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L'expérience, la chirurgie pure et la tachytomie

Les trois mémoires que j'esquisse dans cette brochure ont été rédigés et ont vu le jour presque en même temps ; ils ont été lus au congrès scientifique d'Angers ; ils ont eutr'eux des rapports intimes qu'on est loin de soupçonner, mais qu'on ne manquera pas d'apercevoir plus tard; et ils, ont les uns et les autres, un air d'originalité et d'excentricité tel , qu'il leur a mérité les qualifications de paradoxes et de monstruosités , et qui a valu à leur auteur les sentimens de commisération et de pitié qu'inspire toujours un confrère , lorsqu'il a le malheur de tomber dans l'enfance ou pis encore.

J'ai donc réuni ces trois pièces, comme autant de corps de délit; mais avec la conviction toutefois, qu'elles se donneront la main et s'aideront mutuellement à pénétrer et prendre pied dans le domaine de la chirurgie, et qu'elles tendront par là à m'absoudre aux yeux de cette science. Elle ne pourra en effet , ni se réformer , ni pro-

gresser qu'autant que ses bases fondamentales , ses principes et ses élémens seront exactement déterminés et compris , puis étudiés séparément , sans mélange ni confusion.

C'est à quoi tend ce triple travail ; travail qui n'a pas encore été tenté, et dont je ne balance plus à me charger, puisqu'une plume plus habile que la mienne ne veut pas l'entreprendre.

Peu m'importe, qu'on m'accuse de mettre ainsi le sceau à la sentence d'ineptie et d'égarement , que le journalisme et maints savans confrères se sont plu à prononcer contre moi ; il est, quelque part , un tribunal d'appel et de cassation.

Lausanne, ce l^"" Octobre 1843.

(Expérience is the mistress offooh.)

Depuis bien des années je me suis prononcé , d'une façon assez peu révérencieuse, sur le compte de l'expérience et de ses résultats. Gela a dû d'autant plus surprendre et révolter, qu'on va répétant partout : que nos plus solides connaissances nous viennent de cette source , et qu'en dernière analyse, il importe d'y puiser sans cesse.

Il faut donc , de ma part , sinon du courage , du moins une profonde conviction d'être utile; pour que, n'ayant nulle envie de me suicider et connaissant, d'ailleurs, toute la résistance que je rencontrerai dans les préjugés et les intérêts divers, même des hommes les plus haut placés, je vienne, cependant, protester aujourd'hui contre un pareil guide.

Voyons d'abord ce qu'on entend par l'expérience et comment on la définit: C'est, nous disent les dictionnaires français les plus modernes, l'action d'expérimenter. Et, si vous voulez connaître

* J'ai fait tirer, à part, quelques exemplaires de ce premier mémoire, peuples personnes qui ne s'occupent pas de chirurgie.

la valeur de ce dernier mot, vous lirez « qu'ex- » përimenter.... c'est faire Texpénewce de.... »

Dans un dictionnaire allemand , l'expérience est assimilée à l'épreuve, l'usage, la pratique, l'empirisme, la routine. Tout cela est si pitoyable et si vrai, en même temps, que je n'ai pas été surpris de trouver , et que même j'ai lu avec un certain plaisir, dans un dictionnaire anglais, cette sentence deux fois reproduite : « L'expérience » est.,., la maîtresse des fous » (mistress of fools.) Aussi me suis-je empressé d'en faire l'épigraphe de ce mémoire.

On le voit donc : ou il est impossible de définir Texpérience, même très-approximativement, ou bien l'explication qu'on en donne est bien loin de satisfaire. Cependant, on convient, assez généralement : « que l'expérience est la connaissance des choses , qui est acquise par un long usage. »

Eh quoi ! il faut un usage prolongé du feu , pour savoir qu'il brûle? d'un couteau, pour être certain qu'il coupe ? de la poudre et du canon , pour être sûr qu'ils imitent l'eflet de la foudre ? de la boussole , pour apprendre que son aiguille se dirige constamment vers le pôle ?

J'en dirai autant de la plupart des dispositions anatomiques et physiologiques , ainsi que des caractères de la pathologie et de la thérapeutique

chirurgicales ; et il me serait facile de passer en revue, sur le même ton, tout ce qui concerne nos connaissances , en fait de galvanisme , de magnétisme, d'autres agens physiques et chimiques , de leurs combinaisons, de leurs effets variés, {etc. etc. Demandez plutôt au savant illustre dont la Suisse et Genève s'honorent , si , par hasard , il a consulté l'expérience, lorsqu'il s'est immortalisé, en donnant, à tout ce qu'il touche , le brillant et , pour ainsi dire, la valeur du plus précieux des métaux ? Etait-ce bien encore l'expérience qui tendait la main à l'illustre Cuvier, quand , avec quelques débris fossiles , il constituait , de toutes pièces^ sa ménagerie antédiluvienne ?

On pourrait admettre, à toute rigueur , et faire aux partisans de l'expérience cette grande concession , à savoir : que ce qui a besoin d'un trèslong usage, pour être bien connu , appartient, de droit, à leur idole ; mais à condition qu'elle n'ait pas celui de prononcer sur tous les autres objets. Il lui serait donc octroyé, dans l'état actuel de nos connaissances, d'élucider, à sa manière, tout ce qu'il n'est pas possible d'éclairer aux lumières de l'intelligence , au flambeau de la raison , par l'intervention de la science , par les efforts da génie, ou par le concours de nos sens. Mais, convenons alors , que sa sphère d'activité se trouvera singulièrement restreinte , puisqu'elle ne s'étendra

que sur des sujets tellement obscurs , qu'ils ne pourront être constatés que par des moyens en dehors de la raison , de l'intelligence , de la science , du génie ou des sensations ; c'est-à-dire , par un mode presque instinctif, qu'il est évidemment impossible de définir , et dont il est difficile de se rendre compte.

Mais encore , tout cela même ne sera possible qu'au point de vue purement rétrospectif ; car l'expérience, en supposant qu'on persiste à vouloir l'admettre au nombre des moyens propres à nous éclairer ; l'expérience ne peut garantir que le passé seulement , jamais le présent et encore moins l'açenir. Quel est, en efïet, l'individu doué d'assez de suffisance et de fatuité pour oser soutenir : que ce qui a eu lieu , dans des circonstances en apparence parfaitement identiques, va se renouveler exactement de la même manière , dans le moment actuel ou à quelque temps d'ici ? C'est que, açec l'expérience seule (laquelle ne juge, en général, que sur de simples apparences) , il n'est donné à aucun mortel d'embrasser et de mesurer la portée de toutes les causes qui ont donné lieu à tel ou tel phénomène , et qui pourront le reproduire et le modifier.

L'expérience ! Eh ! quel est l'homme qui ne jure sur la sienne propre, et n'y rattache ses règles de conduite ? Et même , chose remarquable ! Ce

sont présisément les individus les moins propres à lier deux idées ensemble , et les plus déraisonnables , qui sont constamment à cheval sur leur expérience , se laissent fasciner par elle , rélèvent à la hauteur du dogme, et sont capables, pour elle , de se livrer aux plus déplorables extravagances.

Qu'est-elle donc, même en médecine? Hélas ! le plus souvent, rien qu'un mode particulier et purement mdwc?Me/ de voir et d'apprécier certainsobjets; de s'en laisser impressionner de mille manières différentes; de juger tout ce qu'on voit, suivant qu'on est soi même imbu de telle ou telle théorie, qu'on partage aveuglement l'esprit de quelque coterie , qu'on a épousé certains partis ; etc. etc.

IS'avons-nouspas, en effet, l'expérience irrécusable des Brownistes? des Broussaisiens ? des Purgons? des juguleurs de maladies Pjdes affameurs de malades? des controstimulistes ? des magnétiseurs? des homœopathes? allopathes? Hydrosudopathes? Et ne sommes-nous pas en droit d'affirmer, au milieu de ce conflit édifiant d'expériences irréçocahlement acquises à la science , comme on va disant : que l'expérience en médecine n'est , en général , qu'un composé de traditions, un ramassis rf'Us et coutumes , d'habitudes prises ou imposées , de faits plus ou moins vagues , incohérens et susceptibles

des explications les plus étranges ! Tout cet imbroglio se résume, du reste, bien tristement, dans cette sanglante épigramme , si souvent jetée au nez des médecins : « Hippocrate dit oui ! mais Gallien dit non I »

Voilà pourquoi je fais Fi de cette expérience-là, pour tout ce qui concerne la chirurgie. Celle-ci peut, en effet , se passer entièrement de l'expérience : car il lui suffit de secouer son joug importun , et de s'appuyer sur ses principes naturels et immuables , pour être en mesure de se constituer scientifiquement, et de s'avancer , résolument et avec confiance, dans la carrière du positif et du progrès.

Si j'ai choisi la médecine comme un exemple du peu de foi qu'il convient de faire sur l'expérience, ce n'est certes pas pour ravaler une profession à laquelle je m'honore d'appartenir ; mais parce que cet exemple est le plus frappant de tous, et qu'on se plaît généralement , à ériger l'expérience en souveraine de la pratique médico-chirurgicale.

Il est permis , toutefois , d'accuser également cette même expérience et ses fâcheux résultats , dans tout ce qui touche aux intérêts les plus sacrés de l'humanité. En effet, et en mettant hors de cause les croyances religieuses, les formes gouvernementales et l'éducation, sur lesquelles , en fait d'expérience, il y aurait, d'ailleurs, trop à dire ,

on peut citer, en faveur de mon opinion : l'agriculture, le commerce, l'économie politique, l'art de la guerre , la navigation , les moyens faciles et prompts défaire communiquer ensemble les individus, de relier les nations et de satisfaire à leurs besoins croissants ; enfin, tous les arts et métiers.

Que seraient toutes ces nécessités des sociétés modernes, si , de nos jours , on se fût contenté de les envisager , traiter et faire progresser , comme la médecine, par la voie équivoque et interminable de Texpérience, et sans les rattacher, comme je viens de le dire de la chirurgie , à des bases scientifiques, à des principes solides et bien compris? Evidemment, on aurait mis, à ces brillantes manifestations de l'intelligence humaine, une bride ; non pas afin de la guider, mais pour arrêter ses belles inspirations, ses heureux élans. Car, il ne faut pas se le dissimuler, l'expérience n'est qu'un frein, sous lequel on cherche constamment, à retenir tout ce qui tend à s'élever et à sortir d'une mauvaise ornière.

Chacune des branches de nos connaissances a, du reste, son représentant avoué et naturel, son expert ^ ou prétendu tel , et qui est plus ou moins en mesure d'apprécier sa marche , ses côtés forts

* Expert « Fort versé en quelque art qui s'apprend par expérience. » (Dictionnaire) N'est-ce pas plutôt celui qui a des connaissances spéciales ^ un spécialiste ?

et faibles , ses besoins , les lois qui la régissent , et qui peut en parler pertinemment, tels sont, par exemple et chacun dans sa spécialité, l'agronome, le médecin, le chimiste, le] mathématicien, le plus mince artisan.

Mais quel est le présomptueux qui voudrait se poser en délégué, en organe de l'expérience, et qui se croirait chargé, par elle, de défendre ses intérêts les plus chers P Personne assurément ; car tout le monde a également droit de s'en occuper et , notez le bien ! chacun pour soi. De sorte qu'on n'est pas mieux fondé à contester la valeur de l'expérience de tel et tel individu ou bien de telle ou telle classe de personnes , qu'à disputer sur les sensations, les préférences et les goûts que les uns et les autres peuvent éprouver. Belle garantie, vraiment! de l'infaillibilité des oracles de cette patrone ! Le bon billet qu'ont là ses sectateurs et tous ceux qui , ne pouvant avancer que par elle, ont besoin de cette paire de béquilles, pour assurer leurs pas chancelans.

Quand on prétend en appeler à l'expérience , quand on ajoute qu'elle aura à confirmer ou invalider les espérances qu'on nourrit ; qu'entend-on par là ? Veut-on faire incessemment des essais, des expériences, afin d'éclairer cette expérience sur laquelle on se fonde ? Non ! car celle-ci n'est jamais pressée ; elle est même en général passive, et attend patiemment que letemps.

l'usage, quelques circonstances particulières, le hasard viennent l'instruire sur les avantages ou les inconvéniens des choses qui se passent autour d'elle, afin d'en prendre acte.

L'observation, au contraire, a toujours l'œil ouvert, elle veut des essais, des examens continuels, et va sans cesse au devant, à l'encontre de ce que l'expérience laisse arriver, paisiblement et sans souci.

L'expérience a prononcé, dit-on parfois , et a fait changer d'avis. C'est qu'on s'est aperçu et qu'on a observé plus tard, qu'on n'avait pas pensé à tout , que tels besoins ou telles conditions se sont développés, au fur et à mesure qu'ils se sont fait sentir , par la pratique.

On fait donc trop d'honneur à l'expérience , en l'amalgamant ou confondant avec le fait et Vohserçation ; car ceux-ci suffisent constamment, pour résumer, en termes clairs et bien définis , tout ce qu'on a compris et ce qu'on comprend encore , sous le nom vague et insaisissable d'expérience. Cette dernière donc, bien loin d'être une nécessité du langage scientifique, ne fait que nuire à sa clarté ; de sorte que la logique ne tardera guère à la renier tout à fait.

A Dieu ne plaise ! que je veuille comprendre , sous le même nom , les essais, les épreuves, les recherches , les expériences qu on est obligéd'instiluer

dans le but d'éclairer certains faiti. Il s'agit ici , aii contraire, de cette doctrine vague, ambiguë, indéchiffrable et obscure, sous laquelle on ramène et confond, sans cesse, des doctrines qui méritent d'être envisagées avec un esprit plus logique , et qui peuvent, en effet, être rangées dans un cadre qui ne répugne pas à la science.

Si la torpille, par exemple, vous décharge une secousse électrique, ce n'est là qu'un simple fait; mais, s'il est bien observé, le physicien peut instituer des expériences j afin de constater la nature du fluide qui produit la commotion; et l'anatomiste ainsi que le physiologiste auront à faire des observations et des recherches , sur l'organe destiné à celte fonction exceptionnelle. Que servirait aux uns et aux autres d'en appeler à l'expérience?

C'est un fait aussi que la vaccine préserve de la petite- vérole ; que le soufre guérit la gale ; que la bave d'un chien enragé, le crochet de la vipère et le dard envenimé de certains insectes produisent des effets analogues à ceux de la calomnie , de la médisance et de l'envie.

Mais chacun de ces faits , pour être bien constaté et prendre rang parmi nos connaissances solides, a eu besoin, d'abord, d'être observé ou aperçu, sans quoi il n'eût pas existé poumons. Cependant, il aura pu se passer bien des siècles, avant qu'un on plusieurs observateurs habiles aient successi-

vement sorti tous ces faits du domaine aride de la routine aveugle et du grossier empirisme ; avant que, parleurs efforts, ils les aient élevés à la hauteur scientifique ou pratique.

Du reste, il doit arriver, assez souvent, que tel fait aura été observé, plus ou moins bien ou plus ou moins mal; que, pour tel autre, une seule observation, très-bien ou très-mal faite, aura paru suffire; qu'ici, une masse imposante de faits et d'observations n'équivaudra jamais qu'à zéro; tandis que là , au contraire , un fait unique , observé une seule fois, sera décisif, parce qu'il est la conséquence immédiate de prémices ou d'élémens incontestables dont on dispose , ou bien le produit de la puissance du génie de l'observateur.

Mais, peut-être voudra-t-on soutenir, que les faits observés, une ou plusieurs fois , constiluent, précisément ce qu'on est convenu d'appeler l'expérience? Alors les sublimes arrêts de cette autocrate s'étendraient : à l'air, nécessaire à la respiration ; à l'eau mouillant ce qu'elle touche ; au soleil, éclairant et réchauffant la terre ; à deux ajoutés à deux et s'élevant ensemble au nombre de quatre. Tout comme aussi on pourrait fort bien dire , pour masquer son ignorance : Je n'ai pas l'expérience de la lecture, de telle ou telle langue, vivante ou morte, de la valse, du galop, etc.

Ona prétendu que le mot expérience et la chose

qu'il exprime sont absolument indispensables, pour embrasser Tensemble des faits et des observations qui sont soumises au jugement des hommes, et qui doivent servir à éclairer et guider ceux-ci. Où trouve-t-on cette explication? Et comment est-il possible qu'elle puisse subsister , à côté des mots doctrine, théorie, système, connaissances, conviction, formules, principes, bases scientifiques, dont le sens est au moins exactement déterminé et généralement très- bien saisi?

Un savant de Genève, M. le professeur Choisy , en se posant en champion de l'expérience, a cru trancher la question, au moment où je l'ai soulevée à la Société suisse des Sciences naturelles , en faisant observer : « Que nous avions trois moyens » d'atteindre à la vérité, tous trois admissibles » chacun dans sa sphère ; l'observation avant tout, » puis l'expérience des temps passés , et enfin la « hardiesse de la pensée, les hypothèses, aux- » quelles ont eu recours ceux même qui, comme » Newton, en avaient le plus critiqué l'emploi. » (Revue Suisse, août 1845, pag. 562).

Mais, puisque l'observation va avant tout, et que M. Choisy lui rend parfaitement justice, en proclamant celle grande vérité , on ne voit pas trop alors ce que pourra signifier l'expérience des temps passés. L'observation ne pourrait-elle être invoquée et n'aurait-elle de force qu'aujourd'hui même

OU dans le momenl actuel? Serait-elle, par hasard, nulle et non avenue, dès qu'il s'agirait dVi/er? Et devrait-elle, vis-à-vis de ce temps passé et parfaitement passé, comme est le jour d'hier, prendre alors le titre d'expérience, et jouir de tous les privilèges attachés partout à ce grand mot?

Je demanderai encore, si l'observation des temps passés ne serait pas une locution plus précieuse et plus claire que celle exprimée par l'expérience de ces mêmes temps ? Et si ces cinq derniers mots sont plus positifs et plus logiques que les quatre précédens qui leur répondent.

Un autre collègue, non moins distingué et de la même ville, a envisagé ce sujet d'une manière plus explicite : il a demandé.... l'ordre du jour.

Il est trop connu par son urbanité parlementaire, pour qu'on ne doive pas inférer de sa motion, qu'il avait hâte de faire cesser cette discussion, afin de venir à mon secours, ou, peut-êtrede dégager son concitoyen, qui s'était évidemment lancé dans une fausse route.

Convenons plutôt, qu'on doit abandonner, aux gens bornés et vulgaires , le monopole de l'expérience, et tenons-nous pour dit de ne jamais discuter avec eux, dès qu'il leur arrivera de prononcer le mot ou d'invoquer la chose.

Mais réservons aux hommes sensés et de science, les noms qui expriment les actes et les phénomè-

nés qui sont l'objet d'une opération essentiellement intellectuelle, et qui exigent, de toute nécessité, le concours de certains raisonnemens ainsi que l'intervention d'une intelligence plus ou moins éclairée ; deux facultés qu'il est permis de refuser nettement , au plus grand nombre.

La différence et la supériorité de l'observation , à l'égard de l'expérience, sont, d'ailleurs, tellement tranchées et si caractéristiques , qu'un homme de sens sera toujours flatté de passer pour avoir l'esprit d'observation ; tandis que personne au monde

ne se souciera de posséder celui d'expérience.

C'est que l'esprit de 6on aloi sait toujours respecter les convenances et ne se compromet jamais.

Si l'on ne cesse d'affirmer, que tel individu est expérimenté et qu'il a l'expérience des hommes et des affaires ; certes , on serait mieux compris et , du moins dans le vrai, quand on dirait : que cet individu-là a l'habitude des choses et qu'il a appris A les connaître, ainsi que les hommes, en les observant bien et plus ou moins longtemps.

Si , pourtant et à l'instar de la prétendue expérience, l'observation, comme toutes les démarches humaines, est aussi sujette à se fourvoyer, elle sera, à coup sûr , moins exposée aux faux pas que Texpérience, parce qu'elle est, au rebours de cette dernière, essentiellement attentive, intelligente et sur ses gardes. Ses erreurs n'auront, d'ailleurs, ni

des inconvéniens Irès-graves, ni une importance extrême , attendu qu'on n'attache qu'une assez mince valeur, à l'observation pure et simple des faits, tandis que l'expérience, telle qu'elle est adorée partout , est toujours censée avoir une immense portée et même quelque chose de trèspositif, sinon de solennel, qui lui assure définitivement sa place , dans les archives de nos connaissances.

Que dire, par exemple, à quelqu'un qui s'appuie vigoureusement sur son expérience propre? S'il arrive qu'on ne soit pas de son avis , on le paie de la même monnaie et on en reste là. Au lieu que, s'il s'agissait de faits et d'observations , on pourrait du moins s'expliquer et, peut-être, s'entendre sur leur valeur.

On m'a reproché, à ce sujet, qu'au milieu du choc de tant d'opinions et du conflit de cette foule de choses, qui divisent déjà le monde et affligent l'humanité , il était peu sage de susciter encore une vaine querelle de mots; qu'il était, d'ailleurs , indigne d'un homme , qui plie sous le poids des années , de s'amuser niaisement à peser ces mots-là ; à faire , de synonymes purs ou très-faiblement nuancés , ses joujoux, et à chercher à intéresser, à ce pitoyable jeu, l'élite des savans de plus d'un pays. — Mais après tout ce que je n'ai cessé d'expliquer, n'est-il pas évident ,

au contraire, que, sous le rapport de l'association, Vexpérience est loin de mériter cet excès d'honneur, et que l'observation, avec tous ses avantages, a droit de protester contre tant d'indignité.

Je conviens, toutefois, (car c'est ici qu'on m'attend et qu'on veut m'attaquer), que, dans V enfance à.Q l'humanité, ainsi que dans celle des sciences d'application et, tout particulièrement, dans ce qui concerne la chirurgie et la médecine ; je conviens que chacun était bien forcé de marcher en tâtonnant; d'aller méticuleusement; d'être, à lui seul, le répertoire encyclopédique des connaissances acquises de son temps, l'organe révéré et chargé, peut-être, de les conserver et communiquer traditionnellement, à sa famille, à ses contemporains et, par ceux-ci, aux races futures.

Mais, qui ne comprend combien cette marche, qui est aussi celle de l'observation pure et simple , était incertaine et rampante? et comment des faits observés et enregistrés, de la sorte, devaient nécessairement être entachés d'inexactitudes, de contradictions «t de non sens! Et nous voudrions, au XIX"^® siècle, n'être que les fidèles continuateurs des Empiriques bruts , grossiers et ignares , des grands enfans , et persister à nous traîner lourdement et vaguement, sur leurs traces! C'est impossible !

Il est vrai qu'on m'a soutenu que l'huma-

jjité continue, hélas ! d'être dans l'enfance, et que nous ne sommes guère , en fait de connaissances, que des pygmées un peu moins imperceptibles que nos devanciers; de sorte que nous devons continuer, comme eux, à nous traîner, terre àterre et à la faveur d'un peu d'expérience, voire même d'empirisme et de routine. Mais cette réflexion est loin d'être juste, grâce à la fréquente réunion des nombreux corps sa vans, à la division, de plus en plus tranchée et générale du travail et, surtout, à la presse, qui établit, entre tous les peuples, un heureux communisme intellectuel, scientifique et artistique.

Dotés donc , comme nous le sommes , des moyens les plus expéditifs de nous éclairer mutuellement ; et pouvant profiter des lumières, si abondamment répandues partout, nous nous attacherons, par des expériences , des recherches et des essais variés, à faire jaillir des théories , des doctrines ou des principes, et à les établir et arrêter solidement, afm qu'ils nous servent de boussole et de base de conduite.

S'il devait en être autrement , si nous nous attachions de préférence à l'expérience de nos ancêtres , à leur manière de la comprendre , de l'acquérir et d'en faire usage, il appartiendrait alors aux réunions des sociétés savantes, à ces congrès scientifiques de l'Europe moderne , de flétrir ces fâcheuses tendances.

Tout au plus pourrait-on assigner, à Texpérience, la valeur intrinsèque de cette éducation stérile et de la plus ignoble espèce, que reçoivent certains individus et qu'on donne , malheureusement encore, à des nations tout entières. Aussi les force-t-on, par là, ou de rester stationnaires, avec tous les préjugés attachés à l'ignorance , ou bien de ne progresser que comme les hommes des premiers âges du monde. On les prive , par conséquent, des mille et une sources d'instruction, dans lesquelles peuvent puiser, de nos jours, tous les peuples qui, comme la plupart des européens , ont une intelligence cultivée.

C'est surtout, je le répète, par le merveilleux organe de la pensée, des faits et gestes des hommes les plus éminens ; c'est par le concert universel de toutes les presses qu'on acquiert, à l'heure qu'il est, très - rapidement et sûrement, les connaissances les plus utiles, les plus précieuses et les plus variées , sans qu'il puisse être question de l'expérience. Oui ! il est doux de le proclamer! (et l'expériejice , elle-même, pourrait se vanter ici d'être, une fois, d'accord avec la raison). Oui ! l'émancipation toujours croissante de l'imprimerie est l'heureux et puissant correctif de la lourde expérience , de ses bévues et de ses sottises. En effet, plus la presse sera. libre et sage, plus elle étendra son heureuse influence, plus elle sera goûtée

et appréciée par un plus grand nombre d'individus instruits ou avides d'instruction ; et moins aussi il pourra être question de l'expérience, telle qu'on l'entend partout. En d'autres termes : plus l'éducation d'un individu ou d'un peuple sera soignée, et moins ils se soucieront de se placer sous le joug d'un pouvoir, qui ne tolère jamais le plus mince libre examen.

Aussi , grâce à l'essort général que sait prendre la pensée, et aux encouragemens que reçoivent, partout, le zèle, le savoir et le génie , peut-on prédire, à la Lorette des maniaques , que bientôt elle ne se verra plus courtisée que par quelques rares aliénés, au-delà et en-deça du détroit de la Manche.

Voyez, au demeurant, l'étrange position qu'on nous fait, aujourd'hui encore, par et pour cette expérience, telle qu'on la comprend généralement. S'agit-t-il, par exemple, d'une innovation importante et, dans ma profession, d'un moyen , d'un procédé, d'une médication dont le besoin se fasse profondément sentir , et en faveur desquels parlent, hautement déjà, l'analogie, l'induction, le témoignage de praticiens recommandables, ainsi que des essais heureux, qu'on peut, d'ailleurs, facilement et impunément reproduire? Eh bien! qu'arrive-t-il alors, même aux académiciens , aux hommes haut placés et à leur cohorte obligée et

docile, lesstationnaires et conservateurs à tout prix? Ils ne nient pas, précisément, que l'objet en question ne puisse avoir son bon côté ; mais ils insistent, avec force, sur de nouvelles épreuves, sur des faits mieux articulés, parlant avec plus de netteté et , avant tout, sur la nécessité de consulter, plus longuement, l'insaisissable, l'indéfinissable et la mystique reine des nébuleuses d'ici-bas.... L'expéaiENCE^ et toujours l'expérience !

C'est fort bien ! Mais croyez-vous bonnement que tous ces retardataires titrés mettent la main à l'œuvre , quoiqu'ils le dussent et le pussent aisément, afin de multiplier ces essais tant désirés? D'accumuler et d'éclairer ces faits si importans? Et de donner gain de cause à cette expérience, si dévotement invoquée? Pas le moins du monde! Ils se soucient , au contraire , si peu de cette expérience-là et de ces faits, qu'ils récuseraient encore ces derniers, en faveur de leur fascination, fussent-ils clairs comme le jour et aussi nombreux que les étoiles qui sintillent au firmament.

C'est ainsi, du moins, que, sous le règne fangeux de l'expérience , le quinquina a été baffoué , près de cent ans , avant de pouvoir être introduit dans la pratique, contre les fièvres intermittentes ! Que les moyens dont Paracelse et les alchimistes ont enrichi la matière médicale ont été vus, avec horreur , tout aussi longtemps ! Que le tartre sti-

biéj entr'autres , a eu Thonneur de la proscription, par certain parlement ! Et que Tinnoculation se glorifie également d'un sort tout pareil ! Que faisaient alors , à Paris, les hommes de l'art et de savoir? Il est probable, qu'appuyés bravement sur les échasses de leur expérience , ils ricanaient et s'amusaient à traîner dans la boue , ceux qui s'apppliquaient à leur faire entendre la -voix de la vérité.

Un sommeil séculaire, en face de besoins si vivement sentis, auxquels quelques légers essais pouvaient remédier et en fort peu de jours ; cette longue léthargie aurait droit de surprendre , de la part de l'expérience, si nous ne savions pas: qu'elle professe encore et au plus haut degré cette autre doctrine , cette belle maxime émanée , dit-on , de la sagesse suprême : Qu'en fait d'objets chers à l'humanité, on ne saurait jamais se hâter... trop lentement !

Combien de siècles l'expérience a-t-elle passé dans un profond et stupide sommeil , au milieu des tourbillons de noires et brûlantes vapeurs, sans même en soupçonner la puissance? Et est-ce bien à elle qu'il faut savoir gré des immenses bienfaits que procure l'application de ce précieux moteur?

Mais aussi, admirez, par un fait à jamais déplorable , combien ont de constance et de force ,

et à qael point sont sacrés les décrets de Texpérience! Le corps le moins capable de nuire, la substance la plus précieuse en chirurgie , le coton a été un objet d'épouvante et d'horreur, dans l'univers entiers, pendant des milliers d'à nnées; et il est, aujourd'hui encore, stigmatisé par les hommes les plus recommandablesetles corps académiques les plus illustres, uniquement parce qu'il a plu à une vieille débauchée, au service des petites maisons, de le déclarer... venimeux!

Faut-il donc s'étonner, si l'on ne cesse de protester et toujours au nom de l'expérience, contre les promoteurs de nouveautés utiles? qu'on traite de paradoxes leurs propositions? qu'on suspecte leur caractère? qu'on les persiffle et persécute? et qu'on entrave leurs efforts de mille petites manières et par une foule de tracasseries et de vexations? Il est vrai qu'on recommande, en même temps , de faire incessamment parler les faits et prononcer l'expérience! Concilie qui pourra ces deux façons de voir et de faire !

Telle est, du reste, la marche constante de l'esprit humain, et tel a été le sort de tous les hommes qui ont fait avancer les sciences : de Vésale, avec ses découvertes anatomiques; de Harvey, avec la circulation du sang; etc. , etc.

Que ne pourrait-on pas dire, en particulier, sur rimmortel Galilée et sur ses tristes démêlés avec

la farouche et implacable expérience? Car c'est bien Texpérience qui faisait et qui fait , bel et bien encore, leçer, chaque matin et coucher, chaque soir le soleil , avec sa brillante cour, la lune et les étoiles.

Aussi est-il juste de le reconnaître : En persécutant d'illustres novateurs, et en lançant l'excommunication contre leurs œuvres et contre tant de découvertes précieuses aux sociétés humaines ; les hommes du pouvoir et de la science , les dépositaires des destinées des nations n'ont , certes, pas été et ne sont pas insensés à ce point , de se priver, de gaîté de cœur, eux et leurs pareils, d'objets indispensables ; ni assez pervers, pour repousser le bien, uniquement afin de faire triompher le génie du mal, de ménager de petites vanités nationales , de sottes susceptibilités académiques, et quelques pauvres amour-propres froissés! Non ! mais l'expérience , celle surtout des prétendus sages du temps, demandait et exige, incessamment encore, pleine satisfaction et éclatante réparation, pour les outrages faits à un être fantastique de leur façon.

Et que dire d'administrations, très-éclairées , d'ailleurs et heureusement disposées , qui chicanent cependant ceux qui ont foi au progrès; qui s'y livrent avec zèle ; dans de prudentes et nombreuses recherches et en n'y épargnant ni leur temps, ni leur argent?

J'en connais qui sont de cette force là; sans doute , parce que l'expérîence des temps passés les met en hostilité avec les expériences qui sont instituées de nos jours.

Et puis n'entend-on pas dire à chaque instant : Il faudra voir ce que l'expérience prononcera ? Et ceux qui s'expriment ainsi ne sont ils pas les premiers à s'élever contre quiconque est assez osé, pour faire des essais, des épreuves? J'en sais aussi quelque chose.

J*ai déjà du réfuter, en passant , quelques objections qu'on s'est empressé de me faire ; je n'y reviendrai pas. En voici d'autres : On m'a accusé de diriger mes attaques , plutôt contre la routine et Tempirismehrut, que sur l'expérience, et de me donner, par là, un petit air de facile triomphe. Mais, je ne saurais assez le répéter : il y a tant de points de contact entre les trois choses , qu'il est impossible de décocher un trait sur l'une , sans viser les deux autres et blesser, à la fois, les trois sœurs, les trois inséparables.

On trouvera , en effet , que la solidarité entre elles est parfaite , dans l'immense généralité des cas ; à moins qu'on ne veuille établir une distinction entre la vraie et la fausse expérience. Mais on n'aura fait autre chose, par là , que de reculer la difficulté , et il restera toujours celle de définir , ce qu'on entend par vraie et fausse

expérience. Allez dire à tel coruphée, à telle secle , à tel peuple tout entier, qu'ils font tous fausse route, parce qu'ils obéissent à la voix de la fausse expérience. Mais elle est sacrée pour eux, et ils ne manqueront pas de vous rétorquer l'argument ; de sorte que la vraie comme la fausse expérience continueront de n'avoir aucun caractère distinciif .

Quelles sont, ou plutôt quelles devraient être les conditions de la vraie expérience? Elle réclame des faits suffisans, soigneusement aperçus , bien observés, convenablement analysés , logiquement raisonnes, et judicieusement appliqués; le tout afin d'en tirer, avec une certaine précision , des préceptes, des principes, des règles, et de les élèvera la hauteur des doctrines avouées par la science et la raison. Mais convenons alors que cette expérience-là se trouvera singulièrement noyée etanihilée, au milieu de ces faits, de ces règles et de ces doctrines.

On m'a objecté aussi , à l'occasion de ce que je viens de rapporter du kina et du coton : que c'est en faveur de l'expérience et non pas sa faute, si les routiniers ont négligé de la consulter, puisqu'ils se seraient convaincus, par elle, de la supériorité deces substances. Mais alors il faudrait dire : qu'ils auraient eu recours à l'expérience, au sujet de ces deux corps , afin d'avoir... l'expérience de leur efficacité ou l'expérience de l'expérience. Je ne m'oppose nullement à ces locutions des amateurs,

s'ils les trouvent aussi indispensables ou utiles qu'elles paraissent singulières.

La meilleure réflexion qu'on m'ait présentée est celle-ci : « Vous luttez en vain contre la routine et les préjugés, établis de pour et par expérience. »> Certes, je suis trop accoutumé à combattre les idées arrêtées et enracinées, la puissance magique des formules de la soit disant expérience et de leur non sens , pour me faire illusion et, surtout, pour me figurer que je parviendrai à persuader mes contemporains. Mais, si j'affirme que j'ai la conviction que mes paroles seront tôt ou tard entendues et comprises , d'autres me soutiendront , peut-être, que j'ai Vexpérience par devers moi, de ce résultat probable et qu'il vaudrait tout autant m'écrier, avec tout le monde ; Experto crede Roherto ! A la bonne heure ! pourvu que ce soit à la condition ; que tout le monde aussi convienne avec moi : que cet illustre Robert, dont on parle tant et depuis si longtemps, était le type des bons observateurs, et qu'il en avait l'esprit, le génie, le jugement et la raison.

Oh! que de découvertes heureuses on eût faites, et à combien de progrès on fut parvenu, dans les sciences et les arts, si, au lieu de perdre un temps précieux , en se mettant sottement à la remorque d'une séductrice , ou en se faisant éclairer par Ja fille de joie de John Bull en délire, on eût fait des essais nombreux, des efforts soutenus et des re-

cherches bien combinées , pour progresser , sans elle et malgré elle ! Ne serait-il donc pas temps de changer de marotte?

On comprendra, du moins et on le pardonnera j'espère, l'indignation dont je suis animé contre cette perfideet audacieuse divinité des temporiseurs éternels ! des conservateurs bornés ! des routiniers quand même! des adorateurs des pratiques surannées! et des séïdes du statu quo, quel qu'il soit !

Aussi, plus on parle expérience, et moins j'y crois ; plus on la fait sonner haut , et plus je suis convaincu que c'est dans un mauvais but, et qu'on veut en imposer. Lorsque, par exemple, j'entends invoquer son autorité, par ces phrases ronflantes: « L'expérience ! qui décide de tout ! L'expérience ! à laquelle on doit constamment en appeler ! L'expérience ! la bonne vieil le expérience de nos pères ! » Quand, dis-je , on agite ces grands mots , je me tiens pour averti : qu'il s'agit de s'opposer à une heureuse innovation , à la suppression d'un abus criant , à la réforme de quelques mauvaises pratiques, ou bien de flatter des préjugés , de caresser de tristes habitudes , d'encenser des traditions étranges; de flagorner des empiriques fieffés, d'assurer le triomphe des croyances populaires les plus monstrueuses, ou d'autres déceptions analogues.

La cause de ce vacarme oratoire est facile à comprendre. La plupart des choses de ce monde,

contre lesquelles on s'efforce de faire prévaloir, purement et simplement, l'expérience, sont si palpables de vérité et tellement fondées en raison , qu'il est impossible de les attaquer de front , et qu'on est donc réduit, pour les combattre, à recourir aux subterfuges et aux argumens des hommes ignares.

On peut tirer de cette notice les conclusions suivantes :

1° L'expérience, soit comme mot, soit comme chose, est, sinon vide de sens, du moins fort équivoque el obscure.

2*^ Lorsqu'on prononce l'un ou qu'on va prônant l'autre, ou bien l'on s'exprime très-mal, ou il ne s'agit, en réalité, que de routine et de grossier empirisme.

5° Ces dernières se trouvent, le plus souvent, sur la même ligne que la première.

4*^ On confond , sans cesse, celle-ci avec le fait et Vohserçatîon.

5° Ces deux expressions, toujours parfaitement comprises et définies, suffisent donc pour rendre tout ce qu'on entend sous le nom vague et insaisissable d'expérience.

6° Il est faux, par conséquent, que l'expérience soit la source unique et pure où l'on doive puiser toutes nos connaissances.

7° Les doctrines, les théories, les élémens, les principes, les connaissances, les souvenirs , le tact

exquis, le jugement éclairé , les formules, ainsi que les règles et les préceptes , pour la meilleure application des bases fondamentales des sciences ; toutes ces choses doivent être envisagées comme nos guides par excellence.

S° Les faits, leur observation plus ou moins judicieuseetleur enregistrement, par legénieetla haute raison des observateurs, sont les véritables jalons de la théorie et de la pratique en toutes choses.

9° L'expérience n'est qu'un hors d'œuvre , qu'une lourde superfétation et qu'un fatal encombrement, à côté de ce travail intellectuel.

10" .... Mais il est temps de m'arrêter car l'expérience , ce mauvais génie des choses humaines, sourirait trop , si j'allais oublier : qu'on devient assommant, lorsqu'on ne sait ni se restreindre, ni se modérer ; quand on a le malheur de se répéter sans cesse , et qu'on n'a pas le talent d'intéresser. Aussi, fais-je grâce à mes lecteurs, de quelques autres réflexions, à condition toutefois, qu'ils me pardonneront d'avoir abusé de leur patience. Du reste, qu'ils ne s'en prennent qu'à eux seuls et qu'à la sotte expérience ; car , si elle ne leur eut pas fait défaut, ils auraient compris, qu'on peut bien feuilleter une de mes compositions, mais qu'il n'est pas facile d'y trouver ce qu'on désirerait. Raison de plus de se défier des mauvais tours de cette vieille radoteuse et de la mettre désormais, complètement à r/nt/ex/ ^

Cuiqué suutn.

Partout on éprouve le besoin de réformer et de perfectionner les sciences et les arts ; et, de toutes parts , les recherches et les travaux, institués dans ce Lut, ont produit les plus heureux résultats. Aussi tout autour de nous s'anime d'une vie nouvelle , tout marche dans le progrès.

Gomment se fait il, cependent, que la chirurgie resle , à peu près , immobile , au milieu de ces heureuses-tendances? Etrangère à ces précieuses manifestations de l'esprit du siècle? Et tristement â l'écart avec ses pratiques surannées ?

Une des principales causes de ce déplorable engourdissement est due à ces malencontreuses voix, qui ont fortement proclamé : « que la chirurgie est arrivée à unhaut degré de perfection, et que

cet état , prdtendu brillant , est le résultat des travaux et du génie de certains individus. «On a donc pris ceux-ci comme autant de drapeaux, et chaque nation à eu un ou plusieurs de ces coryphées. Leurs nombreux et ardens disciples , héritiers présomptifs de leur gloire , devaient nécessairement jurer in verba magiatri ; et cette milice disciplinée se croire appelée à défendre, envers et contre tous, les doctrines consacrées, les procédés et les moyens préconisés par le chef suprême. » . Deux puissans motifs ont aussi contribuéà entraver et ne cessent d'enrayer encore la réforme chirurgicale: le premier consiste dans le pèle mêle qui existe , entre la médecine proprement dite et la chirurgie, lequel est cause qu'on assigne, partout à cette dernière, les mêmes bases fragiles, les mêmes cruelles incertitudes , les mêmes obscures ténèbres, qui sont, trop souvent, l'apanage delà première. Le second motif, qui n'est que la conséquence du premier, se révèle dans cette fâcheuse formule, empruntée à la médecine et qui est indispensable à celle-ci ; à savoir : que des faits, des observations multipliées et une longue et difficile expérience doivent constamment présider aux doctrines , aux procédés et moyens de la chirurgie , exactement comme cela a lieu pour la médecine.

Je sais fort bien, qu'on a voulu ranger, sous le

nom générique de médecine , tout ce qui , de près ou de loin , a rapport à l'art médical ; et que la chirurgie ne serait , par conséquent, qu'un des nombreux rameaux d'une très vaste science. Mais comment désignera-t-on le médecin proprement dit ? Comment le distinguera-t-on de l'opérateur, en général , et celui-ci de ses spécialités , l'accoucheur, l'orthopédiste , l'occulisle ? Et quelle base établira-t-on pour déterminer les exigences, les attributions, les distinctions de toutes ces différentes parties d'un seul et même tout? La philosophie transcendantale ex^^erâit elle, impérieusement peut-être, la centralisation de tous ces rayons? Et peut il résulter , pour l'étude et l'application de chacun d'eux et , pour la science en général , quelque avantage à les tenir irrévocablement englobés dans une unité et indivisibilité absolues?

En attendant que ces questions soient résolues ou puissent l'être, je dirai , aux opérateurs qui ont à cœur de se tenir à la hauteur des autres hommes de science, et de jeter les bases d'une doctrine chirurgicale ; je les conjurerai de peser les propositions suivantes :

1° La chirurgie est loin d'être arrivée à ce degré de perfection auquel elle a droit d'aspirer ;

2° Ce n'est pas en se tenant collés comme ils font, aux opinions et aux pratiques de leurs devanciers

OU contemporains, que les chirurgiens peuvent espérer de progresser ;

3° Ils doivent, bien plutôt, se rattacher aux PRINCIPES de la science , comme à une base siire et inébranlable ;

4^ On ne les perd jamais de vue impunément ; car, en chirurgie, tout s'explique et se coordonne par ceux de ces principes qui lui sont propres.

5^ Ces derniers sont , tout à fait , distincts de ceux que peut revendiquer la médecine ;

6° S'ils sont bien compris et sévèrement appliqués, ils peuvent toujours tenir lieu de ce nombre prodigieux d'observations ou , comme on dit, de cette expérience multiple et fallacieuse , sans lesquelles la médecine est impossible ;

7° Une seule observation chirurgicale, si elle est faite et déduite , suivant les principes immuables de la science , suffit, au besoin , pour fonder toute une théorie, ainsi que les faits pratiques qui en découlent ;

8° Cette dernière proposition est si vraie et tellement absolue , qu'on peut affirmer et démontrer : que lorsqu'il est nécessaire de plus d'une observation, pour établir solidement un fait, un point de doctrine ou d'art, du ressort de la chirurgie, c'est qu'on n'est pas dans la bonne voie, ou qu'on s'y est mal pris pour prouver que deux et deux font quatre ;

9** Il est assez inutile, par conséquent, de recueillir et publier plus d'une observation sur le même sujet chirurgical ;

10° Les caractères différentiels de la médecine et de la chirurgie sont donc tels, qu'ils doivent donner, à ces deux branches de Tarbre scientifique médical, un aspect particulier, une position toute spéciale ; mais qui ne les empêcheront pas, toute fois, de s'incliner, de converger ensemble \er&.un but commun ; la thérapeutique.

Ce but commun et essentiel ; c'est à dire, le traitement des malades et des maladies que se proposent le médecin et le chirurgien , ils fattei-gnent à l'aide d'une foule d'agens physiques et moraux, naturels, artificiels, plus ou moins simples ou complexes, dont l'effet est impossible ou très difficile à saisir ; ou avec des moyens mécaniques, dont la manière d'agir est assez évidente et peut se calculer. La puissante intervention de la nature médicatriceest, toutefois, de rigueur dans l'une et l'autre alternatives, et celles-ci constituent précisément , les difïérences notables qui existeent , entre la médecine et la chirurgie.

Ainsi tombe l'objection qu'on ne cesse de faire : que le but seul qu'il s'agit d'atteindi'e, par les efforts réunis de la médecine et de la chirurgie , doit nécessairement unir ces deux sciences étroitement ensemble, leur assigner la même marche, les.

soiimeilre exactement aux mêmes lois , et n'en faire qu'une seule et même doctrine.

Mais on va plus loin et on ne cesse de s'étonner , qu'il puisse se trouver encore des esprits assez bornés et bizarres, pour refuser d'admettre l'identité parfaite, le communisme complet, et J'amalgame inextricable des deux branches ; puisque, ajoute-t-on , elles sont constamment réunies, agissent par-tout de concert et se portent sans cesse de tels secours, qu'on ne voit jamais l'une sans apercevoir aussitôt l'autre.

Dans la même armée, les fantassins, les cavaliers , les artilleurs , les pontonniers, les hommes du génie, les intendans divers, les administrateurs du service sanitaire , voire même quelques honnêtes espions ; sont absolument indispensables et se prêtent de mutuels secours , en présence de l'ennemi commun. Faudrait-il , à cause de ce concours réciproque de services, placer, sur la même ligne, tous ces individus ainsi que le général qui les fait agir comme un seul homme ? Les envisager du même point de vue, et les confondre sans réserve ?

L'histoire naturelle est elle absolument utie et indiçisible-j et , pour l'étudier bien et caser mieux les diverses branches dont elle se compose , conviendrait-il de faire un pot pourri et un gâchis de la minéralogie, de la botanique, et de la zoologie?

N'ont elles pas été , par hazard , suffisamment nuancées, par le grand architecte de l'univers, pour devoir être classées et étudiées séparément P

Quand, d'ailleurs, le gros bon sens ne nous dirait pas : que deux objets, parfaitement distincts par leur essence , leurs attributions et la manifestation de leurs actes, doivent différer essentiellement aussi, par les lois qui les régissent ; c'est à dire, par leurs élémens et leurs principes constitutifs ; la raison nous ferait un devoir de les envisager, chacun à part, afin de les approfondir spécialement et mieux , et de profiter , dans cette investigation particulière, des avantages qu'offre toujours la division du traçait. C'est par là et par là seulement, que, dans les sciences comme en toutes choses, l'ordre se révèle et s'établit.

En suivant cette marche toute simple , on sait, du moins et très positivement : que la mission de l'artilleur est de lancer de lourds projectiles ou des fusées incendiaires , et non pas de se mesurer avec un cuirassier , ou d'opérer dans une ambulance ; et, que le botaniste, le zoologiste, tout comme le minéralogiste doivent s'occuper, chacun à part , de leur partie distincte et ne pas faire , de leurs travanx respectifs, un véritable salmigondi.

Si la raison s'oppose à des grossiers contre sens, et si elle veut que chacun ait sa tâche, dans la distribution des forces militaires et dans l'étude

de la nature, pourquoi la logique consacrerait-elle de monstrueux écarts dans les sciences médicales? Et comment pourraitelle souffrir l'allianceintime, entre deux d'entr'elles, à moins que l'homme de Tart qui exerce Tune n'ait aussi étudié l'autre ?

Il est désirable et très avantageux, sans contredit, que les titres et qualités de médecin et de chirurgien se trouvent sous le même bonnet ; mais ce n'est point obligatoire ; c'est même tellement facultatif, dans les deux acceptions de ce dernier mot, qu'un médecin, trèshabile, d'ailleurs, et sans cesser d'être tel, nevoudra ou ne j)oiirra pas appliquer le plus mince appareil ; et qu'un opérateur pourra , sans compromettre sa dextérité , ne pas savoir ou vouloir traiter une fièvre typhoïde.

Si donc, tel individu est jalonx d'exercer, en même temps, la médecine et la chirurgie, il sera tenu, sans nul doute, de faire des études tellement spéciales des deux parties , que , s'il néglige les unes ou les autres, il pourra être un très habile chirurgien et un assez triste médecin , et vice versa. Et pourquoi cela? « C'est, je le repète, que la médecine et la chirurgie n'ont, à partie but, rien , absolument rien de commun enlr'elles , ainsi que le prouveront, à satiété, les faits suivans : »

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