Duhem, le Système du monde, t. III, 1915, p
LA CRISE DU DYNAMISME ARISTOTÉLICIEN
vivante mais tout de même indigeste, par son imagination hardie mais d'autant plus crédule. Montaigne en porte un témoignage indigné : « On reçoit la médecine comme la Géométrie ; et les batelages, les enchantemens, les liaisons, le commerce des esprits des trespassez, les prognostications, les domifications et iusques à cette ridicule poursuitte de la pierre philosophale, tout se met sans contredict l. » Seulement à Montaigne, l'homme clu xvr9 siècle en qui apparaît déjà la conscience du vrai qui est vraiment vrai, il manque les points d'appui nécessaires pour remplir, grâce à un contenu adéquat, son exigence de vérité. De cette géométrie même, qui lui sert de référence pour condamner toutes les superstitions, il ne tire guère qu'une leçon de scepticisme : « Et m'a l'on dict qu'en la Géométrie (qui pense avoir gaigné le haut point de certitude parmy les sciences) il se trouve des démonstrations inévitables subvertissans la vérité de l'expérience ; comme Iacques Peletier me disoit chez moy qu'il avoit trouvé deux lignes s'acheminans l'une vers l'autre pour se ioindre, qu'il verifioit toutefois ne pouvoir iamais, iusques à l'infinité, arriver à se toucher ; et les Pyrrhoniens ne se servent de leurs argumens et de leur raison que pour ruiner l'apparence de l'expérience. » (Ibid., p. 324.)
Que devait-il donc se produire qui fournît à l'humanité les points d'appui grâce auxquels la conscience intellectuelle devait apparaître source de vérité positive ? Descartes l'a déclaré avec cette conscience de soi qui ajoute à son génie de savant une consécration souveraine, qui fait de lui « le maître du chœur ». Il répond aux Dissertations du P. Bourdin en lui demandant : « Si d'aventure il avait une corbeille pleine de pommes, et qu'il appréhendât que quelques-unes fussent pourries, et qu'il voulût les ôter de peur qu'elles ne corrompissent le reste, comment donc s'y prendrait-il ? Ne commencerait-il pas tout d'abord à- vider la corbeille? Et après cela, regardant toutes ces pommes les unes après les autres, ne choisirait-il pas celles-là seules qu'il verrait n'être point gâtées ? Et, laissant là les autres, ne les remettrait-il pas dans le panier*2. » Telle est l'œuvre que Descartes entreprit,
t. Essais, II, xii, Ed. Strowski, Bordeaux, t. II, 1919, p. 307. — Cf. Mach, l" Mécanique, Empoté liistorique et critique de so/t décetoppemei f . trad. Emile Bertrand, 1904, p. 432 : « Dans le célèbre ouvrage de J.-B. Porta, Mi/jjia A'atu ralis,... qui contient d'importantes découvertes jphysiques, on trouve toute espèce de pratiques de sorcellerie" et de démonologic qui le cèdent à peine à celle des guérisseurs indiens » Lu, Marjia Naturafis a été publiée en 1560. Pour une appréciation plus complète de cet empirisme mogique, voir L. Blanchet, Campanella, 1020, p. 201.
2. (Evores de Desrartes, Edition Adam-Tan nery (que nous désignerons par A. T.), t. VII, 1901, p. 481.
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setdi ei à lui seul ; oeuvre héroïque qu'il était nécessaire d'accomplir u m exitv veteris Philosophiae et in aditu novœ1 ». l ue philosophie des concepts, qui projette l'univers du discours dans le plan de la transcendance théologïque, peut bien, avoir recueilli toutes les formules dont on prouvera plus tard qi Te Iles sqnl d'accord avec la vérité ; elle n'en sera pas plus avancée^ car elle ne dispose pas de l'instrument qui rejoint ces formules à la réalité ; elle risque seulement de gâter la vérité au contact de l'erreur, de provoquer, en favorisant la crédulité à L'égard du faux, le scepticisme à l'égard du vrai. La philosophie du jugemènt, d'autre part, n'aboutit à rien la ut qu'elle se borne à vider le panier sans savoir comment le remplir à nouveau. Mais Descartes vide le panier et il le remplit.
Sa critique des superstitions médiévales que prolongent les pratiques occultes auxquelles se sont plu les esprits les plus amplefe de la Renaissance, est aussi ferme que celle de Montaigne ; plus exactement, elle est celle de Montaigne : « Pour Tes mauvaises doctrines, je pensais déjà connaître assez ce qu'elles valaient pour n'être plus sujet à être trompé, ni par les promesses d'un alchimiste, ni par les prédictions d'un astrologue, ni par les impostures d'un magicien 2. » Or, ce qui explique le crédit de ces pratiques illusoires, c'est l'incertitude et la fragilité des bases sur lesquelles la. tradition scolastique faisait reposer l'édifice du savoir humain. Le contenu de la tradition est incapable de satisfaire à l'exigence loyale • le la clarté et de la distinction intellectuelle. Aussi, dira Deseartes dans V Abrégé des Six méditations, « nous pouvons Généralement douter de toutes choses, et particulièrement des choses matérielles, au moins tant que nous n'aurons point d'autres fondements dans les sciences que ceux que nous avons eus jusqu'à présent. » (A. T., IX, 1904, p. 9.)
Descartes est le fidèle disciple de Montaigne jusqu'à cette « crise d'enthousiasme » du 10 novembre 1619 où une idée t'illumine, « l'idée que le corps des sciences est un et que c'est à lui, René Descartes, qu'échoit la mission de le constituer3 ». L'unité de la science a sa source dans l'unité de méthode ; et la méthode unique, c'est celle qui a fait ses preuves, dans l'arithmétique et la géométrie, pour la discrimination du vrai et du faux. Le souci de fonder une telle disen-