais sous son aspect statique seulement ; il néglige le tout dynamique. L'aristotélisme, s'installant à mi-chemin entre le réalisme et l'idéalisme, fait converger une série de notions analytiques vers une intuition du réel qui en respecte l'intégrité, qui l'en-
1. Hamelin, Essai sur les Eléments principaux de la représentation, 1907, p. 243. — Cf. Aristote, Met., Z, 7, 1032 b 26 : f, Ospjj-6-r;; toîvv/ rt Èv ta) <7Û)(j.aTi r{ fiépoç -r); uyistaç rt snrsTaé ~i aÙTÎj toioutov 6 Ïg~i |J.spbç -r,ç Oytétaç, et les articles de M. Robin sur la Théorie aristotélicienne de Iq causalité. Archic, fur Gcschichte der Philosophie, t. XXIII, 1910. p. 1 ci 184.
t, III. 5, 1112 23.
Z. Met., a, 993 b 23. Cf. Pfiys., II, 3, 194 b 18 : ti6*v«c 8' oC jcpôxepov etojxeôa sy.arrxov rp'iv av >,di:ou>[xsv tô osa -[ r.tp\ sxasTov (toOto o' stt'i tô Xaêeïv
l'expérience humaine kt la causalité physique
visage à ta fois dafts son unité et dans son devenir, qui fait dépendre son développement de son épanouissement final. On ne dira donc pins que l'esprit, avant de se placer en face des choses, s Vsl d'abord déterminé à lui-même ses conditions d'intelligibilité et qu'il fait ensuite de cette intelligibilité la mesure de L'être. L'esprit cherche à s'insérer dans le processus même du réel, pour pénétrer jusqu'à la source unique d'où dérivent, sous les espèces de la cause motrice, de la cause formelle, de la cause finale, les forces agissant sur une matière indéterminée et passive, et qui font que l'être devient ce qu'il est. Cette source de changement et de mouvement, ce n'est autre chose, en définitive, que sa nature même. La doctrine aristotélicienne des causes, conforme à L'intuition que les premiers théologiens et les premiers physiologues helléniques avaient de l'univers vivant, aboutit ainsi à doubler le monde des natures visibles et tangibles par un monde de natures idéales qui se tendent à travers les premières, les travaillent et les poussent à leur terme véritable. Une telle doctrine poursuit donc le même objet que celle de Démocrite et de Platon : elle prolonge le spectacle de la perception actuelle par la perspective d'un spectacle futur. Mais cette fonction de prévision ne s'accomplit pas en faisant de l'avenir la résultante nécessaire d'un certain nombre de conditions dont chacune est préalablement déterminée ; l'anticipation de ce qui sera n'est que le souvenir de ce qui a été. L'homme explique l'enfant, en ce double sens que Ventant devient homme, et que V enfant vient de l'homme. L'attitude d'Aristote est une attitude esthétique, non seulement devant l'art lui-même, mais devant la vie. Au lieu de procéder des parties au tout, des moyens à la fin, il veut n'apercevoir les moyens qu'à travers la fin, les parties qu'à travers le tout. De ce point de vue, chaque être se suffit à lui-même, en relation avec son moteur invisible qui le guide vers sa destinée, et qui est son âme. L'enfant devient homme parce qu'il a une âme humaine. Mais cette âme lui a été transmise : il l'a reçue de son générateur. Entre l'homme et l'homme, l'un qui est le père et l'autre qui est le fils, il y a la relation qui est entre deux existences distinctes, il y a l'opposition de la cause à l'effet.
Ainsi, comme il arrive à tant de formules aristotéliciennes, la proposition que l'homme engendre l'homme, laisse l'esprit indécis entre deux directions contraires : immanence et transcendance. D'une part, les êtres se développent en réalisant la forme propre qui leur est inhérente, qui est eux-mêmes en ce que leur réalité a d'intime et de spécifique. D'autre part,
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cette réalisation suppose, en chacun d'eux cependant, une aspiration à dépasser son état actuel, qui ne peut pas s'expliquer tout entière sans un attrait vers une fin supérieure et, en une certaine mesure, extérieure. Le monde des spontanéités vivantes constitue une hiérarchie tournée vers Dieu et dont Dieu lui-même, sans qu'il se tourne vers le monde, est pourtant le principe, le moteur initial. La doctrine de la causalité, au point où l'a conduite l'élaboration aristotélicienne, oscille entre deux tendances qui, développées chacune pour soimême, aboutiraient à deux visions antagonistes de l'univers et de Dieu.
Si cette conclusion est exacte, il est à croire que les conséquences de cette incertitude apparaîtront dans l'histoire ultérieure de la notion de la causalité. Philosopher dans les cadres de l'aristotélisme, devra consister à choisir entre deux orientations qui se mêlent et qui, implicitement, se contrarient à travers la Métaphysique ; ce sera incliner vers le naturalisme de l'immanence ou vers Vartificialisme de la transcendance. Et il se trouve que les limites extrêmes de la spéculation aristotélicienne ont été effectivement atteintes, cellelà dès les premières générations qui suivirent Aristote, avec le système stoïcien ; l'autre, au moyen âge, d'une façon plus précise avec la première Renaissance qui se manifesta dans les écoles arabes et qui répandit successivement chez les penseurs musulmans, juifs et chrétiens, l'idolâtrie de la pensée, de la parole aristotélicienne.