‹ L'expérience humaine et la causalité physiqueChapitre 87 sur 263 · Duhem, Essai, cité, p · texte numérisé non relu

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2. M. Jules Sageret a insisté sur ce point que le mouvement de la terre, chez les Pythagoriciens, se faisait autour du feu, non autour du soleil; c'est probablement une fausse interprétation du rapprochement fait par Copernic qui a donné naissance à la légende de l'héfiocentrisme pythagoricien, le Système du monde, des Chaldéens à Neœton, 1913, p. 187.

LA. CRISE DU DYNAMISME ARISTOTELICIEN

fice cosmologique de la période préscientifique, qui permettra de substituer le primat des relations intellectuelles au dogmatisme de l'intuition sensible. C'est pourtant un fait qu'elle fut loin par elle-même d'effectuer dans l'attitude de l'esprit humain cette transformation radicale qu'elle était appelée à rendre inévitable. Copernic maintient le pouvoir de l'autorité en même temps qu'il jette sur ses propres affirmations un voile d'incertitude. Et l'on comprend qu'en fait l'apparition d'un ouvrage tel que De Revolutionibus ait eu pour résultat immédiat d'augmenter le désarroi de la pensée humaine.

Il divisait la tradition contre elle-même, en ressuscitant un système oublié qui ne se contentait pas de contredire au système mis en vogue sur la foi d'Aristote et de l'Eglise, mais encore qui tendait à détruire l'évidence de la donnée immédiate, à renverser l'équilibre du sens commun. A la date de 1623, l'un des représentants les mieux accrédités de la pensée •catholique, le P. Garasse, écrivait comme une chose qui va de soi : « Je dirai, à ce compte, qu'Anaxagoras avait raison de dire que la neige était noire, et, pour toute excuse, qu'il le croyait ainsi ; que Démocrite était un bel entendement quand il disait que le ciel était composé d'atomes, car il le croyait ainsi ; que Copernieus était un habile homme, disant que la terre marche continuellement et que'le ciel s'arrête, car il le croyait ainsi i, »

86. — Le spectacle est assurément le plus étrange qui se puisse concevoir. Il atteste à quel point le savoir du moyen âge et de la Renaissance était dépourvu d'une structure interne capable de mener à la pratique de l'indépendance intellectuelle. Sans doute on y rencontre plus d'une formule qui est le pressentiment, -parfois plus que le pressentiment, des idées modernes. Mais ces ébauches, qui souvent demeurent extérieures et verbales, n'impliquent nullement la formation d'une conscience scientifique. Ce n'est pas avoir conquis l'autonomie, c'est avoir seulement changé de joug, que de substituer, comme ont fait les Réformés, l'autorité matérielle de la lettre à l'autorité matérielle de l'Eglise. Et de même, on n'est point parvenu à la liberté du jugement, parce que l'on est mis en possession de faits dont la science aura

1. La Doctrine curieuse des beaux-esprits de ce temps, on prétendus tels, liv. III, sect V, § 4, \>. 233. Cette même année 1623s le P. Merseane, (qui devait d'ailleurs changer de sentiment dès 1624) faisait paraître les Quwêiûionei eeieèerrimcce in Genesim, où l'hypothèse de Copernic est nettement combattue (Cf. Pierre Boutroux, Le Père Mersenne et Galilée, Scientia, Avril 1922, p. 2*3-285).

plus tard justifié l'exactitude si l'on ne sait pas en quoi ils sont justifies comme lois, ni même ce que c'est que justifier.

Pour mettre en évidence ce point qui nous paraît capital, nous prendrons un exemple développé par Duhem. Les anciens connaissaient la relation entre le mouvement de la lune et le phénomène de la marée. Mais cette connaissance avait eu pour répercussion principale de fortifier le crédit dessuperstitions astrologiques. A la vérité, des esprits, attachés aux principes rationnels de la civilisation, s'indignent contre une telle assimilation, et on lit chez Aulu-Gelle : « Parce que la marée de l'Océan correspond au cours de la lune, nous faudra-t-il croire que le ciel mène, comme par des rênes, l'affaire d'un particulier plaidant contre des riverains à propos d'une conduite d'eau, ou contre son voisin à propos du mur mitoyen ? Cela est trop sot et trop absurde1. » En revanche, un Basile et un Ambroise, pour qui le critère suprême de la vérité consiste dans la fides ex auditu, rapportent pêle-mêle l'action de la lune sur la marée, et son influence sur le cerveau des animaux, sur les coquillages, sur les parties molles des animaux2. Ainsi, par une disgrâce singulière, et qui caractérise le moyen âge comme tel, le vrai lui-même n'y sera connu que sous les espèces du faux. La liaison entre les mouvements des marées et la position de la lune est mise au rang des pouvoirs occultes qui ont été départis à l'astre de Phcebé ; d'autre part, la tradition de l'influence lunaire s'entremêle à une autre tradition, transmisé par Maorobe et par Paul Diacre : « La traduction en latin de Ylntroductorium in Astronomiam, d'Abou Masar, écrit Duhem, allait remettre en honneur la théorie astrologique qui attribue les marées à l'action de la lune ; mais cette théorie lunaire ne devait pas, de longtemps, faire oublier celle qui attribue le flux et le reflux à des gouffres capables, alternativement, d'absorber les eaux de la mer et de les revomir ; en exposant cette théorie-là, les Scolastiques ne manqueront guère d'accorder à celle-ci au moins une mention0. »

87. — Le vice dont souffre la pensée humaine au moyen âge, c'est une confusion radicale qui interdit tout redressement vers l'autonomie d'un jugement discriminant. La Renaissance redouble encore cette confusion par son érudition ardente et

1. Les nuits attiques, liv. XIV, I, apud Duhem, op. cit., II, 1914, p. 279.

2. Renvoi à ['Homélie VI. in Hexaemeron , ch. X, et à VHexaemeron, IV, vu, 29 f;t 30, apud Duhem, le Système du monde t. II, p. 461.

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