‹ L'Expérience religieuse de ChateaubriandChapitre 113 sur 126 · PRATIQUES DE PIÉTÉ EN VOYAGE · texte numérisé non relu

PRATIQUES DE PIÉTÉ EN VOYAGE

2 2 MAI l833

J'ai hâté mon diner et couru à la prière du soir que j'entendais tinter.

Mémoires d'Outre-Tombe, VI.

22 Mai 1 833.

Si j'avais vingt ans, je chercherais quelques aventures dans Waldmùnchen comme moyen d'abréger les heures ; mais, à mon âge, on n'a plus d'échelle de soie qu'en souvenir, et l'on n'escalade les murs qu'avec les ombres. Jadis j'étais fort lié avec mon corps ; je lui conseillais de vivre sagement, afin de se montrer tout gaillard et tout ravigoté dans une quarantaine d'années. Il se moquait des sermons de mon âme, s'obstinait à se divertir et n'aurait pas donné deux patards pour être un jour ce qu'on appelle un homme bien conservé : « Au diable ! disait-il : que gagnerais-je « à lésiner sur mon printemps, pour goûter les joies « de la vie quand personne ne voudra plus les partager « avec moi? » Et il se donnait du bonheur par-dessus la tête.

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Je suis donc obligé de le prendre tel qu'il est maintenant : je le menai promener le 22 au sud-est du village. Nous suivîmes parmi les mollières un petit courant d'eau qui mettait en mouvement des usines. On fabrique des toiles à Waldmiinchen ; les lés de ces toiles étaient déroulés sur les prés ; de jeunes filles, chargées de les mouiller, couraient pieds nus sur les zones blanches, précédées de l'eau qui jaillissait de leur arrosoir, comme les jardiniers arroseraient une plate-bande de fleurs. Le long du ruisseau je pensais à mes amis, je m'attendrissais à leur souvenir, puis je demandais ce qu'ils devaient dire de moi, à Paris : « Est-il arrivé ? A-t-il vu la famille royale ? Reviendra- « t-il bientôt ? » Et je délibérais si je n'enverrais pas Hyacinthe chercher du beurre frais et du pain bis, pour manger du cresson au bord d'une fontaine sous une cépée d'aunes. Ma vie n'était pas plus ambitieuse que cela : pourquoi la fortune a-t-elle accroché à sa roue la basque de mon pourpoint avec le pan du manteau des rois ?

Rentré au village, j'ai passé près de l'église ; deux sanctuaires extérieurs accolent le mur ; l'un présente saint Pierre es Liens, avec un tronc pour les prisonniers ; j'y ai mis quelques kreutzor en mémoire delà prison de Pellico et de ma loge à la Préfecture de police. L'autre sanctuaire offre la scène du jardin des Oliviers : scène si touchante et si sublime qu'elle n'est pas même détruite ici par le grotesque des personnages.

J'ai hâté mon dîner et couru à la prière du soir que j'entendais tinter. En tournant le coin de l'étroite rue de l'église, une échappée do vue s'est ouverte sur des collines éloignées : un peu de clarté respirait encore à 'lhorizon, et cette clarté mourante venait du côté de

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