‹ L'Expérience religieuse de ChateaubriandChapitre 85 sur 126 · DES CHANTS ET DES PRIÈRES · texte numérisé non relu

DES CHANTS ET DES PRIÈRES

n'est-il pas naturel qu'on lui parle dans le plus bel idiome de la terre, et dans celui-là même dont se servaient les nations prosternées pour adresser leur prière aux Césars ?

De plus, et c'est une chose remarquable, les oraisons en langue latine semblent redoubler le sentiment religieux de la foule. Ne serait-ce point un effet naturel de notre penchant secret ? Dans le tumulte de ses pensées et des misères qui assiègent sa vie, l'homme, en prononçant des mots peu familiers ou même inconnus, croit demander des choses qui lui manquent et qu'il ignore ; le vague de sa prière en fait le charme, et son âme inquiète, qui sait peu ce qu'elle désire, aime à former des vœux aussi mystérieux que ses besoins.

Il reste donc à examiner ce qu'on appelle la barbarie des cantiques saints.

On convient assez généralement que, dans le genre lyrique, les Hébreux sont supérieurs aux autres peuples de l'antiquité : ainsi l'Église, qui chante tous les jours les psaumes et les leçons des prophètes, a donc premièrement un très beau fonds de cantiques. On ne devine pas trop, par exemple, ce que ceux-ci peuvent avoir de ridicule et de barbare :

N'espérons plus, mon âme, aux promesses du monde, etc.

(Malh., liv. I, ode ni).

Qu'aux accents de ma voix la terre se réveille, etc. J'ai vu mes tristes journées Décliner vers leur penchant, etc.

(Rouss., liv. I, odes m et x).

L'Église trouve une autre source de chant dans les Évangiles et dans les Épîtres des apôtres. Racine, en imitant ces proses, a pensé comme Malherbe et Rousseau, qu'elles étaient dignes de sa muse. Saint Chrysostome. saint Grégoire, saint Ambroise, saint Thomas

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d'Aquin, Coffin, Santeuil, ont réveillé la lyre grecque et latine dans les tombeaux d'Alcée et d'Horace. Vigi lante à louer le Seigneur, la religion mêle au matin ses concerts à ceux de l'aurore :

Splendor Paternae gloriae, etc.

Source ineffable de lumière, Verbe en qui l'Eternel contemple sa beauté ; Astre dont le soleil n'est que l'ombre grossière, Sacré Jour, dont le jour emprunte sa clarté,

Lève-toi, Soleil adorable, etc.

Avec le soleil couchant, l'Église chante encore :

Cceli, Deus sanctissime, etc.

Grand Dieu, qui fais briller sur la voûte étoilée

Ton trône glorieux, Et d'une blancheur vive, à la pourpre mêlée,

Peins le cintre des cieux.

Cette musique d'Israël, sur la lyre de Racine, ne laisse pas d'avoir quelque charme; on croit moins entendre un son réel que cette voix intérieure et mélodieuse qui. selon Platon, réveille au matin les hommes épris de la vertu, en chantant de toute sa force dans leurs cœurs.

Mais sans avoir recours à ces hymnes, les prières les plus communes de l'Église sont admirables ; il n'y a que l'habitude de les répéter dès notre enfance qui nous puisse empêcher d'en sentir la beauté. Tout retentirait d'acclamations, si l'on trouvait dans Platon ou dans Sénèque une profession de foi aussi simple, aussi pure, aussi claire que celle-ci :

« Je crois en un seul Dieu, Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, et de toutes les choses visibles et invisibles. »

L'Oraison dominicale est l'ouvrage d'un Dieu qui

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connaissait tous nos besoins ; qu'on en pèse bien les paroles ;

Notre Père qui es aux cieux ;

Reconnaissance d'un Dieu unique.

Que ton nom soit sanctifié ;

Culte qu'on doit à la Divinité ; vanité des choses du monde ; Dieu seul mérite d'être sanctifié.

Que ton règne nous arrive ;

Immortalité de l'âme.

Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel;

Mot sublime qui comprend les attributs de la Divinité : sainte résignation qui embrasse l'ordre physique et moral de l'univers.

Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien ;

Comme cela est touchant et philosophique ! Quel est le seul besoin réel de l'homme ? un peu de pain ; encore il ne le lui faut qu'aujourd'hui (hodie) ; car demain existera-t-il ?

Et pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ;

C'est la morale et la charité en deux mots.

Ne nous laisse point succomber en tentation ; mais délivre-nous du mal.

Voilà le cœur humain tout entier ; voilà l'homme et sa faiblesse. Qu'il ne demande point des forces pour vaincre ; qu'il ne prie que pour n'être point attaqué, que pour ne point souffrir. Celui qui a créé l'homme pouvait seul le connaître aussi bien.

Nous ne parlerons point de la Salutation angélique, véritablement pleine de grâce, ni de cette confession que le chrétien fait chaque jour aux pieds de l'Éternel. Jamais les lois ne remplaceront la moralité d'une telle coutume. Songe-t-on quel frein c'est pour l'homme que cet aveu pénible qu'il renouvelle matin et soir. J'ai

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péché par mes pensées, par mes paroles, par mes œuvres ? Pythagore avait recommandé une pareille confession à ses disciples : il était réservé au christianisme de réaliser ces songes de vertu que rêvaient les sages de Rome et d'Athènes.

En effet le christianisme est à la fois une sorte de secte philosophique et une antique législation. Delà lui viennent les abstinences, les jeûnes, les veilles, dont on retrouve les traces dans les anciennes républiques, et que pratiquaient les écoles savantes de l'Inde, de l'Egypte et de la Grèce : plus on examine le fond de la question, plus on est convaincu que la plupart des insultes prodiguées au culte chrétien retombent sur l'antiquité. Mais revenons aux prières.

Les actes de foi, d'espérance, de charité, de contrition, disposaient encore le cœur à la vertu ; les oraisons des cérémonies chrétiennes relatives à des objets civils ou religieux, ou même à de simples accidents delà vie, présentaient des convenances parfaites, des sentiments élevés, de grands souvenirs et un style à la fois simple et magnifique. A la messe des noces, le prêtre lisait l'épître de saint Paul : Mes frères, que les femmes soient soumises à leurs maris comme au Seigneur. Et à l'Évangile : En ce temps-là les pharisiens s'approchèrent de Jésus pour le tenter, et lui dirent : Est-il permis à un homme de quitter sa femme?... Il leur répondit : Il est écrit que l'homme quittera son père et sa mère, et s'attachera à sa femme.

A la bénédiction nuptiale, le célébrant, après avoir répété les paroles que Dieu même prononça sur Adam et Eve : Crescite et multiplicamini, ajoutait : « O Dieu, unissez, s'il vous plaît, les esprits de ces époux, et versez dans leurs cœurs une sincère amitié. Regardez d'un œil favorable votre servante... Faites

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que sou joug soit un joug d'amour et de paix ; faites que, chaste et fidèle, elle suive toujours l'exemple des femmes fortes ; qu'elle se rende aimable à son mari comme Rachel ; qu'elle soit sage comme Rebecca ; qu'elle jouisse d'une longue vie, et qu'elle soit fidèle comme Sara... ; qu'elle obtienne une heureuse fécondité ; qu'elle mène une vie pure et irréprochable, afin d'arriver au repos des saints et au royaume du ciel ; faites, Seigneur, qu'ils voient tous deux les enfants de leurs enfants jusqu'à la troisième et quatrième génération, et qu'ils parviennent à une heureuse vieillesse. »

A la cérémonie des relevailles, on chantait le psaume Nisi Dominus : « Si l'Éternel ne bâtit la maison, c'est en vain que travaillent ceux qui la bâtissent. »

Au commencement du carême, à la cérémonie de la commination, ou de la dénonciation de la colère céleste, on prononçait ces malédictions du Deutéronome :

« Maudit soit qui a méprisé son père et sa mère.

« Maudit celui qui égare l'aveugle en chemin, etc. »

Dans la visite aux malades, le prêtre disait en entrant : Paix à cette maison et à ceux qui l'habitent. Puis au chevet du lit de l'infirme :

« Père de miséricorde, conserve et retiens ce malade dans le corps de ton Église, comme un de ses membres. Aie égard à sa contrition, reçois ses larmes, soulage ses douleurs. »

Ensuite il lisait le psaume In le, Domine :

« Seigneur, je me suis retiré vers toi, délivre-moi par ta justice. »

Quand on se rappelle que c'étaient presque toujours des misérables que le prêtre allait visiter ainsi, sur la paille où ils étaient couchés, combien ces oraisons chrétiennes paraissent encore plus divines !

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Tout le monde connaît les prières des Agonisants. On lit d'abord l'oraison Proficiscere : Sortez de ce monde, âme chrétienne ; ensuite cet endroit de la Passion : En ce temps-là, Jésus, étant sorti, s'en alla à la montagne des Oliviers, etc., puis le psaume Miserere mei ; puis cette lecture de l'Apocalypse : En ces jourslà, j'ai vu des morts, grands et petits, qui comparurent devant le trône, etc. ; enfin la vision d'Ézéchiel : La main du Seigneur fut sur moi, et, m'ayant mené dehors par l'esprit du Seigneur, elle me laissa au milieu d'une campagne qui était couverte d'ossements. Alors le Seigneur me dit : Prophétise à l'esprit, fils de l'homme ; dis à l'esprit : Venez des quatre vents, et soufflez sur ces morts, afin qu'ils revivent, etc.

Pour les incendies, pour les pestes, pour les guerres, il y avait des prières marquées. Nous nous souviendrons toute notre vie d'avoir entendu lire, pendant un naufrage où nous nous trouvions nous-même engagé, le psaume Confitemini Domino : « Confessez le Seigneur, parce qu'il est bon...

« Il commande, et le souffle de la tempête s'est élevé, et les vagues se sont amoncelées... Alors les mariniers crient vers le Seigneur dans leur détresse, et il les tire du danger.

« Il arrête la tourmente, et il la change en calme, et les flots de la mer s'apaisent. »

Vers le temps de Pâques, Jérémie se réveillait dans la poudre de Sion pour pleurer le Fils de l'homme ; l'Église empruntait ce qu'il y a de plus beau et de plus triste dans les Pères et dans la Bible, afin d'en composer les chants de cette semaine consacrée au plus grand des martyres, qui est aussi la plus grande des douleurs. Il n'y avait pas jusqu'aux litanies qui n'eussent des cris ou des élans admirables,

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témoin des versets des litanies de la Providence :

Providence de Dieu, consolation de l'âme pèlerine ;

Providence de Dieu, espérance du pécheur délaissé ;

Providence de Dieu, calme dans les tempêtes ;

Providence de Dieu, repos du cœur, etc.

Ayez pitié de nous.

Enfin nos cantiques gaulois, les noëls même de nos aïeux, avaient aussi leur mérite; on y sentait la naïveté, et comme la fraîcheur de la foi. Pourquoi, dans nos missions de campagne, se sentait-on attendri, lorsque les laboureurs venaient à chanter au salut :

Adorons tous, ô mystère ineffable !

Un Dieu caché, etc.

C'est qu'il y avait dans ces voix champêtres un accent irrésistible de vérité et de conviction. Les noëls, qui peignaient les scènes rustiques, avaient un tour plein de grâce dans la bouche de la paysanne. Lorsque le bruit du fuseau accompagnait ses chants, et que ses enfants, appuyés sur ses genoux, écoutaient avec une grande attention l'histoire de l'enfant Jésus et de sa crèche, on aurait en vain cherché des airs plus doux et une religion plus convenable à une mère.

('Génie du Christianisme. )

Les Martyrs.

Au centre des mondes créés, au milieu des astres innombrables qui lui servent de remparts, d'avenues et de cliemins, flotte cette immense cité de Dieu, dont îalangue d'un mortel ne saurait raconter les merveilles. L'Éternel en posa lui-même les douze fondements, et l'environna de cette muraille de jaspe que le disciple bien-aimé vit mesurer par l'ange avec une toise d'or. Revêtue de la gloire du Très-Haut, l'invisible Jérusalem est parée comme une épouse pour son époux. Loin d'ici, monuments de la terre ! vous n'approchez point de ces monuments de la cité sainte. La richesse de la matière y dispute le prix à la perfection des formes. Là régnent suspendues des galeries de saphirs et de diamants, faiblement imitées par le génie de l'homme dans les jardins de BabyloDe ; là s'élèvent des arcs de triomphe formés des plus brillantes étoiles ; là s'enchaînent des portiques de soleils, prolongés sans fin à travers les espaces du firmament, comme les colonnes de Palmyre dans les sables du désert. Cette architecture est vivante. La cité de Dieu est intelligente

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elle-même. Rien n'est matière dans les demeures de l'Esprit ; rien n'est mort dans les lieux de l'éternelle existence. Les paroles grossières que la Muse est forcée d'employer nous trompent : elles revêtent d'un corps ce qui n'existe que comme un songe divin dans le cours d'un heureux sommeil.

Des jardins délicieux s'étendent autour de la radieuse Jérusalem. Un fleuve découle du trône du Tout-Puissant ; il arrose le céleste Éden, et roule dans ses flots l'amour pur et la sapience de Dieu. L'onde mystérieuse se partage en divers canaux qui s'enchaînent, se divisent, se rejoignent, se quittent encore, et font croître, avec la vigne immortelle, le lis semblable à l'épouse, et les fleurs qui parfument la couche de l'époux. L'arbre de vie s'élève sur la colline de l'encens; un peu plus loin, l'arbre de science étend de toutes parts ses racines profondes et ses rameaux innombrables : il porte, cachés sous son feuillage d'or, les secrets de la Divinité, les lois occultes de la nature, les réalités morales et intellectuelles, les immuables principes du bien et du mal. Ces connaissances qui nous enivrent font la nourriture des élus ; car, dans l'empire de la souveraine sagesse, le fruit de science ne donne plus la mort. Les deux grands ancêtres du genre humain viennent souvent verser des larmes (telles que les justes en peuvent répandre) à l'ombre de cet arbre merveilleux.

La lumière qui éclaire ces retraites fortunées se compose des roses du matin, de la flamme du midi et de la pourpre du soir ; toutefois, aucun astre ne paraît sur l'horizon resplendissant, aucun soleil ne se lève, aucun soleil ne se couche dans les lieux où rien ne finit, où rien ne commence ; mais une clarté ineffable, descendant de toutes parts comme une tendre rosée,

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entretient le jour éternel de la délectable éternité.

C'est dans les parvis de la cité sainte, et dans les champs qui l'environnent, que sont à la fois réunis ou partagés les chœurs des chérubins et des séraphins, des anges et des archanges, des Trônes et des Dominations : tous sont les ministres des ouvrages et des volontés de l'Éternel. A ceux-ci a été donné tout pouvoir sur le feu, l'air, la terre et l'eau; à ceux-là appartient la direction des saisons, des vents et des tempêtes : ils font mûrir les moissons, ils élèvent la jeune fleur, ils courbent le vieil arbre vers la terre. Ce sont eux qui soupirent dans les antiques forêts, qui parlent dans les flots de la mer, et qui versent les fleuves du haut des montagnes. Les uns gardent les vingt mille chariots de guerre de Sabaoth et d'Élohé ; les autres veillent au carquois du Seigneur, à ses foudres inévitables, à ses coursiers terribles, qui portent la peste, la guerre, la famine et la mort. Un million de ces génies ardents règlent les mouvements des astres, et se relèvent tour à tour dans ces emplois magnifiques, comme les sentinelles vigilantes d'une grande armée. Nés du souffle de Dieu, à différentes époques, ces anges n'ont pas la même vieillesse dans les générations de l'éternité : un nombre infini d'entre eux fut créé avec l'homme pour soutenir ses vertus, diriger ses passions, et le défendre contre les attaques de l'enfer.

Là sont aussi rassemblés à jamais les mortels qui ont pratiqué la vertu sur la terre ; les patriarches, assis sous des palmiers d'or ; les prophètes, au front étincelant de deux rayons de lumière ; les apôtres, portant sur leur cœur les saints Évangiles : les docteurs, tenant à la main une plume immortelle ; les solitaires, retirés dans des grottes célestes ; les martyrs, vêtus de robes éclatantes ; les vierges, couronnées de roses d'Éden :

les veuves, la tète ornée de longs voiles ; et toutes ces femmes pacifiques qui, sous de simples habits de lin, se firent les consolatrices de nos pleurs et les servantes de nos misères.

Est-ce l'homme infirme et malheureux qui pourrait parler des félicités suprêmes ? Ombres fugitives et déplorables, savons-nous ce que c'est que le bonheur ? Lorsque l'àme du chrétien fidèle abandonne son corps, comme un pilote expérimenté quitte le fragile vaisseau que l'Océan engloutit, elle seule connaît lavraie béatitude. Le souverain bien des élus est de savoir que ce bien sans mesure sera sans terme ; ils sont incessamment dans l'état délicieux d'un mortel qui vient de faire une action vertueuse ou héroïque, d'un génie sublime qui enfante une grande pensée, d'un homme qui sent les transports d'un amour légitime, ou les charmes d'une amitié longtemps éprouvée par le malheur. Ainsi les nobles passions ne sont point éteintes dans le cœur des justes, mais seulement purifiées : les frères, les époux, les amis, continuent de s'aimer ; et ces attachements, qui vivent et se concentrent dans le sein de la Divinité même, prennent quelque chose de la grandeur et de l'éternité de Dieu.

Tantôt ces âmes satisfaites se reposent ensemble au bord du fleuve delà Sapience et de l'Amour. La beauté et la toute-puissance du Très-Haut sont leur perpétuel entretien :

« 0 Dieu, disent-elles, quelle est donc votre gran- « deur ! Tout ce que vous avez fait naître est renfermé « dans les limites du temps; et le temps, qui s'offre « aux mortels comme une mer sans bornes, n'est « qu'une goutte imperceptible de l'océan de votre éter- .( nité. »

Tantôt les prédestinés, pour mieux glorifier le Roi

des rois, parcourent son merveilleux ouvrage : la créa tion, qu'ils contemplent des divers points de l'univers, leur présente des spectacles ravissants : tels, si l'on peut comparer les grandes choses aux petits objets, tels se montrent aux yeux du voyageur les champs superbes de l'Indus, lesTiches vallées de Dehly et de Cachemire, les rivages couverts de perles et parfumés d'ambre, où les flots tranquilles viennent expirer au pied des cannelliers en fleur. La couleur des cieux, la disposition et la grandeur des sphères, qui varient selon les mouvements et les distances, sont pour les esprits bienheureux une source inépuisable d'admiration. Ils aiment à connaître les lois qui font rouler avec tant de légèreté ces corps pesants dans l'éther fluide ; ils visitent cette lune paisible qui, pendant le calme des nuits, éclaira leurs prières ou leurs amitiés ici-bas. L'astre humide et tremblant qui précède les pas du matin ; cette autre planète qui paraît comme un diamant dans la chevelure d'or du soleil ; ce globe à la longue année qui ne marche qu'à la lueur de quatre torches pâlissantes ; cette terre en deuil qui, loin des rayons du jour, porte un anneau, ainsi qu'une veuve inconsolable ; tous ces flambeaux errants de la maison de l'homme attirent les méditations des élus. Enfin, les âmes prédestinées volent jusqu'à ces mondes dont nos étoiles sont les soleils, et elles entendent les concerts inconnus de la Lyre et du Cygne célestes. Dieu, de qui s'écoule une création non interrompue, ne laisse point reposer leur curiosité sainte, soit qu'aux bords les plus reculés de l'espace il brise un antique univers, soit que, suivi de l'armée des anges, il porte l'ordre et la beauté jusque dans le sein du chaos.

Mais l'objet le plus étonnant offert à la contemplation des saints, c'est l'homme. Ils s'intéressent encore

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à nos peines et à nos plaisirs; ils écoutent nos vœux: ils prient pour nous ; ils sont nos patrons et nos conseils ; ils se réjouissent sept fois lorsqu'un pécheur retourne au bercail ; ils tremblent d'une charitable frayeur lorsque l'ange de la mort amène une âme craintive aux pieds du souverain Juge. Mais s'ils voient nos passions à découvert, ils ignorent toutefois par quel art tant d'éléments opposés sont confondus dans notre sein : Dieu, qui permet aux bienheureux de pénétrer les lois de l'univers, s'est réservé le merveilleux secret du cœur de l'homme.

C'est dans cette extase d'admiration et d'amour, dans ces transports d'une joie sublime, ou dans ces mouvements d'une tendre tristesse, que les élus répètent ce cri de trois fois Saint, qui ravit éternellement les cieux. Le roi-prophète règle la mélodie divine ; Asaph, qui soupira les douleurs de David, conduit les instruments animés par le souffle ; et les fds de Coré gouvernent les harpes, les lyres et les psaltérions qui frémissent sous la main des anges. Les six jours de la création, le repos du Seigneur, les fêtes de l'ancienne et de la nouvelle loi, sont célébrés tour à tour dans les royaumes incorruptibles. Alors les dômes sacrés se couronnent d'une auréole plus vive; alors, du trône de Dieu, de la lumière même répandue dans les demeures intellectuelles, s'échappent des sons si suaves et si délicats, que nous ne pourrions les entendre sans mourir. Muse, où trouveriez-vous des images pour peindre ces solennités angéliques ? Serait-ce sous les pavillons des princes de l'Orient, lorsque, assis sur un trône étincelantde pierreries, le monarque assemble sa pompeuse cour ? Ou bien, ô Muse, rappelleriez-vous le souvenir de la terrestre Jérusalem, quand Salomon voulut dédier au Seigneur le sanctuaire du peuple fidèle ? Le

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bruit éclatant des trompettes ébranlait les sommets de Sion ; les lévites redisaient en chœur le cantique des degrés; les anciens d'Israël marchaient avec Salomon devant les tables de Moïse ; le grand sacrificateur immolait des victimes sans nombre ; les filles de Juda formaient des pas cadencés autour de l'arche d'alliance ; leurs danses, aussi pieuses que leurs hymnes, étaient des louanges au Créateur.

Les concerts de la Jérusalem céleste retentissent surtout au tabernacle très-pur qu'habite dans la cité de Dieu l'adorable Mère du Sauveur. Environnée du chœur des veuves, des femmes fortes et des vierges sans tache, Marie est assise sur un trône de candeur. Tous les soupirs de la terre montent vers ce trône par des routes secrètes ; la Consolatrice des affligés entend le cri de nos misères les plus cachées ; elle porte aux pieds de son Fils, sur l'autel des parfums, l'offrande de nos pleurs; et, afin de rendre l'holocauste plus efficace, elle y mêle quelques-unes de ses larmes divines. Les esprits gardiens des hommes viennent sans cesse implorer, pour leurs amis mortels, la Reine des miséricordes. Les doux séraphins de la grâce et de la charité la servent à genoux ; autour d'elle se réunissent encore les personnages touchants de la crèche, Gabriel, Anne et Joseph ; les bergers de Bethléem et les mages de l'Orient. On voit aussi s'empresser dans ce lieu les enfants morts en entrant à la vie, et qui, transformés en petits anges, semblent être devenus les compagnons du Messie au berceau. Ils balancent devant leur mère céleste des encensoirs d'or, qui s'élèvent et retombent avec un bruit harmonieux, et d'où s'échappent en vapeur légère les parfums d'amour et d'innocence.

Des tabernacles de Marie on passe au sanctuaire du Sauveur des hommes : c'est là que le Fils conserve par

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ses regards les mondes que le Père a créés : il est assis à une table mystique : vingt-quatre vieillards, vêtus de robes blanches et portant des couronnes d'or, sont placés sur des trônes à ses côtés. Près de lui est son char vivant, dont les roues lancent des foudres et des éclairs. Lorsque le Désiré des nations daigne se manifester aux élus dans une vision intime et complète, les élus tombent comme morts devant sa face ; mais il étend sa droite, et leur dit :

« Relevez-vous, ne craignez rien, vous êtes les bénis « de mon Père ; regardez-moi ; je suis le Premier et le « Dernier. »

Par delà le sanctuaire du Verbe s'étendent sans fin des espaces de feu et de lumière. Le Père habite au fond de ces abîmes de vie. Principe de tout ce qui fut, est et sera, le passé, le présent et l'avenir se confondent en lui. Là sont cachées les sources des vérités incompréhensibles au ciel même : la liberté de l'homme, et la prescience de Dieu ; l'être qui peut tomber dans le néant, et le néant qui peut devenir l'être; là surtout s'accomplit, loin de l'œil des anges, le mystère de la Trinité. L'Esprit qui remonte et descend sans cesse du Fils au Père, et du Père au Fils, s'unit avec eux dans ces profondeurs impénétrables. Un triangle de feu paraît alors à l'entrée du Saint des saints : les globes s'arrêtent de respect et de crainte, l'Hosanna des anges est suspendu, les milices immortelles ne savent quels seront les décrets de l'Unité vivante ; elles ne savent si le trois fois Saint ne va point changer sur la terre et dans le ciel les formes matérielles et divines, ou si, rappelant à lui les principes des êtres, il ne forcera point les mondes à rentrer dans le sein de son éternité.

Les essences primitives se séparent, le triangle de feu disparaît : l'oracle s'entr'ouvre, et l'on aperçoit les

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trois Puissances. Porté sur un trône de nuées, le Père tient un compas à la main ; un cercle est sous ses pieds ; le Fils, armé de la foudre, est assis à sa droite ; l'Esprit s'élève à sa gauche comme une colonne de lumière. Jéhovah fait un signe, et les temps rassurés reprennent leurs cours, et les frontières du chaos se retirent, et les astres poursuivent leurs chemins harmonieux. Les cieux prêtent alors une oreille attentive à la voix du Tout-Puissant, qui déclare quelques-uns de ses desseins sur l'univers.

(Les'Marlyrs.)

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