‹ L'Expérience religieuse de ChateaubriandChapitre 112 sur 126 · LA RENCONTRE D UN NEVEU JESUITE · texte numérisé non relu

LA RENCONTRE D UN NEVEU JESUITE

Rohan-Chabot, et il y rencontra Madame Récamier : comme son oncle, il est revenu habiter Rome, lui dans un cloître, moi dans un palais. Il entra en religion pour rendre à son frère une fortune qu'il ne croyait pas posséder légitimement par les nouvelles lois : ainsi Malesherbes est maintenant, avec Combourg, à Louis.

Après notre rencontre inattendue au pied du Colisée, Christian, accompagné d'un frère jésuite, me vint voir à l'ambassade : il avait le maintien triste et l'air sérieux ; jadis il riait toujours. Je lui demandai s'il était heureux ; il me répondit i « J'ai souffert longtemps ; « maintenant mon sacrifice est fait et je me trouve « bien. »

Christian a hérité du caractère de fer de son aïeul paternel, M. de Chateaubriand mon père, et des vertus morales de son bisaïeul maternel, M. de Malesherbes. Ses sentiments sont renfermés, bien qu'il les montre, sans égard aux préjugés de la foule, quand il s'agit de ses devoirs : dragon dans la garde, en descendant de cheval il allait à la sainte Table ; on ne s'en moquait point, car sa bravoure et sa bienfaisance étaient l'admiration de ses camarades. On a découvert, depuis qu'il a renoncé au service qu'il secourait secrètement un nombre considérable d'officiers et de soldats ; il a encore des pensionnaires dans les greniers de Paris, et Louis acquitte les dettes fraternelles. Un jour, en France, je m'enquérais de Christian s'il se marierait : « Si je me mariais, répondit-il, j'épouserais une de « mes petites parentes, la plus pauvre. »

Christian passe les nuits à prier : il se livre à des austérités dont ses supérieurs sont effrayés : une plaie qui s'était formée à l'une de ses jambes lui était venue de sa persévérance à se tenir à genoux des heures

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entières ; jamais l'innocence ne s'est livrée à tant de repentir.

Christian n'est point un homme de ce siècle : il me rappelle ces ducs et ces contes de la cour de Charlemagne, qui, après avoir combattu contre les Sarrasins, fondaient des couvents sur les sites déserts de Gellone ou de Madavalle, et s'y faisaient moines. Je le regarde comme un saint : je l'invoquerais volontiers. Je suis persuadé que ses bonnes œuvres, unies à celles de ma mère et de ma sœur Julie, m'obtiendraient grâce auprès du souverain Juge. J'ai aussi du penchant au cloître ; mais, mon heure étant venue, c'est à la Portioncule, sous la protection de mon patron, appelé François parce qu'il parlait français, que j'irais demander une solitude.

Je veux traîner seul mes sandales ; je ne souffrirais pour rien au monde qu'il y eût deux têtes dans mon froc.

« Jeune encore, dit le Dante, le soleil d'Assise épousa « une femme à qui, comme à la mort, personne n'ouvre « la porte du plaisir : cette femme, veuve de son « premier mari depuis plus de onze cents ans, avait « langui obscure et méprisée : en vain elle était montée « avec le Christ sur la Croix. Quels sont les amants « que te désignent ici mes paroles mystérieuses ? « François et la Pauvreté : Francesco e Povertà. » (Paradiso, cant. xi.)

Mémoires d'Outre-Tombe.

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