‹ L'Expérience religieuse de ChateaubriandChapitre 86 sur 126 · KOLE DE LA PAPAUTÉ · texte numérisé non relu

KOLE DE LA PAPAUTÉ

Génie du Christianisme.

. . . Rappelonscc que les papes ont fait pour les sciences et les beaux-arts. Tandis que les ordres supérieurs travaillent dans toute l'Europe à l'éducation de la jeunesse, à la découverte des manuscrits, à l'explication de l'antiquité, les pontifes romains, prodiguant aux savants les récompenses et jusqu'aux honneurs du sacerdoce, étaient le principe de ce mouvement général vers les lumières. Certes, c'est une grande gloire pour l'Eglise qu'un pape ait donné son nom au siècle qui commence l'ère de l'Europe civilisée, et qui, s'élevant du milieu des ruines de la Grèce, emprunta ses clartés du siècle d'Alexandre pour les réfléchir sur le siècle de Louis.

Ceux qui représentent le christianisme comme arrêtant le progrès des lumières, contredisent manifestement les témoignages historiques. Partout la civilisation a marché sur les pas de l'Evangile, au contraire des religions de Mahomet, de Brahma et de Confucius, qui ont borné les progrès de la société et forcé l'homme à vieillir dans son enfance.

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Rome chrétienne était comme un grand port, qui recueillait tous les débris des naufrages des arts. Constantinople tombe sous le joug des Turcs, aussitôt l'Eglise ouvre mille retraites honorables aux illustres fugitifs de Byzance et d'Athènes. L'imprimerie, proscrite en France, trouve une retraite en Italie. Des cardinaux épuisent leurs fortunes à fouiller les ruines de la Grèce et à acquérir des manuscrits. Le siècle de Léon X avait paru si beau au savant abbé Barthélémy, qu'il l'avait d'abord préféré à celui de Périclès pour sujet de son grand ouvrage : c'était dans l'Italie chrétienne qu'il prétendait conduire un moderne Anacharsis.

« A Rome, dit-il, mon voyageur voit Michel-Ange élevant la coupole de Saint-Pierre ; Raphaël peignant les galeries du Vatican; Sadolel et Bembe, depuiscardinaux, remplissant alors auprès de Léon X la place de secrétaires ; le Trissin donnant la premièrereprésentation de « Sophonisbe », première tragédie composée par un moderne; Béroald, bibliothécaire du Vatican, s'occupant à publier les « Annales » de Tacite qu'on venait de découvrir en Westphalie, et que Léon X avait acquises pour la somme de cinq cent ducats d'or; le même pape proposant des places aux savants de toutes les nations qui viendraient résider dans ses Etats, et des récompenses distinguées à ceux qui lui apporteraient des manuscrits inconnus... Partout s'organisaient des universités, des collèges, des imprimeries pour toutes sortes de langues et de sciences, des bibliothèques sans cesse enrichies des ouvrages qu'on y publiait, et des manuscrits nouvellement apportés des pays où l'ignorance avait conservé son empire. Les académies se multipliaient tellement, qu'à Ferrare on en comptait dix à douze ; à

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Boulogne, environ quatorze ; à Sienne seize. Elles -avaient pour objet les sciences, les belles-lettres, les langues, l'histoire, les arts. Dans deux de ces académies, dont l'une était simplement dévouée à Platon, et l'autre à son disciple Aristote, étaient discutées les opinions de l'ancienne philosophie, et pressenties celles de la philosophie moderne. A Bologne, ainsi qu'à Venise, une de ces sociétés veillait sur l'imprimerie, sur la beauté du papier, la fonte des caractères, la •correction des épreuves, et sur tout ce qui pouvait contribuer à la perfection des éditions nouvelles... Dans chaque Etat, les capitales, et même des villes moins considérables, étaient extrêmement avides d'instruction et de gloire : elles offraient presque toutes, aux astronomes, des observatoires ; aux anatomistes, des amphithéâtres ; aux naturalistes, des jardins de plantes ; à tous les gens de lettres, des collections de livres, de médailles et de monuments antiques ; à tous les genres de connaissances, des marques éclatantes de considération, de reconnaissance et de respect... Les progrès des arts favorisaient les goûts des spectacles et de la magnificence. L'Étude de l'histoire et des monuments des Grecs et des Romains inspirait des idées de décence, d'ensemble et -de perfection qu'on n'avait point eues jusqu'alors. Julien de Médicis, frère de LéonX, ayant été proclamé -citoyen romain, cette proclamation fut accompagnée de jeux publics ; et, sur un vaste théâtre, construit •exprès dans la place du Capitule, on représenta pendant deux jours une comédie de Plaute, dont la musique et l'appareil extraordinaire excitèrent une .admiration générale. »

Les successeurs de Léon X ne laissèrent point s'éteindre cette noble ardeur pour les travaux du génie.

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Les évêques pacifiques de Rome rassemblaient dans leur villa les précieux débris des âges. Dans les palais des Borghèse et des Farnèse le voyageur admirait les chefs-d'œuvre de Praxitèle et de Phidias; c'étaient des papes qui achetaient au poids de l'or les statues de l'Hercule et de l'Apollon ; c'étaient des papes qui, pour conserver les ruines trop insultées de l'antiquité, les couvraient du manteau de la religion. Qui n'admirera la pieuse industrie de ce pontife qui plaça des images chrétiennes sur les beaux débris des Thermes de Dioctétien? Le Panthéon n'existerait plus s'il n'eût été consacré par le culte des apôtres, et la colonne Trajane ne serait pas debout si la statue de saint Pierre ne l'eût couronnée.

Cet esprit conservateur se faisait remarquer dans tous les ordres de l'Eglise. Tandis que les dépouilles qui ornaient le Vatican surpassaient les richesses des anciens temples, de pauvres religieux protégeaient dans l'enceinte de leurs monastères les ruines des maisons de Tibur et de Tusculum, et promenaient l'étranger dans les jardins de Cicéron et d'Horace. Un chartreux vous montrait le laurier qui croît sur la tombe de Virgile, et nu pape couronnait le Tasse au Capitole.

Ainsi depuis quinze cents ans l'Eglise protégeait les sciences et les arts ; son zèle ne s'était ralenti en aucune époque. Si dans le huitième siècle le moine Alcuin enseigne la grammaire à Charlemagne, dans le dix-huitième siècle un autre moine industrieux et patient trouve un moyen de dérouler les manuscrits d'Herculanum ; si en 740 Grégoire de Tours décrit les antiquités des Gaules, en 1764 le chanoine Mozzochi explique les tables législatives d'Héraclée. La plupart ■des découvertes qui ont changé le système du monde

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