CHAPITRE XII RELIGION PRATIQUE
Après comme avant notre étude du mysticisme et de la philosophie religieuse, les fruits de la vie spirituelle nous apparaissent comme le meilleur critère de sa valeur ; nous en revenons à la méthode empirique : la doctrine la plus féconde sera la plus vraie. Pour terminer notre revue des phénomènes religieux, il nous reste à considérer quelques-uns des aspects delà religion pratique.
Une ou deux observations d'abord sur le rôle que joue le sentiment esthétique dans la religion. Les hommes ont une tendance irrésistible à raisonner leurs expériences religieuses : leur croyance ne peut se passer de formules. Je suis peutr être allé trop loin en condamnant comme inutiles du point de vue pragmatique les attributs métaphysiques de la divinité ; ils ont une réelle valeur esthétique. Dans les pages éloquentes auxquelles nous avons fait allusion S Newman le fait bien sentir. Ces épithètes sonores et mystérieuses sont l'éclatante parure de la piété, comme les grandes orgues, le marbre et Tor, les fresques et les vitraux sont l'ornement d'une église. Elles sont comme un encens offert à la divinité, et peuvent paraître d'autant plus sublimes qu'elles sont plus incompréhensibles. Elles sont pour les esprits comme Newman' un trésor aussi précieux que, pour des prêtres païens, les joyaux étincelants de leurs idoles.
(i) Diêeonr$e m, § 7.
(a) L'ima^ation de Newman ayait le besoin inné d'nne organisation ecclé- Biaatiqae. c Dès T&ge de qnLaie ans, écrit-il, le dogme a été le principe de ma religion ; Je n*en connais point dVntre; Je n'en conçois point d'autre. » A trente ans, écrit-il encore, c dans cliacane de mes actions, J'aimais me repréaenter que J'agissais en présence de mon évéqae, comme si c'eût été devant Dieu, s ApologUiy 1897, p. 489 60.
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Parmi les activités créatrices que la religion met en jea, le sentiment esthétique ne doit jamais être oublié. Bien qiie je me sois interdit toute incursion dans le domaine ecclésiastique, il me sera cependant permis d'indiquer ici comment certaines églises ont plus de prise sur la nature humaine» grâce à la satisfaction qu'elles offrent à ses besoins esthétiques. Il y a des âmes qui aspirent surtout à simplifier, à purifier leur vie intérieure ; d'autres ont une imagination qui réclame la richesse et l'éclat. On voit une différence analogue dans les caractères. Pour certains hommes, le désordre est insupportable ; il faut que leur vie extérieure soit simple et cohérente ; pour d'autres, au contraire, les superfluités, la surabondance d'excitation, sont indispensables. Il y a des hommes qui tomberaient en défaillance si tout à coup ils trouvaient toutes leurs dettes payées, tous leurs engagements tenus, leur correspondance à jour, leurs difficultés résolues, tous leurs devoirs accomplis, sauf im seul qu'Us n'auraient qu'à remplir sur-le-champ. Une vie si dépouillée de soucis les épouvanterait. De même le luxe, l'élégance, les marques d'affection, les égards, sont pour les uns une nécessité, et ne sont pour les autres que mensonge et frivolité. Une imagination éprise de splendeur ne saurait se contenter d'ime religion tout intime. Elle a besoin d'institations majestueuses et complexes, dont les parties forment une belle hiérarchie, où l'autorité descend de degrés en degrés depuis la divinité qui est au sommet du système jusqu'aux étages inférieurs où brille encore un reflet de son mystérieux éclat. On se sent en présence d'im beau monument couvert d'ornements précieux ; on entend résonner les accents harmonieux des chants liturgiques ; toute l'église rend gloire à Dieu. A côté de cette magnifique complexité, où la vie circule dans tous les sens sans nuire à la stabilité de l'ensemble, où les plus petits détails ont leur valeur, combien pftle apparaît le protestantisme évangélique 1 Quelle n'est pas la sécheresse de ces hommes qui» chacun pour soi, prétendent rencontrer Dieu face à face 1 La Réforme a voulu niveler, pulvériser les splendeurs accumulées par l'église romaine. Pour une imagination habituée aux cérémonies pompeuses, le protestantisme, en dépouillant l'évangUe de ses ornements, paraît avoir mis un hospice à la place d'un palais.
Il en est de même du sentiment patriotique dans les pays de vieilles traditions monarchiques. Que d'émotions dispairaissent quand, abandonnant les titres ronflants, la pourpre et l'or, l'éclat des lumières, les fanfares, les gardes chamarrés, les foules frémissantes, on n'a plus qu'un président en redingote qui vous serre la main, et sort peut-être d'ime humble maison isolée dans le çeldt, dont le petit salon n'a d'autre ornement qu'une Bible sur la table. Quelle pauvreté, pour une imagination monarchique 1
L'absence de ces éléments esthétiques est ce qui empêche le protestantisme, quelle que puisse être sa supériorité morale, de faire beaucoup de convertis parmi les catholiques. La vénérable église romaine offre à l'imagination im si riche horizon et de si beaux ombrages, tant de fleurs et de fruits différents, tant de retraites adaptées aux divers besoins de la nature humaine I Le protestantisme est auprès d'elle comme un désert ; ses amères négations sont incompréhensibles pour l'esprit catholique. Il est vrai que bien des catholiques éclairés ne voient guère dans beaucoup de croyances et de pratiques surannées que des enfantillages, pour qui les prend au pied de la lettre; mais ce sont d'innocents, d'aimables enfantillages, qu'on accepte avec un sourire, parce qu'ils conviennent à l'intelligence populaire. Pour le protestant, au ^ contraire, ces enfantillages ne sont que de stupides mensonges. Il déchire le tissu délicat des symboles et fait frémir par sa brutalité le catholique, auquel il fait l'effet d'un saurien engourdi, raide et morose. Ils ne se comprendront jamais l'un l'autre : leurs dispositions affectives sont trop différentes. Ni Tun ni l'autre ne saisit entièrement la vérité, ne se comprend bien lui-même ni ne discerne les nuances les plus délicates de la conscience d'autrui.
Je ne dirai qu'un mot de deux éléments importants de la religion pratique, qui sont le sacrifice et la confession.
Dans toutes les religions primitives, on offre aux dieux des sacrifices. A mesure que le culte s'est épuré, les sacrifices sanglants et les holocaustes ont été remplacés par des offrandes d'une nature moins grossière. Le judaïsme, l'islamisme, le bouddhisme arrivent à se passer de sacrifices rituels,
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comme le christianisme, où l'idée s'en est conservée nâstmoins dans le dogme de l'expiation et le sacrifice de la m^êe Dans ces religions, l'immolation du cœur, les renoncemoSi de la volonté ont pris la place des offrandes matérieUa Mais l'ascétisme de l'Islam, du bouddhisme et du clmsti&nisme d'autrefois nous montre toute la valeur religieuse de la notion du sacrifice.
La confession est beaucoup moins universelle qae le sacrifice ; elle correspond à une religion plus intérieure. Cesi une des formes de la purification dont le fidèle sent le besoin quand il veut entrer en rapport avec la divinité. Celui qui se confesse dépouiUe toute hypocrisie et se voit tel qa*il est sa corruption lui devient manifeste. S'il ne s'en est pa» tout à fait débarrassé, du moins ne la voile-t41 pas d\in fam semblant de vertu ; la franchise devient sa loi. La pratique de la confession a complètement disparu chez les protestant anglo-saxons, sans qu'on puisse indiquer toutes les causes de ce phénomène historique. La réaction contre le papisme y a naturellement contribué ; on ne pouvait s'accommoder de la pénitence et de l'absolution. Mais il semble que dans l'ftme du pécheur repentant, le besoin de purification aurait dû être assez fort pour s'opposer à cette radicale suppression. N'y avait-il donc plus de cœurs angoissés désireux d'épancher au dehors leurs secrètes souffrances, de les confesser, même à des oreilles indignes ? L'église catholique, pour des raisons faciles à comprendre, a substitué la confession auriculaire à la confession publique, qui dépasserait le courage de la plupart des fidèles. Dans le protestantisme de langue anglaise, l'individu, qui se confie en lui-même plus qu'en ses semblables, croit avoir assez fait quand il a mis Dieu dans son secret. '
Je m'étendrai davantage sur un élément capital de la religion pratique : la prière. On a vivement protesté, de notre temps, contre les prières où l'on demande à Dieu le beaa temps ou la guérison des maladies. Mais il est reconnu par les médecins que, dans certains milieux, la prière contribue
(x) On trouvera de plus amples détaUs sar la confession dans rexedlest /oavrage de Frank Grahqbr : The Soûl ofa Christian, London, 1900, ch. su-
fit la guérison des malades ; on peut donc y voir un excellent xnoyen thérapeutique. Elle est chez bien des hommes un f'sicteur indispensable de la santé morale, et par suite de la santé physique. On peut juger moins favorablement les prières pour le beau temps. Chacun sait maintenant que la sécheresse comme la tempête ont des causes physiques déterminées, et que nos désirs n'y peuvent rien changer. *
Mais il ne faut pas oublier que la demande de grâces temporelles n'est qu'une des formes de la prière. Si nous prenons le mot dans son sens large, pour désigner toute communion intime, toute conversation avec la divinité, il est aisé de voir que la prière échappe à la critique des savants ; elle reste l'élément essentiel de la religion pratique :
« La religion, dit un théologien français, est un commerce, un rapport conscient et voulu de l'âme en détresse avec la puissance mystérieuse dont elle sentqu'elle dépend et que dépend sa destinée. Ce commerce avec Dieu se réalise par la prière. La prière, voilà donc la religion en acte, c* est-à-dire la religion réelle. C'est la prière qui distingue le phénomène religieux de tous ceux qui lui ressemblent ou Favoisinent, tels que le sentiment moral ou le sentiment esthétique. Si la religion est un besoin pratique, la réponse à ce besoin ne saurait être qu'une action pratique. Aucune théorie ne serait ici suffisante. La religion n^est rien si elle n est pas l'acte vital par lequel l'esprit tout entier s'efforce de se sauver, en se rattachant à son principe. Cet acte, c'est la prière, par où j'entends, non pas un vain exercice de paroles, non pas la répétition de certaines formules sacrées, mais le mouvement de Tâme se mettant en relation personnelle et en contact avec la puissance mystérieuse dont elle sent la présence, même avant de pouvoir lai donner un nom. Où cette prière intérieure fait défaut, il n'y a pas de religion ; au contraire, partout où cette prière surgit et remue l'âme, même dans l'absence de toute forme et de toute doctrine arrêtée, la religion est vivante...
» Je comprends maintenant pourquoi la « religion naturelle »
(i) n n'y a pas longtemps que la croyance contraire était nniverseUe : c Le ministre de Sndbnry, assistant à une conférence religieuse à Boston, entend le prédicateur prier pour qu'il pleuve. A la fin du service, il va le trouver et lui dit : « Vous autres ministres de Boston, dès qu'une tuUpe se » fane sous vos fenêtres, vous aUez à l'église et vous priez pour qu'U pleuve » Jusqu'à ce que Ck>ncord et Sudbury soient sous l'eau. » R. W. Biibason : Lectures and Biographical aketches, p. 363.
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n*e8t pas une religion. Elle prive l'homme de la prière ; elle hSsse Dieu et lliomme éloignés l'un de l'autre. Nul commerce intime, k1 dialogue intérieur, nul échange entre eux, aucune action de Dîr dans l'homme, aucun retour de l'homme à Dieu. Au fond, cette prétendue religion n'est que de la philosophie. Elle naquit anx époq^i de rationalisme, de travail critique, de raison impersonneUe e! n'a jamais été qu'une abstraction... Création artificielle et morte elle ne laisse presque rien apercevoir des caractères propres de la religion. » '
Tous les faits que nous avons décrits ne sont-ils pas nm confirmatiou de ces paroles ? En quoi consiste le phénomèof religieux^ considéré comme fait de conscience, sans aacunf préoccupation dogmatique ? N'est-il pas avant tout le sentiment d'un rapport étroit entre l'individu et son Dieu, d'un rapport à la fois efficace et mutuel ? Si ce n'était pas un rappel véritable, où l'on donne, où l'on reçoit, si tout se passait conune s'il n'avait pas eu lieu, la prière qui en suppose l'existence serait im état d'âme illusoire ; et la religion ne serait pas seulement mêlée d'illusions comme toute chose au monde, mais, ainsi que l'ont soutenu de tout temps les athées, fondée tout entière sur une illusion. Tout au plus pourrait-il subsister une croyance rationnelle à l'ordre du monde et à la causalité divine. L'âme dévote pourrait se complaire dans l'admiration d'un tel univers ; mais l'homme pour qui la religion et U prière sont des réalités pratiques ne se contente pas du rôle de spectateur ; il veut agir.
On ne peut donc juger de la valeur de la religion que si l'on a résolu la question suivante : la foi dans l'efficacité de la prière est-elle trompeuse ou vraie ? Car la conviction d'un commerce réel entre Dieu et l'âme est le foyer central de la conscience religieuse. Quant à la nature de ces relations, les opinions sont très diverses. On a de tout temps attribué à la divinité des interventions qu'aucun homme éclairé ne saurait plus admetlre. On pourrait en conclure que l'influence delà prière est uniquement subjective et qu'elle modifie seulement l'âme de l'individu. Mais si limités qu'on suppose les eflTets de
(i) AuouiTB Sabatuir : Baqniêse éCnne Philosophie de la Religion, 4** édition, Paris 1897, p.s4et 96. [Ck>mparezSBCR^AN: Précis de Philosophie, L» saime 1868, p. 989 et soivanteB.]
BSLIGION PRATIQUE 38q
La prière, c'est la conviction de son efficacité qui constitue La relig:ion vivante. Grflce à la prière, affirme le croyant, quelque chose vient à Texistence qui sans elle n'aurait pas été. Grâce à la prière, une énergie latente entre en jeu, soit dans le sujet, soit hors de lui.
Sclaircissons cette idée par un exemple :
« L'homme peut apprendre à dépasser les limites de la pensée finie, pour puiser au-delà la puissance et la sagesse... La présence divine nous est connue par expérience. L'orientation dans ce sens est un acte conscient, et non une expérience vague, crépusculaire, semi-consciente ; ce n est pas une extase, ce n'est pas la supraconscience du védantisme ; ce n'est pas une auto-suggestion. C'est un passage parfaitement calme et raisonnable de la perception sensible à rintuition révélatrice, de la préoccupation de soi-même à des modes de pensée supérieurs... Par exemple, si le moi inférieur est énervé, inquiet, tendu, on peut en un moment le forcer d'être calme. On n'y parvient pas par un mot ; je le répète, ce n'est pas de l'hypnotisme : c'estune puissance qui se déploie. On sent découler en soi l'esprit de paix aussi nettement qu'on perçoit la chaleur en un jour d'été. Et l'on peut se servir de ce pouvoir avec autant de confiance qu'on se sert des rayons du soleil pour enflanmier du bois avec une lentille. » '
Je trouve cette idée fortement exprimée dans une lettre de Frédéric W. H. Myers à Vxm de ses amis. Elle montre que l'instinct de la prière peut exister en dehors de toute doctrine théologique :
« Je suis heureux que vous m'ayez demandé mon avis sur la prière, car j'ai là-dessus des idées assez arrêtées. D'abord, quels sont les faits ? Il existe autour de nous un univers spirituel en rapport étroit avec l'univers matériel. Du premier vient l'énergie qui soutient le second, l'énergie qui est Ifi vie de chaque esprit individuel. Nos esprits sont soutenus par un influx continuel de cette énergie, influx qui varie sans cesse d'intensité, tout à fait comme la nutrition matérielle varie d'heure en heure.
)> Je dis que ce sont là des faits, parce que j'estime qu'une telle conception de la réalité est la seule qui corresponde à notre expérience; ce seraittroplongde l'expliquer ici. Maintenant, comment devons-nous agir à l'égard de cette réalité ? Evidemment, nous
^i) Thê Higher Law, Boston, Anguêt 1891, vol. iv, p. 4, 6.
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devons nous efforcer d* absorber le plus possible d'énergie spirîtaelle et donner à nos esprits Tattitude que nous avons reconnue Is plus favorable à cet influx. On appelle prière, en général, cette attitude d'expectative sérieuse et confiante. A la question : Qà devons-nous prier ? nous répondrons — si étrange que soit h réponse — que cela n'a pas une grande importance. Sans doute U prière n'est pas une action subjective ; elle suppose un accroisse ment positif dans l'influx d'énergie spirituelle ou de la grte divine ; mais nous ne savons pas assez ce qui se passe dans h monde spirituel pour saisir conmient agit la prière; nous ne savons pas qui la reçoit, ni par quel canal nous vient la gr&ce. Mieux vaut laisser les enfants prier le Christ, qui est pour le moins l'esprit individuel le plus sublime que nous connaissions. Mais il serait téméraire de dire que le Christ lui-même nous entend. D'autre part, dire que Dieu nous entend, ce n'est que répéter le principe fondamental, à savoir l'influx de la gr&ce qui sans cesse émane de l'univers spirituel. »
Avant de décider si cet influx spirituel est illusion on réalité, il nous faut décrire les faits, que nous essaierons de juger dans notre conclusion. Je choisirai un exemple contemporain pour faire voir jusqu'où peut aller la confiance en la prière : c'est celui du grand philanthrope George Miiller, de Bristol, mort en 1898. Mûller demandait continuellement dans ses prières des secours matériels. Tout jeune encore, il résolut de prendre à la lettre les promesses de la Bible, à ne jamais compter sur lui-même pour sa subsistance, mais sur la main de Dieu. Il eut une vie extraordinairement active et féconde : il fit distribuer plus de deux millions d'exemplaires des Saintes Ecritures en différentes langues, et plus de cent onze millions de livres ou traités religieux ; fit partir'à ses frais plusieurs centaines de missionnaires; bfttit cinq grands orphelinats, où il recueillit des milliers d'orphelins, dont il fit lui-même l'éducation; il fonda des écoles et des cours d'adultes où furent instruits plus de cent vingt-et-un mille élèves, jeunes et vieux. Pour toutes ces œuvres, Mûller reçut et administra environ trente-cinq millions de francs, et parcourut sur terre et sur mer plus de trois cent mille kilomètres. Pendant les soixante-huit ans que dura son ministère, il ne posséda jamais rien que ses vêtements, son mobilier et l'argent nécessaire pour les dépenses courantes ; il mourut à quatre-vingt-six
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SX18, laissant un avoir de quatre mille francs. Sa méthode consistait à faire connaître ses besoins généraux, mais sans parler en détail de ses besoins du moment. Pour ces derniers, il s'adressait directement à Dieu, assuré que tôt ou tard les prières sont exaucées si l'on a confiance.
« Quand je perds une clef ou tout autre objet, écrit-il, je demande RU Seigneur de me la faire trouver, et je sais qu'il me répondra ; lorsque j*ai donné rendez-vous à quelqu'un, qu'il ne vient pas à rbeure dite, et que cela commence à me gêner, je demande au Seigneur qu'il veuille bien hâter la venue de cette personne, et je sais qn^il me répondra. Quand je ne comprends pas un passage de la Parole de Dieu, j'élève mon cœur au Seigneur pour qu'il veuille bien m'instrnire par son Saint Esprit et je sais qu'il m'instruira, bien que je ne sache pas quand ni comment il le fera. Quand je dois prêcher la Parole, je cherche du secours auprès du Seigneur ;... je ne suis pas abattu, mais plein de joie parce que je compte sur son appui. D
Mûller en vint à ne jamais acheter àcrédit,méme pour la semaine. a Le Seigneur nous fournit chaque jour l'aident qu'il nous faut, mais seulement pour la joiu*née;... si nous attendions la fin de la semaine pour payer, nous pourrions manquer d'argent ; cela pourrait gêner nos fournisseurs et nous irions contre la parole du Seigneur : « Ne devez rien à personne ». A partir d'aujourd'hui, et tant que le Seigneur nous procurera chaque jour le nécessaire, nous paierons chaque article en l'achetant ; nous n'achèterons jamais rien que nous ne puissions payer comptant, quelque besoin que nons en ressentions, et quel que soit le désir de nos fournisseurs d'être payés à la semaine. » Les articles auxquels Mûller fait allusion, ce sont la nourriture, le chauffage, l'entretien de ses orphelinats. On y fut souvent bien près de manquer de nourriture ; malgré tout, on eut rarement à se priver d'un repas. « Je n ai jamais senti plus vivement la présence de Dieu et son secours que les jours où, le déjeuner terminé, il ne restait rien pour dîner (et nous étions plus de cent) ; quand, après dîner, il ne restait rien pour le thé ; et le Seigneur pourvut à tout, sans que nous eussions informé de nos besoins une seule créature humaine... Par la grâce du Seigneur, j'ai une si parfaite confiance en lui qu'au milieu des plus terribles nécessités, je puis, sans m'en tourmenter, vaquer en paix à mes autres occupations. Si le Seigneur ne me donnait pas cette paisible assurance de sa fidélité, je serais incapable de rien faire : car les jours sont rares où, pour quelque partie de l'œuvre, je ne suis pas sur le point de manquer du^nécessaire. i>
Sga l'expérience* RBuaisusB
En ne demandant les moyens de construire ses orphelinats qtfl la prière et à la foi, Mûller déclare qu'il voulait avant tout m démctotrer par là d'une manière visible que notre Père céleste est le mêm? Dieu fidèle qu'il a toujours été, tout prêt, aujourd'hui comme atitit fois, à prouver qu'il est le Dieu vivant à tous ceux qui mettent m lui leur confiance. » Aussi refiisa-t-il d'emprunter de Targent poTir aucune de ses entreprises, a Que se passe-t-il quand nous vouloa"^ devancer l'action de Dieu, en comptant sur nos propres farces ? Notre foi s'afiSûblit au lieu de s'accroître ; chaque fois que noiiî nous tirons d'affaire par nous-mêmes, il devient plus dîilicile àt nous confier en Dieu, et nous finissons par nous livrer entièrement à notre raison déchue, à notre incrédulité naturelle. Combien Û vaut mieux savoir attendre le moment choisi par Dieu, et ne ci^m^h ter que sur lui pour le secours et la délivrance ! Quand le secoms vient enfin, après une longue attente et beaucoup de prières, com* bien il parait doux ! quel encouragement, quelle récompense! Chrétien, mon frère, entre dans ce chemin de l'obéissance, si \n n'y es pas encore, et tu connaîtras les douces joies auxquelles il conduit. »
Quand les ressources venaient lentement, Mûller j voyait un^ épreuve de sa patience et de sa foi. Quand l'épreuve aurait asseï duré, le Seigneur enverrait de Targent. a Je viens d'en avoir la preuve, écrit-il dans son journal : aujourd'hui même, on m'a donné deux mille cinquante livres, dont deux mille pour nos constz-aetiens, et cinquante pour les besoins immédiats. D est impossible de décrire ma joie en Dieu quand je reçus ce don. Ce n'est pas que je fusse saisi d'étonnement ; cdj^f attends toujours une réponse à mes prières. Je crois que Dieu m'entend. Mais mon cœur était si plein de joie queje m'assis devant Dieu, et l'admirai, comme David, dans SI Samuel vu. Bnfin je me prosternai, j'éclatai en actions de grAces, consacrant de nouveau mon cœur à Dieu pour le servir avec bonheur, d *
Le cas de George Millier est remarquable à tous égards, mais avant tout par l'étroitesse de son horizon intellectuel Son Dieu était, comme il le disait souvent, son « associé p : c'était pour lui comme un pasteur surnaturel qui s'intéressait tout spécialement aux pieux conmierçants de Bristol et aui autres fidèles de la même église ; aux orphelinats et autres
(i) The Life of Trust : Being a Narrative ofthe LoriTs DeaUngt with Geùrgf Mûller (La Confiance Perpétuelle, ou les Rapports du Seign^iiï* ^^^"^ OeoTfe Mûller), New American edition,y. Y., Growell, p. aaS, 194» 3ig>
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oeuvres. Mais ce Dieu n avait aucun des sublimes attributs dont l'a revêtu l'imagination humaine. Bref, Mûller n'avait pien d'un contemplatif. Sa conception toute pratique et comme égoïste des rapports de l'homme avec la divinité est comparable à la religion des premiers hommes '.
Si Ton compare son état d'àme à celui d'un Emerson, d'un Phillips Brooks, on sentira toute la difiTérencequi peut séparer deux consciences également religieuses.'
Il existe une manière de prier qui ressemble moins à Topinifttreté d'un mendiant ; elle remplit la vie d'innombrables
(x) Je trouve une notion du secours de Dieu plus primitive encore dans le recneU d'Arber : BngUsk Oarland, vol. vu, p. 44o. Robert Lyde, matelot anglais, prisonnier, avec un petit mousse, sur un bateau français en 1689, attaqua Téquipage, composé de sept hommes, en tua deux, fit prisonniers les cinq autres, et revint en Angleterre sur ce bateau. Lyde nous raconte en ces termes comment son Dieu le secourut dans cette chaude affiBdre : « Avee l'aide de Dieu je pus me tenir debout pendant que les quatre Français tAohaient de me renverser. Comme celui qui m'empoignait à la ceinture commençait à m'entratner, je dis au gamin : c Passe derrière l'habitacle, et démali&-moi cet homme qui est sur mes reins. » Le mousse lui donna sur la tête un coup qui le fit tomber... Je cherchai des yeux un épissoir ou quelque autre instrument pour les frapper. Mais ne voyant rien, je dis : « Seigneur, que faire ? » Alors, regardant vers ma gauche, j'aperçus un épissoir qui pendait, je dégageai mon bras droit, j'attrapai l'épissoir et renfonçai quatre fois d'un quart de pouce dans le crâne de celui qui me tenait le bras gauche. » Un des Français lui arracha l'épissoir. c Mais, par la grAce de Dieu, l'épissoir lui tomba de la main, ou bien il le jeta ; à ce moment, le Dieu tout-puissant me donna la force de maintenir d'une main Ton des hommes et de frapper l'autre à la tête. De nouveau je cherchai une arme, et ne voyant rien, je dis : c Seigneur, que faire maintenant ? » Alors il plut à Dieu de me faire penser à mon couteau ; et bien que mon bras droit fCkt tenu par deux des Français, le Dieu tout-puissant me donna la force de mettre ma main droite dans ma poche droite, de sortir le couteau avee son fourreau... de le mettre entre mes jambes, et de le tirer : je coupai le cou à celui qui me tournait le dos ; il tomba et ne bougea plus. »
(9) [Une autre vie de prière et d'action est celle du missionnaire Hudson Tatlor, fondateur de la China Inland Mission. Son père, un pieux évangéliste, avait longtemps prié Dieu de lui donner un fils qui pût évangéliser la Chine ; mais eelui-ci n'apprit ce détail que sept ans après son départ pour rOrieni. Il se convertit à quinze ans (voy. plus haut, p. 909), au moment même où sa mère, à quatre-vingts milles de distance, après avoir prié pendant plusieurs heures pour la conversion de son fils, recevait de Dieu l'assurance que sa prière était exaucée, c Elevé dans une telle famille, dit Hudson Taylor, il n'est pas surprenant que dès le début de ma vie chré* tienne je fhsse persuadé que les promesses de Dieu étaient véritables, et que la prière est, à la lettre, une affaire que l'on traite avee Dieu, ou bien pour soi-même ou bien pour les autres. » Hudson Taylor, A Retrospect, chap. i, pages.]
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chrétiens. Quand on se repose continuellement sur le Tonlr Puissant de ses soucis et de ses doutes, on a, disent-ils, le sentiment très vif de sa présence et de son action. Cesl cet ét^t d'esprit que je voudrais caractériser. En lisant la description que fait le professeur Hilty d'une vie conduite par Dieu, une foule de chrétiens de tous les pays reconnaîtraient sans doute leur propre expérience :
« Dans une vie conduite par Dieu, tout change de face : les . livres, les mots, et même les hommes dont on a besoin se présentent au moment voulu. On traverse les plus grands dangers comme si Ton avait un bandeau sur les yeux, sans apercevoir ce qui pourrait égarer ou terrifier, jusqu'à ce que le péril soit passé ; cela est vrai tout spécialement des séductions, de la vanité, de la sensualité. Les chemins où nous ne devons pas entrer nous sont fermés comme par une haie d* épines ; en revanche, de grosses difficultés disparaissent subitement. Quand vient le moment d'agir, <m en trouve soudain le courage ; ou bien Ton aperçoit tout à coup le point essentiel qu'on n'avait pas su voir jusque-là. On découvre en soi des pensées, des capacités, et même des intuitions, des connaissances, dont on ne peut expliquer l'origine. Enfin il arrive souvent que des hommes nous prêtent ou nous refusent involontairement leur secours, de telle sorte que des indifférents ou des ennemis nous rendent sans le savoir les plus grands services. Dieu enlève à ceux qu'il conduit, au moment opportun, les biens qui gên^^ent leurs efforts Vers l'idéal... On trouve toutes les portes ouvertes et tous les chemins faciles. Ce que l'on doit faire, on ne le fait ni trop tôt ni trop tard... On le fait avec une parfaite tranquillité d'esprit, comme s'il ne s'agissait pas d'intérêts personnels... On sait attendre, ce qui est un grand art pour bien vivre. On est frappé de voir que chaque événement vient à son heure...
1» Grâce à ces fréquentes expériences de la bonté de Dieu, on arrive à supporter tous les honmies, même les plus antipathiques, les plus indolents, les plus pervers, car eux aussi sont des moyens dont Dieu se sert en vue du bien, et souvent les plus efficaces. Sans cette pensée, il serait difficile même aux meilleurs d'entre nous de garder une parfaite égalité d'&me.
» ...Toutes les ressources de la sagesse humaine ne sauraient nous donner ce qui vient de soi-même quand nous sommes sous la conduite de Dieu. » '
(i) G. Hilty : Gluck, Dritter Theily 1900, p. 9a sq.
RELIGION PRATIQUE SgS
D'une telle attitude de rflme nous poumons passer, par <3egrés insensibles, à la croyance qui jfut déjà celle des stoï- C3iens : rhomme ne suppose plus que les événements sont ;pliés à ses désirs par la main de Dieu, pour le récompenser de sa confiance ; mais il croit qu'en développant en lui le sentiment de son unité avec la cause suprême de toutes choses i il arrive à plier son esprit à tout ce que Dieu lui envoie. Xia face du monde reste la même, mais son expression est tout autre : c'était la mort, et c'est maintenant la vie. L'amoureux ne voit pas celle qu'il aime des mêmes yeux qu'im indifférent. De même, quiconque éprouve de l'amour ou de l'admiration pour la Cause du monde, ne connaît plus l'égoïsme xd la crainte. Il s'ensuit im tel calme de l'esprit que chaque heure nous offre ime nouvelle occasion de bonheur. Par cette élévation perpétuelle de Fftme, l'univers est transfiguré. C'est dans cet esprit que philosophaient Epictète et Marc-Aurèle :
« Est-il un seul des êtres de la Nature, dit Epictète, qui ne prouve abondamment la Providence à rhomme modeste et reconnaissant ? Prenons les plus petites merveilles : l'herbe devient du lait, le lait devient fromage, la peau produit la laine. Qui a conçu tout cela, qui Ta réalisé ? Personne, dites-vous : ô impudence, ô stapidité !...
» Si nous étions raisonnables, ferions-nous autre chose, tous en commun et chacun en particulier, que chanter la divinité, célébrer ses louanges et lui rendre grâces ?
» En maniant la pioche ou poussant la charrue, au travail comme à table, ne devrions-nous pas chanter cet hymne à Dieu : Dieu est grand, qui nous a donné ces outils pour travailler la terre ; Dieu est grand, qui nous a donné des mains, une bouche, un estomac ; qui nous donne de grandir insensiblement ; qui nous donne de respirer pendant le sommeil ? Nous devrions célébrer chacune de ces choses : et célébrer par dessus tout le don le plus divin que Dieu nous ait fait, à savoir la faculté de comprendre tout cela et de nous en servir avec méthode. Eh bien ! puisque vous êtes aveugles, vous le grand nombre, ne fallait-il pas qu'il y eût quelqu'un qui remplit ce rôle et qui chantât pour tous l'hymne à la divinité ? Vieux et boiteux, que puis-je faire, sinon chanter Dieu? Si j'étais rossignol, je ferais le métier de rossignol. Si j'étais cygne, celui de cygne. Mais je sids un être raisonnable, il me faut chanter Dieu : c'est ma fonction, et je la remplis. C'est un devoir auquel je ne fail.
396 l'bxpéribncb rbuchbusb
lirai pas tant qae j'en aurai la force : et tous» je tous incite à chanter avec moi. » *
Ce contentement stoïque est aussi celui des fondateurs de la mind-cure et des chrétiens libéraux. Un théologien libéral l'exprime bien dans Tun de ses sermons :
« L'univers qui s'oflfre à nos yeux aujourd'hui, est le même qu'il y a mille ans : nous voyons la même lumière et la même beauté que les premiers hommes. Si nous ne trouvons pas Dieu au coin de notre foyer, au bord de la route ou devant l'Océan, dans le bourgeon qui éclate ou la fleur qui s'ouvre, dans les devoirs du jour ou les rêveries de la nuit, dans le rire communicatif ou le chagrin secret, dans le défilé solennel des vies humaines, qui sans cesse viennent au jour, s'effacent et disparaissent ; nous ne le trouverons pas davantage dans le jardin d'Eden ou celui de Gethsémané. Ce n'est pas l'absence de miracles qui nous fait reculer la divinité dans l'inaccessible infini, mais l'impuissance de notre âme à saisir les miracles qui nous environnent. Le vrai fidèle sait que partout où se voit la main de Dieu, il y a miracle : c'est une impiété de croire que là seulement où se voit le miracle, la main de Dieu agit réeUement. L'ordre auquel Dieu se conforme devrait être plus sublime à nos yeux que les dérogations qu'il permet quelquefois... Ce n'est pas un bouleversement du monde extérieur qui peut réveiller Tesprit Etemel dormant au fond des âmes, lui rendre sa réalité, lui rendre son antique nom de « Dieu vivant » ; c'est l'amour et la méditation d'un cœur pur. » *
Un autre prédicateur, Voysey, décrit ainsi le même état d'ftme :
« Des milliers d'&mes confiantes ont éprouvé que Dieu est tonjours auprès d'elles, la nuit comme le jour, hors de la maison comme à leur foyer ; source intarrissable de confiance et de sérénité. La présence perpétuelle de Dieu chasse toute crainte de leur cœur... Le Seigneur est leur gardien, et rien ne peut leur arriver sans sa volonté. » '
Quand on voit tout en Dieu, quand on rapporte tout à
(i) EncTÂTB : Entretiens, liv. I, chap. xvi.
(a) Jambs Martinbau : c Help thou mine nnbelief ! b in Sndeaoùon after a Christian lÀfe, a** séries (fin dn sermon).
(3) VoYsav : The Mystery of Pain and Death, London, iSga, p. sSS. Compares les citations de Pascal et de M** Guyon, p. ù^ et a4s.
RXLieiON PRATIQim 897
Dieu, on trouve dans les choses les plus vulgaires les symboles des plus sublimes vérités. Les choses familières perdent l'aspect terne dont les revêt l'accoutumance ; l'univers est transfiguré. Une lettre d'im de mes amis indique bien cet état de Tesprit qui sort de sa torpeur :
« Quand nous cherchons à dénombrer toutes les grâces que Dieu nous accorde, nous en sommes tellement éblouis que nous ne pouvons môme pas concevoir quelque grâce que nous n'amdons pas. Nous sommes accablés par la bonté de Dieu, Mais en même temps, cette grâce nous enveloppe et nous soutient : nous succomberions sans elle. Gomment ne pas l'aimer ? Gonunent ne pas se sentir porté par les bras de Dieu ? »
Parfois cette impression, au lieu d'être habituelle, apparaît pour un moment, comme ime sorte d'expérience mystique. Le P. Oratry nous en offre un exemple, dans la crise de mélancolie de sa jeunesse :
« Un jour, j'eus un moment de consolation, parce que je rencontrai quelque chose qui me parut accompli. C'était un pauvre tambour qui battait la retraite dans les rues de Paris ; je le suivais en rentrant à l'école, le soir d'un jour de sortie. Cet homme battait la caisse de telle manière, du moins en ce moment, que, si difficile et chagrin que je fusse, il n'y avait absolument rien à reprendre. On n'eût pu concevoir plus de nerf, plus d'élan, plus de mesure et de netteté, plus de richesse dans le roulement ; le désir idéal n'allait pas au-delà. J'en fus surpris et consolé. La perfection dans cette misère me fit du bien ; je le suivis longtemps. Le bien est donc possible, me disais-je, et l'idéal parfois peut prendre corps ! » '
Une description analogue se rencontre dans 1' <c Obermann» de Sénancourt :
« H faisait sombre et un peu fi\>id ; j'étais abattu, je marchais parce que je ne pouvais rien faire. Je passai auprès de quelques fleurs posées sur un mur à hauteur d'appui. Une jonquille était fleurie. C'est la plus forte expression du désir : c'était le premier parfum de l'année. Je sentis tout le bonheur destiné à l'homme. Cette indicible harmonie des êtres, le fantôme du monde idéal fut
ISS.
(i) Le P. Oratrt : Souçenirs de ma Jeunesse, 4"* éd., Paris 1S76, p. isi.
398 l'bxpéribnge RELianSUSE
tout entier dans moi ; jamais je n'épronyai quelque chose de pfes grand et de si instantané. Je ne saurais trouver quelle foroif. quelle analogie, quel rapport secret a pu me faire voir dans cela fleur une beauté illimitée, Texpression, l'élégance, Fattitade d*imf femme heureuse et simple dans toute la grâce et la splendeur de h saison d'aimer. Je ne concevrai point cette puissance, cette immensité que rien n'exprimera ; cette forme que rien ne contiendra ; cette idée d'un monde meilleur, que l'on sent et que la nature n^anrait pas fait ; cette lueur céleste que nous croyons saisir, qui nous passionne, qui nous entraîne, et qui n'est qu'une ombre indiscernable, errante, égarée dans le ténébreux abîme.
» Mais cette ombre, cette image embellie dans le vague, puissante de tout le prestige de l'inconnu, demeure naturelle à nos cœurs opprimés ; quel homme a pu l'entrevoir une fois seulement, et l'oublier jamais ? »'
Nous avons montré, dans le chapitre de la (inversion, que Taspect du monde extérieur change entièrement aux yeux du converti \ En général, l'homme religieux prend pour accordé que tous les événements qui ont quelque rapport avec sa vie, expriment à son égard une intention divine. Dans la prière, cette intention, cachée jusque-là, le frappe vivement ; et s'il s'agit d'une épreuve, la force de la supporter lui est donnée par la prière. Toutes les formes de la prière manifestent la conviction que, par la communion avec Dieu, Tinflux d'énergie divine vient satisfaire les besoins de Tftme et modifier le monde extérieur. Du moment qu'on admet la réalité de cette influence, il importe peu que ses effets immédiats soient spi- *rituels ou matériels. Du point de vue religieux, ressenliel est que, par la prière, une énergie spirituelle, qui serait restée cachée, entre en activité. La prière, considérée comme une attitude de Tâme, étant l'essence même de l'expérience religieuse, nous y reviendrons dans notre conclusion.
Les manifestations de la vie religieuse ont un rapport souvent étroit avec la vie subliminale. Je l'ai dit dès le début, le tempérament de névropathe transparaît sous beaucoup de
(i) OBBiiiCA2fN, Lettre XXX.
(a) Voy. p. an sq. Aax mélancoliques, au contraire, IHmivers parait 'étrange et décoloré (voy. p. 196 sq.).
RBLIGION PRATIQUE 899
biographies religieuses. On ne pourrait guère citer d'initiateurs religieux dont on ne nous rapporte quelques phénomènes d'automatisme. Je ne parle pas seulement des derviches et des prophètes, dont les disciples et les imitateurs regardent les paroles et les actes anormaux comme des signes irrécusables de leur inspiration ; je parle des plus grands esprits, des créateurs d'idées. Saint Paul eut des visions, des extases ; il eut le don de la glossolalie, bien qu'il n'y attachât que peu d'importance. Tous les grands réformateurs, les grands saints, les grands hérétiques, les Saint Bernard, les Ignace de Loyola, les Luther, les Fox, les Wesley, eurent des visions, des voix, des extases, des révélations fulgurantes. C'était la conséquence naturelle de l'exaltation de leur sensibilité ; mais cette exaltation, qui ne leur est pas particulière, entraîne chez eux des conséquences religieuses : les phénomènes d'automatisme fortifient la croyance. Tout ce qui émerge de la région subliminale possède une force toute spéciale de persuasion. Le a sentiment de présence )», qui ressemble au germe d'ime hallucination, est infiniment plus convaincant qu'une idée abstraite ; mais il atteint rarement la force persuasive de l'hallucination proprement dite. Les saints qui voient le Sauveur de leurs yeux, qui l'entendent de leurs . oreilles, atteignent la suprême certitude. Quant aux phénomènes d'automatisme moteur, qui sont plus rares, ils donnent, s'il est possible, une assurance plus complète encore. C'est une intuition dynamique : le sujet se sent l'instrument passif d'ime puissance supérieure à sa volonté ; ses organes sont mus par Dieu lui-même. '
(i) Un de mes amis, psychologue de mérite, qui présente des phénomènes marqués d'automatisme graphique, me dit que dans récriture automatique, il éprouve le sentiment très net que son bras est mis en mouvement indépendamment de sa volonté ; à tel point qu*il est forcé d^abandonner la théorie psycho-physique qu'il admettait jusque-là, à savoir que nous ne sentons pas la décharge efférente de nos centres volontaires. U faut bien, dit-U, que nous ayons, en temps ordinaire, une pareille sensation ; autrement, dans récriture automatique, nous n'en sentirions pas si vivement Vabsenee, L'automatisme graphique bien développé parait assez rare dans les biographies religieuses. Antoinette Bourignon dit bien qu'elle ne fait que prêter sa main ti son esprit à une puissance autre que la sienne ; mais on voit par le contexte qu'il s'agit d'inspiration plutôt que d'écriture automatique. Celle-ci se rencontre pourtant dans certaines sectes excentriques. L'exemple le plus frappant en est, sans doute, le gros volume intitulé : c OaKape, a new Bible
40O lj*VXfÈBXEMCX aXUOIXIJBB
C'est surtout dans V « inspiration » que se manifeste le t timent qu'on est l'organe d'une puissance supérieure. Dans l'enseignement du Bouddha, de Jésus, de Saint Paul (en dehors de sa glossolalie), de Saint Augustin, de Jean Huas, de Luther, de Wesley, l'inspiration automatique on semiautomatique semble avoir été rare. Au contraire, elle parait avoir été fréquente ou même habituelle chez d'autres initiateurs religieux, tels que les prophètes hébreux, Mahomet quelques mystiques alexandrins, Fox, Joseph Smith et quelques saints catholiques. Les témoignages ne manquent pas. Pour ce qui est des prophètes hébreux :
H est remarquable, écrit un auteur qui les a bien étudiés, de voir « chez tous les prophètes, Fun après Tautre, la même forme d^inspiration. Elle est bien différente de ce qu'elle serait si le prophète parvenait à son intuition spirituelle par des efforts répétés, par son propre génie. Elle a quelque chose de tranchant et de subit. Le prophète peut toucher du doigt, pour ainsi dire, le moment préds de son apparition. Elle vient toujours comme une force extérieure, toute-puissante, contre laquelle il lutte en vain. lises le début do livre de Jérémie ou les premiers chapitres d*Ezéchiel. ^
in the Word» of Jehovah and his angel ambassadors b, Boston and London, 1891, écrit et même iUastré par antomatUme. L'auteur eu est le ly Naw- BROUQH, de New-York, qui est, ou du moins qui ftit, le chef de la oommonauté spirite de Shalam (New Mexico). Le plus récent des Uvres éerita par automatisme que Je connaisse est : c Zertoulem's Wiêdom of the Agt» b, par Oborob A. Fullbr, Boston, 1901.
(i) [ c L'Eternel, dit Jérémie, étendit sa main et toucha ma bonehe ; H l'Etemel me dit : Voici, Je mets mes paroles dans ta bouche. » JteÉiOB, I, $. — c Le cinquième Jour du mois, la parole de l'Etemel f^it adressée à Eséehiel, fils de Bouzi, le prêtre, dans le pays des Ghaldéens, près du fleuTC Kebar, et c'est là que la main de l'Etemel ftit sur lui : c Je regardaL.« c'était » une image de la gloire de l'Eternel. A cette vue, je tombai sur ma ikee ; » et J'entendis la voix de quelqu'un qid parlait. U me dit : Fils d'homme. » tiens-toi sur tes pieds et Je te parlerai. Alors l'Esprit, entrant en moi, me » fit tenir sur mes pieds ; et J'entendis la voix de celui qui me parlait. U me » dit : Fils d'homme, Je t'envoie vers les enfants d'Israël, vers ces peuples » rebelles, qui se sont révoltés contre moi ; enfants à la face impudente et » au coeur endurci... — Et l'Esprit m'enleva et m'emporta ; Je m'en allai plein » d'amertume et d'indignation, et la main de l'Etemel agissait sur moi avec » puissance. J'arrivai à Tel-Abib, auprès des déportés qui demeuraient près » du fleuve Kebar ; là Je restai sept Jours, stupéfait au miUeu d'eux. » Bj^ GmBLl,9-4,98; II, 1-4; m, i4-i5. (Bzéchiel vivait au VI** siècle avant l'ère chrétienne ; il eut sa grande vision en 5^2. Jérémie lui est antérieur de 3o oti 40 ans.)]
» Ce n'est pas seulement au début de leur carrière que les
prophètes traversent une crise où leur volonté n'est pour rien.
Partout dans leurs écrits nous rencontrons des expressions qui
nous les montrent envahis par une irrésistible impulsion * ; cette
impulsion vient d'en haut, elle détermine l'attitude du prophète
à regard des événements de son temps. Elle le force à ouvrir la
bouche et fait de ses paroles le véhicule d'une pensée plus haute
que la sienne. « La parole de l'Eternel, dit Esa!e ', me saisit
» comme une main puissante ^ » Ce qui caractérise avant tout
le prophète, c'est qu'il parle avec l'autorité de Jéhovah lui-même.
U n'hésite jamais à donner ses paroles pour les paroles même de
I>iea : « Ecoutez cieux, et toi, terre, prête l'oreille ; car l'Etemel
» parle ! * » La personne du prophète s'efface, il n'est plus que la
voix du Tou^Puissant.
» Il faut se rappeler que les prophètes exerçaient une fonction régulière, et formaient une véritable corporation. Il y avait des écoles de prophètes où l'on cultivait le don de prophétie. Quelques jeunes gens se groupaient autour d'un grand prophète, un Samuel, un EUe, notaient et racontaient leurs actes, leurs paroles, et cherchaient en même temps à reproduire quelque chose de leur inspiration. La musique parait avoir eu sa place dans leurs exercices. Il est évident que ces Fils de prophètes n'arrivaient à posséder qu'une petite partie du don qu'ils ambitionnaient. U y avait des contrefaçons de prophéties, parfois volontaires. Mais il ne faudrait pas croire que toutes les fois qu'une prophétie étiilt fausse, celui qui la prononçait eût pleinement conscience de son erreur. » *
L'inspirationrchezPhilon d'Alexandrie, présente des caractères analogues. Voici comment il la décrit :
« Je ne crains pas de rapporter ici ma propre expérience, mille fois répétée. A bien des reprises, comme je voulais me mettre à ma besogne accoutumée, c'est-à-dire la rédaction d'écrits philoso-
(i) [ M. le prof. LuciBN Gautibr (Vocations de Prophètes, Lausanne 1901, p. 76), dit de même en parlant des vocations d^Esale, de Jérémie et d*Ezéchiel : « Elles pourraient toutes trois se résumer dans le fait d*an homme entendant la voix de Dieu, qui, d'une manière catégorique, impérative, irrésistible, lui enjoint de se mettre corps et âme à son service, de se consacrer entièrement à sa^ cause. »]
(a) [EsaXb est du viii*" sîéde avant Tère chrétienne.]
(3) [EsaIb vm, II.]
(4) [EsAÏB I, a.]
(5) W. Sandat : The Oracles of God, London, 189a, p. 49-56 et 91 (abrégé). cite encore les vocations de Moïse et d'Bsaîe (Exode m, iv ; Bsale vi).
4oa l'expérience religieuse
phiques, je savais avec précision les idées qa*il fallait mettre ensemble ; et pourtant mon entendement se trouvait infécond et stérûf et je laissais là mon travail sans avoir rien fait, tantôt accusaK la faiblesse de ma pensée, tantôt frappé de la puissance de TEtre par Faction duquel s ouvre et se ferme la matrice de Fâme. 1: m*est souvent arrivé d'avoir l'esprit vide en abordant mon travail et de le sentir tout à coup débordant; comme des semences, comme des flocons de neige tombant d'en haut d'une manière insensible, les pensées affluaient en moi ; plein d'un enthoasiasioe délirant, je perdais conscience du lieu où j'étais, de ceux qpi m'entouraient, de moi-même, des mots que je prononçais ou que j'écrivais. Une grande puissance d'interprétation surgissait en moi, je jouissais de la lumière, mon intuition était pénétrante, extraordinaire ; les objets de la pensée m' apparaissaient avec une souveraine clarté, comparable à la vision la plus nette par les yeux du corps. » *
Les révélations de Mahomet venaient toutes de la conscience subliminale :
Quand on lui demandait comment elles lui venaient, « Mahomet répondait, dit-on, qu'il entendait parfois comme un tintement de cloche, ce qui avait sur lui le plus puissant effet ; une fois Fange parti, il recevait la révélation. D'autres fois il conversait avec Fange comme avec un homme, de manière à percevoir aisément ses paroles. Dans des textes plus récents... on ajoute d'antres formes. Dans Fltgân (^io3) les révélations suivantes sont énumérées : V avec son de cloche ; o? par Finspiratioif de l'esprit saint dans le cœur de Mahomet ; 3° par Fange Gabriel sous la forme humaine ; 4^ par Faction immédiate de Dieu, soit à Fétat de veille (comme dans le voyage que Mahomet fit au ciel), soit en rêve... Dans FAlmaou&hib alladouniya, les formes suivantes sont indiquées : 1° le rêve ; a° Finspiration de Gabriel dans le cœur dn prophète ; 3° Gabriel prenant la forme de Dahya ; 4® le son de cloche ; 5° Gabriel en personne (seulement deux fois) ; 6® la révélation dans le ciel ; 70 Dieu apparaissant en personne, mais voilé : S^ Dieu se révélant directement sans aucun voile. D'autres ajou-
(i) [Philonis De Migratione Abrahami Gap. 7 fEd, Cohn et Wendiand, T. n,p.a75).]
Le cas le plus remarquable d'ane révélation religieuse fondée sur des visions et des voix est sans contredit celui de Swedenborg.
lent encore : 9*" Gabriel soas la forme d'un second individu ; T€f* Dieu se révélant en personne, mais dans mi rôve. » ^
Nulle part dans ces exemples nous ne voyons de révélation proprement motrice. Dans le cas de Joseph Smith, le fondateur du Mormonisme, qui eut d'innombrables révélations prophétiques, il peut y avoir eu des éléments moteurs, mais l'inspiration semble avoir été surtout sensorielle. Guidé par un ange, il aurait retrouvé les révélations de Mormon gravées sur des tables d'or. 11 les aurait traduites à l'aide des a peep-stones * » qu'il découvrit avec les tables d'or : c'était sans doute un phénomène de « divination par les miroirs. » Pour ses autres révélations il se servit quelquefois des «. peep-stones i>, mais demandait d'ordinaire au Seigneur des lumières plus directes.'
En somme, on peut dire que tous les initiateurs sont sujets à de pareils phénomènes d'automatisme : ils ne seraient pas ce qu'ils sont s'ils n'avaient plus ou moins un tempérament de névropathe, c'est-à-dire de soudaines illuminations et des impulsions obsédantes.
Quand on tient compte, non seulement de tous ces phéno • mènes d'inspiration, mais encore du mysticisme religieux, des crises violentes de la conversion, des obsessions qui pous-
(i) Nœldbkb : Geschiehte des Qoràns, 1860, p. 16. On trouvera plus de détails dans : Sm William MuiR*a Life of Mahomet, S* éd., 1894, ch. m.
(a) [Littéralement c pierre à travers laquelle on regarde » ; peut-être une sorte de cristal.]
(3) La secte des Mormons forme une théocratie qui a toujours été gouvernée par des révélations directes reçues par le Président et les Apôtres de l'Eglise. Je citerai quelques lignes d'une lettre qu'a bien voulu m'écrire en 1899 un membre important de la secte :
« Peut-être sera-t-il intéressant pour vous d'apprendre que notre président (M. Snow) déclare qu'il a reçu tout dernièrement du ciel plusieurs révélations. Pour comprendre la nature de ces révélations, il faut savoir que tous les Mormons croient au rétablissement de l'Eglise de Jésus-Christ par des messagers envoyés du ciel. Cette Eglise a pour chef un prophète, qui grâce à ses visions et ses révélations transmet à l'homme la sainte volonté de Dieu. La révélation est le canal par lequel la volonté de Dieu est communiquée directement et tout entière à l'homme. Ces révélations sont données en rêve, ou bien à l'état de veille, par des intuitions de l'esprit qui sont ou bien des voix, ou bien des apparitions réelles de La Sainte Présence. Noas eroyons que Dieu est venu lui-même parler à notre prophète. »
4o4 l'eXPArIBNCX RSUGIEU8E
seat les ftmes saintes à leurs excès de charité, de pureté, d'ascétisme, on est forcé de reconnaître que la vie religieuse a des rapports étroits avec la conscience subliminale, rése^ voir des idées insoupçonnées et des énergies latentes. De là viennent les impulsions imprévues, les préférences et les antipathies non motivées, les préjugés, les hypothèses ha^ dies, les superstitions, les caprices et toutes les croyances irraisonnées. De là sortent nos rêves, et c'est là peut-être qu'ils retournent. De là viennent toutes les expériences mystiques, tous les phénomènes d'automatisme, d'hypnotisme, d'hallucination et d'hystérie, enfin les phénomènes télépathiques, s'il est vrai qu'il en existe. La conscience subliminale nourrit aussi la vie spirituelle. Chez les hommes où cette vie est intense, la conscience subliminale semble avoir une activité qui n'est pas ordinaire : c'est là qu'ont pris naissance certaines expériences religieuses dont le retentissement a été considérable dans l'histoire de l'humanité.
Valeur de la Vie Religieuse
Dès le début de ce livre, en caractérisant la méthode empirique, j'annonçais que les jugements de valeur auxquels nous pourrions atteindre ne seraient jamais absolus et tranchants. Mes conclusions n'auront pas la rigueur de formules dogmatiques ; je chercherai néanmoins à leur donner toute la précision possible.
En somme, les croyances les plus caractéristiques de la vie religieuse peuvent se formuler ainsi :
lo Le monde visible n'est qu'une partie d'un univers invisible et spirituel d'où lui vient toute sa valeur.
•jo La fin de l'homme est l'union intime, harmonieuse avec cet univers.
3** La prière — c'est-à-dire la communion avec l'esprit de l'univers, que ce soit un Dieu ou seulement une loi — est un acte qui ne reste pas sans effet : il en résulte un influx d'énergie spirituelle qui peut modifier d'ime manière sensible aussi bien les phénomènes matériels que ceux de l'âme.
L'expérience religieuse présente en outre deux caractères importants :
10 Une nouvelle saveur s'ajoutant à la vie comme une pure grâce, et qui suscite soit un enthousiasme lyrique, soit un héroïsme exalté.
2° Une sécurité, une paix intérieure qui se manifeste au dehors par les effusions de la charité.
En illustrant par de nombreux exemples chacun de ces caractères, il a pu sembler que je recherchais de parti pris les formes les plus extravagantes du sentiment religieux.
4o6 L'EXPiRIBNCS RSLIOISU8E
Mais ces cas extrêmes sont de beaucoup les plus mstrattifs. Quand nous voulons pénétrer les secrets d'une scicMïst quelconque, nous ne nous adressons pas à ceux qui la possèdent de seconde main, mais bien aux maîtres les plus consommés, jfussent-ils des personnages excentriques. Nous combinons ensuite ce qu'ils nous ont enseigné avec l'ensemble de nos idées antérieures, de manière à nous faire une opinion indépendante. C'est ainsi que nous allons procéda pour la religion. Après avoir entendu le témoignage de ses représentants les plus authentiques, nous en connaissons les secrets aussi bien qu'on peut le faire quand on les apprend d'un autre que soi-même. Nous avons maintenant à nous demander quels sont les avantages et les inconvénients de cet élément de la vie humaine, et dans quelle mesure il convient que d'autres éléments lui fassent équilibre.
Avant d'examiner directement ce problème, je voudrais essayer de résoudre une question qui s'est maintes fois offerte à nous. ' Faut-il admettre que chez tous les hommes l'élément religieux doive se combiner de la même manière avec les autres éléments de la pensée? Je dirai plus: faut-il admettre que le principe religieux doive être identique dans la vie de tous les hommes ? En d'autres termes, faut-il déplorer la multiplicité des sectes, des credos^ des types religieux ?
Je réponds hardiment : Non I Je ne puis concevoir que des êtres au^si différents par leurs capacités et leurs conditions que les personnes humaines doivent remplir la même fonction spirituelle. Deux individus quelconques n'ont pas à résoudre les mêmes difficultés : serait-il juste d'attendre d'eux les mêmes solutions ? Chacun, de son point de vue particulier, voit un ensemble de réalités plus ou moins impérieuses, et ne peut s'y adapter que par une attitude originale. Pour mieux défendre le poste qui lui est assigné, l'un doit s'endurcir et résister fermement, l'autre s'assouplir, apprendre à céder. S'il fallait qu'un Emerson devint un Wesley, qu'un Moody devînt im Walt Whitman, la
(i) Voyez par exemple p. iia, i36-i38, aS^.
GONCXUSION 4<>7
conscience du divin dans rhumanité s'en trouverait diminuée. Le divin ne désigne pas une qualité unique, c'est un ensemble de qualités dont chacune à son tour peut servir d'idéal à différents individus. Chacune des attitudes ainsi déterminées n'est qu'un mot^ dans ce livre des aspirations humaines dont le sens complet ne peut être déchiffré que par la collaboration de tous les hommes. Il faut donc accepter que tel individu ait besoin d'un a Dieu des armées x> et tel autre d'un Dieu de paix, d'im Père céleste, d'un Dieu du foyer familial. Il faut reconnaître que l'idéal comme la vie ne forme jamais un tout achevé ; nos idéals sont des fragments qui se complètent^ mais qu'on ne saurait substituer l'un à l'autre. Chez l'homme irritable et jaloux, la vie religieuse suppose l'écrasement du moi ; il n'en est pas de même pour un cœur plein de sympathie et de bonté. Les âmes douloureuses ont besoin d'une religion de délivrance ; au contraire, l'aspiration au salut ne tient que peu de place dans les cœurs optimistes.' Sans doute, certains esprits atteignent une expérience religieuse plus riche et plus complète ; mais chacun doit s'en tenir à son expérience personnelle, si humble soit-elle, et respecter celle des autres.
La science des religions, substituée dans toutes les âmes à la foi personnelle, ne serait-elle pas un remède radical à Tabsolutisme religieux ? — Mais la connaissance d'une chose ne saurait remplacer la chose elle-même. Comme le disait Al- Gazali : « Combien il est différent de savoir en quoi consiste l'ivresse et d'être ivre effectivement ! » Admettons qu'on puisse arriver à connaître toutes les conditions et tous les éléments de la vie religieuse, qu'on puisse même décider de
(i) Les régénérés ont pour les âmes an développement rectiligne un certain mépris. A leurs yeux, elles ont de la moralité plutôt que de la religion : a Ghanning, disait un ministre orthodoxe, ne peut atteindre le plus haut degré de 1§ vie religieuse ; la rectitude parfaite de son caractère le lui interdit. » L'horizon spirituel des régénérés, où le mal se mêle davantage an bien, est plus étendu que celui des optimistes. L*aspect héroïque et solennel que revêt pour eux la vie est une synthèse où se combinent la joie et la douleur. Us ne suppriment pas le mal, ils le transfigurent. Mais tous, optimistes et pessimistes, atteignent une communion avec le divin qui a la même valeur pratique pour Tindividu ; chacun doit y parvenir par les moyens qui conviennent le mieux à son tempérament religieux.
4o8 L^EXPiRIENCB RELIGIEUSE
leur valeur d'après leur conformité avec le reste de la connaissance ; rhomme qui posséderait le mieux cette science pourrait être incapable d'éprouver le plus faible sentiment de foi religieuse. « Tout savoir, c'est tout pardonner. » L'exemple de Renan vient naturellement à l'esprit : toute retendue de ses connaissances en matière de religion n'a fait de lui qu'un dilettante. Si la religion est susceptible de servir vraiment les intérêts de l'homme ou de Dieu, celui qui vit d'une vie religieuse, si bornée qu'elle soit, rend plus de services que celui qui en a la connaissance la plus étendue. Connaître et vivre sont deux : celui-là seul possède la vie que la vie possède et qui la sent vibrer en lui.
C'est pourquoi la science des religions ne saurait être l'équivalent de la vie religieuse ; et si Ton considère les problèmes que soulève ime telle science, on voit ceux qui la construisent forcés d'abandonner tôt ou tard l'attitude purement théorique ; les questions essentielles doivent rester sans solution, ou bien être tranchées parla foi. Admettons pour un Uistant que la science des religions soit définitivement constituée. Admettons qu'elle ait accumulé toutes les données historiques et qu'elle en ait extrait les mêmes caractères essentiels que j'ai formulés plus haut. Elle afBrmera que toute religion vivante implique la croyance à la réalité d'êtres surnaturels, avec lesquels le fidèle entre en une communion vraiment féconde et qui peut changer le cours des choses. Mais il lui reste encore, en examinant ces croyances, à la lumière des autres sciences et de la philosophie, à juger de leur wrùe. Ce n^est pas par une méthode dogmatique qu'on peut former de tels jugements. La philosophie et les sciences sont bien loin d'être achevées : on ne s'est mis d'accord sur aucune grande question. Les sciences de la nature ne s'inquiètent pas du monde spirituel, et les savants, dans leurs recherches, ne tiennent nul compte des conceptions idéalistes vers lesquelles inclinent les philosophes. L'homme de science, du moins dans son laboratoire, parait si fidèle au matérialisme qu'on peut bien dire que les études scientifiques inclinent l'esprit à nier la valeur de toute religion. Et cette tendance se retrouve même dans la science des religions. Celui qui la cultive est forcé d'étudier de près tant de superstitions grossières et
repoussantes qu'il est facilement entraîné à poser en principe que toute croyance religieuse a chance d'être fausse. En fait» on ne voit pas bien quels pourraient être les fruits spirituels de la prière qu'un sauvage adresse à son fétiche. La science des religions ne sera-t-eUe pas disposée à refuser aux phénomènes qu'elle étudie toute réalité surnaturelle ?
On entend souvent dire aujourd'hui que la religion est un anachronisme, un cas de survivance, le retour atavique d'un mode de pensée que les esprits éclairés ont dépassé depuis longtemps. L'anthropologie moderne semble être assez favorable à cette théorie. Le pivot de la vie religieuse, c'est, nous l'avons vu, l'intérêt passionné que prend l'individu à sa destinée personnelle. La religion n'est, en un sens, qu'un monument de l'égoïsme humain. Les dieux qu'elle vénère, chez les sauvages comme chez les hommes les plus civilisés, ont ceci de commun qu'ils s'intéressent aux requêtes individuelles. Le personnalisme est le fond de la pensée religieuse. Or la science a fini par éliminer toute conception />^r50/i/ialiste. Elle classe les êtres et formule les lois sans y rechercher aucune finalité ; elle construit ses théories sans se demander comment elles pourront agir sur les inquiétudes et les destinées humaines. Le savant peut croire en Dieu, mais comme individu et non comme savant ; les jours ne sont plus où l'on disait qu'aux yeux de la Science elle-même les cieux racontent la gloire de Dieu. Le système solaire, avec sa belle ordonnance, n'est plu^ pour nous qu'un cas particulier d'équilibre cosmique, réalisé par hasard au milieu d'espaces infinis d'où la vie est à jamais absente : après un temps qui n'aura compté pour rien dans l'existence de l'univers, notre monde disparaîtra. La théorie darwinienne de l'apparition accidentelle de tous les êtres et de leur disparition inévitable s'applique aux plus grands ensembles comme aux plus petits détails. La science moderne n'offre à l'imagination que des atomes qui se meuvent sans cesse et dont les combinaisons se font et se défpnt sans ordre et sans but. Nous ne pouvons discerner dans la nature aucune tendance générale qui suscite notre sympathie. Dans le vaste rythme de ses phénomènes, elle détruit à mesure tout ce qu'elle crée, elle semble se nier ellemême. Nous trouvons aujourd'hui bien grotesque la théologie
4^0 l'bxpéribncs bsligietsi
naturelle qui donnait pleine satisfaction à nos aïeux et al représentait Dieu comme ordonnant toute la nature en ï^oe*^ I nos besoins les plus mesquins. Nous avons peine à eon^^^^^r^tl qu'un philosophe comme Christian Wolir, dont l'esprit ai* 1 trait et sec contenait tout le savoir du dix- huitième siècle n^l sanl, ait pu dire, avec une foi naïve en la personiiaJllé de a\ Nature :
« Dieu a fait le soleil pour maintenir sur la terre Tordir^ changements périodiques qui permet aux crealiirvs vît^ïî^ hommes et bétes, d'y demem'er. Les hommes étant des créamn-^ raisonnables qui déduisent de la contemplation de l'univers 1 invr sible réalité de Dieu, le but essentiel de la création est l'existecù de l'homme : le soleil concourt à cette fin, car sans lui Fespècv humaine ne saurait se maintenir ni se perpétuer... La Imnière (fc soleil fait le jour, non seulement sui' notre Terre, mais au55i sur les autres planètes ; et la lumière nous procure les plus grands avantages. Par son moyen, nous pouvons commodément vaqntr à des occupations qui, le soir venu, seraient moins faciles, et même impossibles sans la lumière artificielle, toujours coûteux Les animaux trouvent pendant le jour leur nourriture, alors que la nuit ils ne le pourraient guère. C'est à la lumière du soleil que nous sommes aussi redevables de voir tout ce qui est à U surface de la terre, de loin comme de près, et de reconnaître la nature des différents êtres. Nous tirons de là de nombreux et nouveaux avantages, non seulement dans notre vie pratique, nos affaires et nos voyages, mais tout particulièrement dans la connaissance de la Nature ; car elle est en grande partie fondée sur des observations qui nous seraient impossibles sans le secours de la vue, et par conséquent sans la lumière du soleil. Pour se bien pénétrer des avantages que nous procure le soleil, que l'on imagine ce que Ton deviendrait, si pendant un mois seulement il faisait nuit... D'après le soleil, on sait quand il est midi, ce qui nous permet de régler nos montres; et cela est d'une importance toute spéciale pour l'astronomie... A l'aide du soleil, on découvre le méridien... le méridien nous sert à dresser nos cadrans solaires, et somme toute, nous n'aurions point de cadrans solaires si nous n'avions pas de soleil. » *
(i) Christian Wolfp : Vernànfftige Gedanchcn (sic) von den Ahsichien der natûrlichen Dinge, HaUe, 175a, p. 71-84. Le même auteur célèbre en ces termeB les bienfaits de Veau : « Les avantages que Teau procure aux hommes sont manifestes et ne demandent pas une longue description. L*eau sert de boisson universeUe aux hommes comme aux bétes, bien que
GONGLU8ION 4^^
La science moderne nous interdit une telle conception î r>ieu. Elle ne saurait admettre un Dieu qui n'établirait &s des lois universelles, et qui modifierait son œuvre d'après - s convenances humaines. L'individualité de chacun de nous $t comme une de ces bulles d'écume qui flottent sur une ler orageuse, sans cesse créées et détruites par les vents et is vagues. Nous ne sommes, suivant le mot de Clifford, que es <x épiphénomènes », entraînés par le flot irrésistible des vénements, contre lequel nous ne pouvons rien.
On comprend que d'un tel point de vue la religion appaaisse comme une simple survivance ; car en fait elle continue es traditions de la pensée primitive. Exercer une contrainte
es hommes se fabriquent des boissons artificielles ; mais ils ne le pourraient Mins eau. La bière est faite d'eau et d*orge fermentée, mais c'est Teau qui stanche la soif. Le vin est fait de raisins, qui n'auraient pu croître sans le ^cours de l'eau. U en est de même des boissons qu'en Angleterre et autres lieux on prépare avec des fruits... Puis donc que Dieu a de telle sorte organisé la terre qu'hommes et bêtes y pussent demeurer et trouver tout ce qu'il faut pour les nécessités et commodités de la vie, l'eau lui sert de moyen pour faire de la terre le domicile le plus convenable à l'homme et aux bêtes. Gela devient encore plus clair si l'on considère combien l'eau nous est utile pour laver les ustensiles de ménage et les vêtements et pour bien d'autres usages... Entrez chez un coutelier, vous verrez que l'on tient la meule toujours humide... Et si vous voyez combien il nous est avantageux d'avoir des couteaux, des ciseaux et les autres instruments que l'on aiguise sur la meule, vous aurez encore une plus grande idée de l'utilité de l'eau. » Wolff, p. 354-356.
DBRHAJf, dans sa c Physico-théologie », qui eut au dix-huitième siècle le plus grand succès, loue Dieu d'avoir créé c cette grande diversité qu'on voit dans les visages, dans les voix et les écritures. Si le corps de l'homme, dit-il, avait été fait comme l'imaginent les athées, ou d'après toute autre méthode que celle du Souverain de l'Univers, cette sage diversité n'existerait point. Les visages des hommes auraient été faits sur le même moule ; leurs organes vocaux auraient tous rendu le même son, ou des sons très peu différents ; la même structure des nerfs et des muscles aurait imprimé à la main les mêmes mouvements et la même écriture. Quelle confusion, quel désordre n'auraient pas régné dans le monde ! Aucune sécurité pour les personnes, aucune jouissance assurée de nos biens ; point de justice entre les hommes ; plus de distinction entre le bien et le mal, entre les amis et les ennemis, entre le père et l'enfant, le mari et la femme, nulle différence apparente entre les sexes. L'humanité serait sens dessus dessous, étant exposée à la malice des méchants et des envieux, aux ruses, aux violences des brigands et des voleurs, aux crimes des faussaires, à la luxure des débauchés, que sais-je encore ! Nos tribunaux montrent abondamment les terribles effets d'une confusion entre deux visages, et des faux en écritures. Mais, grâce à l'ordonnance infiniment sage du Créateur, on reconnaît chaque homme à son visage quand il filât Jour, à sa voix quand il fait nuit. Son écriture témoigne pour lui quand
4ld L'EXP^RIENCaC RELIGIKU8E
sur les puissances spirituelles et les mettre de son côté, oc ^ pendant de longs siècles le grand procédé pour a§^ir sut i Nature. Pour nos ancêtres, les rêves, les hallucixiatioas, \^ lévélations absurdes, et d'autrer, histoires à dormir deboc formaient avec la réalité mi mélange inextricable. Il n'y ap^^ encore bien longtemps (pie Ton ne soupçonnait mèine pas k distinction que nous faisons aujourd'hui entre le fait cl li conjecture, entre la vérité impersonnelle et les fantai'='? individuelles. Ce qu'on imaginait vivement, ce qu'on crow devoir être vrai, ou l'aDirmait avec assurance : et les autre> le croyaient sur ]>arole. Etait vrai ce qui n'avait jamais été contredit ; resi>rit, aisément séduit par le merveilletïx, n'cs-
il est absent ci garantit l'exécution de ses volontés par ceux qui ^ennœt après lai. Treuve évidente autant qu'admirable d'un Ordre Divin î » C* Dieu qui veille avec tant de sollicitude à ce qu'on ne puisse confondre les signal lires de chèques et d'actes notariés était bien selon le cœur de ranflîcanisiue du dix-huitième siècle.
Sou:i ce titre : « La Bonté de Dieu prouvée pa^ la Création des Monta^7ie$€t des Vallées », Derham, après en avoir célébré la beauté, ajoute ce qui soit :«Ii y a des tempéraments assez heureux, des santés assez robustes pour s*accoc:~ moiler de toutes les régions et de tous les climats. Mais d'autres sont si fréks qu ils ne peuvent supporter qu'un climat déterminé. Aux uns convient mi«Li l'iiir plus léger des hauteurs, alors qu'ils dépérissent dans l'air épais des grandes villes ou même dans l'air brumeux et chaud des vallées humides ; d'autres uu contraire langpaissent sur les sommets, el deviennent drus et forts dans Il douce atmosphère des vallées. Cette possibilité de changer d'altitude est un grand bienfait pour la partie la moins robuste de rhumaniié; dk ])ermet une vie agréable et facile à ceux qui sans elle languiraient oa périraient misérablement. Cette salutaire disposition de la surface terrestre présente encore up autre avantage, qui est d'oflûrir de commodes empla»ments pour nos demeures. Les collines, dit un auteur éminent, servent de remparts contre le froid et le souffle mordant des vents du nord, et réfléchissent les rayons doux et réchauffants du soleil, ce qui rend nos maisons à la fois plus gaies et plus confortables en hiver. Enfin c'est au montagnes que nous devons les sources et les rivières ; ces masses imposantes ne sont donc pas les inutiles bosses d'un globe grossièrement façonné, ce sont d'admirables instruments imaginés par le Créateur pour accomplir une des œuvres les plus fécondes de la nature. Car si la surface de la terre était toute unie, si les montagnes ne se dressaient' pas au milieu des Iles et des continents, il est certain que les eaux ne s'écouleraient plus, di ne descendraient plus vers la mer par ces douces déoUvités ; eUes resterairat stagnantes, se corrompraient peut-être ; eUes inonderaient le sol habitable. Non, les montagnes et les vallées ne sont pas, comme pourrait le croire un voyageur maussade et fatigué, des obstacles et des embarras ; eUes sont une œuvre sublime du Créateur, sagement insUtuée par lui pour le bien de notre monde sublunaire. »
CONCLUSION 4l3
issLgi'eaii que les aspects dramatiques et touchants de la réaté. Ce mode de pensée a régné depuis l'antiquité jusqu'au ix-septième siècle. Hérodote expliquait ainsi la position du oleil en hiver : il se déplace vers le sud à cause du froid qui e force à se réfugier dans la région la plus chaude du ciel, LU-dessus de la Libye. Dans le traité des <x Problèmes mécaliques », qui nous est parvenu sous le nom d'Aristole, on .rouve cette explication du levier :
a Ce qui se passe selon l'ordre de la Nature, mais dont la cause sst inconnue, apparaît comme merveilleux... Il en est ainsi lorsque Le plus petit remporte sur le plus grand, lorsqu*un objet de faible poids met en mouvement un pesant fardeau, et dans presque tous les problèmes que nous appelons mécaniques... De ce genre sont les questions relatives au levier. Car il semble extraordinaire qu'une petite masse meuve un grand poids auquel on ajoute encore un autre poids. En effet, le même poids qu'on ne peut mouvoir sans levier, on le meut facilement, bien (pi* on y srrajoute le poids du levier. Le principe et la cause de tous les faîts de cette nature résident dans le cercle. Conséquence fort légitime, car il n'est pas étonnant que du plus merveilleux découle le merveiUeux ; et quoi de plus merveilleux que la coexistence des contraires ? Or le cercle est précisément engendré par la synthèse des contraires, c'est-à-dire du mouvement et du repos... La ligne «pii entoure le cercle, et qui n'a pas de largeur, a des propriété.* contraires, la concavité et la convexité. » '
Réfléchissant sur les merveilles de la créatioii, Saint Augustin s'écrie :
« Qui a donné à la paille une nature si froide qu'elle conserve la neige entassée, et si chaude qu'elle fait mûrir les Iruits mal mûrs ? Qui pourrait expliqpier les merveilles du feu ? Brillant, il noircit ce qu'il consume ; magnifiqpiement coloré, il décolore les objets qa'il lèche et qu'il enveloppe, et d'une braise étincelante fait un charbon tout noir... Que dire du charbon lui-môme, si fragile qu'il se brise au plus léger choc, qu'il se casse sans la moindre peine, et si robuste qpi' aucune humidité ne le fait pourrir, et que les siècles n'en peuvent triompher ! » '
(I) [Aristotilu Mechanica, inU., B4y an «g.]
(a) S. Auoutnxa De Ciçitate Dei Lib. xxi cap. ir, i-a.
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spects les plus vivants et les plus riches ? tout ce qui dans
es phénomènes frappe Timagination, pique la curiosité ?
^a religion s'attache précisément à ces aspects colorés et
iramatiques de la réalité. Les sublimes horreurs etlesbeau-
cs du monde visible, les promesses de l'aurore et de Tarc-
u-ciel, la voix du tonnerre, la douceur des pluies d*été, la
plendeur des étoiles, touchent Tâme religieuse bien plus
4ue les lois naturelles qui. gouvernent le monde. Aujourd'hui
-omme autrefois, l'homme religieux vous dira que lorsqu'il
st seul dans sa chambre ou dans la campagne, il sent la
^)résence de Dieu ; il sent que le secours lui vient en
:'éponse à ses prières, et qu'en sacrifiant ses désirs à cette
invisible réalité, il est rempli de paix et d'assurance.
La religion n'est donc, selon la théorie de la surçwance^ qu'un pur anachronisme, qu'on doit corriger en guérissant rimagination de son anthropomorphisme. Plus nos formules seront impersonnelles et universelles, moins nous y mêlerons nos impressions particulières, et plus nous serons fidèles à l'esprit de la science.
L'attitude impersonnelle qu'exige la science suppose une
vu maintes fois le cadavre d*nn homme assassiné saigner devant le juge, en présence du meurtrier, convaincu par là de son crime ? Car l'idée de la vea^ geance s'étant imprimée, au moment de la mort, dans le sang de la victime, ilbouillonne et jaillit en présence du meurtrier... On trouve dans Paracelse le vrai remède magnétique de la plupart des maladies, teUes que Thydropisie, la goutte, la jaunisse : prenez un peu de sang chaud du malade, mettezle dans une coquille d'œuf, maintenez-le dans une douce chaleur, puis mêlez-y de la viande et faites-le manger par un cochon ou par un chien aSamé : aussitôt la maladie sortira du malade pour entrer dans le chien... Une femme qui allaite et c[ui veut tarir ses mameUes n'a qu'à faire couler de son lait sur des charbons ardents, et bientôt elles seront vides... — Quoi qu'on puisse penser des autres, le cas suivant ne saurait être un prestige de Satan : Un Bruxellois ayant perdu son nez dans un combat, alla trouver à Bologne le grand chirurgien Tagliacozzo pour qu'il lui remit un nez. Et comme il craignait de se faire inciser le bras, il fit venir, à prix d'argent, un portefaix, dans le bras duquel Tagliacozzo découpa de quoi lui faire un nez. Treize mois après son retour à BruxeUes, son nez se refroidit soudain et, au bout de quelques jours, se corrompit et tomba. On découvrit qu'à peu près au même instant où le nez s'était refroidi, le portefaix avait expiré. U est encore à Bruxelles des témoins oculaires de ce fait... Je vous le demande, conclut Van Helmont, qu'y a-t-il là-dessous de superstitieux ou d'imaginaire ? m loAN. Bapt. HsLMONTn De Magnetica Valnerum Curatione, 1707.
Aujourd'hui, les traités de mmd-eare, par exemple ceux de Prenlice Mm.- ^RD, sont pleins des effets de l'action sympathique à distance.
4l6 l'SXPÉBIENGE BlSLiaiSUSE
certaine force de caractère, mais elle a quelque chose de superficiel. Car les formules générales ne sont que les symboles de la réalité, tandis que les sentiments et les actes individuels, pris en eux-mêmes, sont des réalités, au sens le plus fort du terme.
L'expérience de l'homme, à chaque instant, est faite de deux parties, une partie objective, une partie subjective ; la première peut être infiniment plus étendue que la seconde, mais celle-ci garde toujours sa place. La partie objective est l'ensemble de tout ce qui est, dans un moment donné, objet de la pensée ; la partie subjective est Vétat du snjel pensant dans le même moment. L'objet de la pensée peul être immense, comme les périodes ou les espaces cosmiques, alors que l'état intérieur peut être fugitif et mesquin. £i pourtant l'objet de la pensée, si grand qu'il soit, n'est jamais que le reflet d'ime réalité que nous supposons en dehors de nous, sans pouvoir la saisir du dedans, tandis que Fétat intérieur constitue l'expérience elle-même, dont il fait toute la réalité. Un état de conscience complet, c'est-à-dire un objet pensé, plus ime attitude du sujet à son égard, plus le sentiment d'un moi qui prend cette attitude, est im fragment d'expérience personnelle qui, pour être petit, n'en est pas moins concret et solide, tandis que Vobjet, considéré seul, n'est qu'un élément abstrait et vide. L'état de conscience est un fait peut^tre insignifiant, mais plein ; il appartient à la catégorie des réalités véritables, des énergies qui meuvent le monde ; il est une maille du réseau qu'elles forment entre elles. Le sentiment incommunicable qu'éprouve chaque homme au moment critique où son sort va se décider peut être taxé d'égoïsme et considéré comme dépourvu de toute valeur scientifique ; il n'en reste pas moins que par lui seul notre existence concrète achève de se réaliser ; tout être privé d'un tel sentiment ne serait qu'une demi-réalité. '
C'est donc une prétention exagérée de vouloir, au nom de la science, rejeter les éléments personnels de l'expérience
(i) On peut rapprocher cette conception de la doctrine de Lotxe : ponr lui, la seule manière dont nous puissions comprendre une chose « en soi », c'est de la concevoir teUe qu'elle est poni* elle-même, c'est-à-dire comme ayant une conscience réelle de son activité intérieure.
œNCLUSION 4^7
humaine. La réalité concrète se compose exclusivement d'expériences individuelles. Etudier le monde en négligeant les aspirations et les sentiments divers des individus, c'est un peu comme si l'on offrait le menu d'un repas à la place du repas lui-même. La religion ne commet pas cette erreur. Pour égoïste que soit la religion d'un homme, si bornée que soit la divinité avec laquelle il entre en contact, cette religion sera toujours à son point de vue moins creuse et moins abstraite qu'une science qui se glorifie de rejeter toute donnée personneUe. Un menu qui, au lieu du mot «œuf», porterait un œuf réel ; au lieu du mot <c raisin », un grain de raisin, ne constituerait pas, sans doute, im repas suffisant ; mais ce serait, du moins, un commencement de réalité. Quand la théorie de la sunnçance prétend que nous devrions nous en tenir à des éléments impersonnels, c'est comme si Ton nous disait : Apaisez votre faim en lisant ce menu. Quelque réponse que Ton donne aux questions que soulèvent nos destinées individuelles, c'est en reconnaissant leur importance dans notre vie comme dans notre pensée que nous voyons s'ouvrir en nous les profondeurs de l'existence. Mais vivre ainsi, c'est être religieux. Par l'expérience religieuse, nous prenons possession de la seule réalité qui puisse nous appartenir en propre, la seule dont nous soyons personnellement responsables. Je n'hésite donc pas à condanmer la théorie de la survivance, comme étant fondée sur une erreur manifeste. De ce que nos ancêtres se trompaient grossièrement et mêlaient à leur religion une fausse conception des choses, il ne s'ensuit pas que nous devions abandonner toute foi religieuse.
D'ailleurs, cela même qu'on appelle erreur de fait peut n'être pas entièrement faux. Nous avons vu que beaucoup de fidèles de la mind-cure vérifient jour après jour leur conception religieuse de l'univers par des expériences concrètes. Le savant qui ne connaît que sa science refuse par principe de voir, dans les faits constatés par la mî/ufcure y autre chose que de l'cc ineptie », de la « blague » ou de la «folie» ; catégories vagues et commodes I Mais il exclut par là une quantité de faits bruts qui seraient perdus à jamais pour la connaissance humaine, sans l'intérêt que
4i8 l'expérience RBUaiSUSE
prennent les ftmes religieuses à ces aspects persotLaels d#li réalité. Les guérisons miraculeuses ont pendant longiemp? été considérées par la science comme de pures illusions L'étude toute récente des phénomènes d'hypnotisme a permis aux hommes de science d'admettre la possibilité de telles guérisons, pourvu qu'on les envisage uniquemeni comme des faits de a suggestion ». Les stigmates des hystériques leur font accepter ceux de Saint François d'Assise Les histoires de possédés leur deviennent croyables depuis qu'ils y voient des cas de « démonomanie ».
Le divorce entre le monde de la science et celui de la religion n'est donc pas aussi définitif qu'il le paraît d'abord. D y a des progrès en spirale : le personnalisme de la pensée primitive, que nous croyons avoir dépassé, pourrait bien reparaître lui jour, d'une manière impossible à prévoir ; en ce cas, l'attitude rigoureusement impersonnelle de la science moderne apparaîtrait comme ime exagération dont Futilité fut temporaire, et non comme la méthode définitive que célèbrent avec assurance tant de penseurs contemporains. C'est pourquoi j'ai fait ime si grande place à l'expérience individuelle, à tel point qu'on pourrait me reprocher d'avoir sacrifié le sentiment à l'intelligence dans l'analyse de la vie religieuse.
Le sentiment est la base de la personnalité. Cest seulement dans les plus secrets replis du cœur que l'on peut saisir sur le vif une réalité qui se fait, pour se manifester ensuite au dehors. ' Comparé au monde intérieur, avant tout affectif, le monde de concepts que contemple l'intelligence apparaît connue une pellicule cinématographique que l'on regarderait avant de la faire passer dans l'instrument ; il y manque la troisième dimension, le mouvement et la vie. Quand je rencontre, sous la plume d'un écrivain religieux, une phrase comme celle-ci : « La meilleure définition
(i) La critiqne de Hume n'a-t-eUe pas banni la caoBalité da monde phj* sique ? La science moderne ne voit plus dans la cause et Teflèt que deux phénomènes qui varient dans le même rapport (lisez Mach, Pearson, Ostwald). L*orig^e de l'idée de cause est dans notre expérience intime ; e'^ là seulement que Ton peut observer directement des causes, au vieitt sens du terme.
GONCXUSION 4^9
de Dieu, c'est peut-être de dire qull est Ylnéçitable Infércnce », je reconuais la tendance à laisser le sentiment relig^ieux se dissoudre en formules intellectueUes. Les martyrs a\xraient-ils chanté sur le bûcher pour une pure inférence ? Les vrais génies religieux, les Saint François, les Luther, les Jacob Boehme ont d'ordinaire repoussé les prétentions de l'intelligence à s'immiscer dans la vie religieuse. L'intellig'ence n'en poursuit pas moins son œuvre d'abstraction et d'appauvrissement. ' La philosophie ne cherche-t-elle pas à expulser la religion ?
« La religion, dit Vacherot, répond à un état transitoire, non à un sentiment permanent de la nature humaine. Toute reUgion, quel qu'en soit le degré de maturité, appartient à cet &ge ou plutôt à cet état de Tesprit humain où domine l'imagination.... Le christianisme n'a qu'un héritier possible, la science et la philosophie. » '
M. Ribot est encore plus radical :
« La troisième période... se résiune en cette formule : prédominance toujours croissante de l'élément intellectuel (rationnel) ; effacement progressif de l'élément affectif, qui tend à se rapprocher des sentiments intellectuels et à rentrer dans ce groupe.. Du sentiment religieux proprement dit, il ne survit que le respect vague de l'inconnaissable, d'un Xy dernière survivance de la peur, et une certaine attraction vers l'idéal, reste de l'amour dominant durant la seconde période.
» On pourrait dire en termes plus clairs et plus simples : la religion tend à devenir une philosophie religieuse ; ce qui est tout diflérent, car Tune et l'autre répondent à des conditions psychologiques distinctes : l'une est une construction théorique de la raison raisonnante ; l'autre est l'œuvre vivante d'un groupe ou d'un grand inspiré, enveloppant l'homme tout entier, pensant et
(i) Voyez eomment s'évapore Tancien esprit du méthodisme dans les petits traités rationalistes, si remarquables, du professeur Bowiib : The Christian Révélation, The Christian Life, The Atonement, Gincinnati and New York, 1898, 1899, 1900.
(a) Vachbrot : La Religion, Paris 1869, p. 3x3 et 436. (3) RmoT : Psychologie des Sentiments, p. 319, 35».
4qO L*EXPiRnENCS RBUGIXUSE
Quand Baldwin' et H. R. Marshall' veulent faire de la religion une « force sociale purement conservatrice », ils ne voient pas, eux non plus^ que c'est dans le sentiment in£viduel que réside l'essence même de la religion.
Nous conclurons donc sur ce point que la religion» qui a pour objet la destinée individuelle et reste en contact avee les seules réalités absolues que nous puissions saisir, doit nécessairement jouer un rôle étemel dans la vie humaine. Mais il reste à savoir quelle destinée elle nous révèle, cm si même elle nous révèle quelque chose de distinct, un message qui s'adresse à tous les individus.
Après les récits émouvants que j'ai cités, à côté des perspectives glorieuses qu'ils semblaient ouvrir, la sèche analyse à laquelle je vais procéder paraîtra bien terne et bien insignifiante. J'ai dit plus haut que l'attitude religieuse des piotestants était, pour l'imagination catholique, d'une grande pauvreté ; pour quelques-uns de mes lecteurs, mes conclusions sembleront encore plus pauvres. Garjevaism'efforcer de discerner ce minimum essentiel, dégagé des accidents et des additions individuelles, qui est le noyau de toutes les religions, et que toute ftme pieuse pourrait accepter. Si petit que soit ce noyau, il serait précieux de le découvrir ; autour de lui pourraient se développer librement les croyances pa^ ticulières de chaque individu, plus riches et plus colorées.' Après l'avoir indiqué j'y joindrai ma propre croyance pei^ sonnelle, assez pâle, je l'avoue, comme il sied à la croyance d'un philosophe. De son côté, chacun de mes lecteurs fera de même, et nous nous retrouverons dans le monde bigarré des expériences religieuses concrètes.
L'intelligence et le cœur pouvant tous deux déterminer l'action, ime même conduite peut provenir soit d'un même sentiment, soit d'une même doctrine. Il suffit d'un coup d'œil sur l'ensemble des doctrines religieuses pour voir quelle est leur variété ; mais l'état d'ftme et la vie pratique
(i) J. M. BALDWOf : Mental Development, Social ojid Bthieal InêÊrprHt^ tionSf oh. X.
(a) H. VL Marshall : Inetinet and Reoêon, chap. Vm à JJL (S) J'appellerais volontiers ces additions indiridneUes des êureroyaneet*
ne varient guère, quand on étudie les grands saints^ qu'ik soient chrétiens, stoïciens ou bouddhistes. Les théories si diverses que fait naître la religion n'y jouent donc qu'un rôle secondaire ; si Ton veut saisir son essence, il faut considérer les sentiments et Faction, qui sont ses éléments les plus permanents. Le courant direct qui circule entre ces deux éléments est Tessentiel de la vie spirituelle, tandis que les idées, les symboles et les institutions forment des courants dérivés ; ce sont peut-être des perfectionnements qu'on pourra fondre un jour en un système harmonieux, mais on ne saurait les considérer comme les organes indispensables de la fonction religieuse.
Quant au sentiment, qui joue le premier rôle, comment le caractériser? C'est sans contredit une excitation joyeuse, une expansion « dynamogénique » qui tonifie et ranime la puissance vitale. Nous avons vu à plusieurs reprises, notamment en étudiant la Conversion et la Sainteté, que l'émotion religieuse triomphe d'un tempérament mélancolique, donne à l'âmie la persévérance et communique aux objets les plus ordinaires une valeur, un charme, un éclat tout nouveaux. C'est lui état biologique aussi bien que psychologique ; Tolstoï exprime ime vérité rigoureuse quand il appelle la foi ce qui fait çiçre les hommes. L'anhédonie, qui supprime cette joie, est im écroulement. Le contenu intellectuel de la foi peut se réduire presque à rien. Nous en avons vu des exemples dans les soudains ravissements où l'on sent la présence de Dieu, ou dans les crises de mysticisme comme celles que décrit le D»* Bucke. La foi peut n'être qu'un vague enthousiasme, demi-physique, demi-moral :
« On ne peut s'empêcher de vous dire, bon et cher Père, écrit Henri Perreyve, qu'on a été heureux ce matin pendant votre homélie et longtemps encore après, et qu'on l'est encore maintenant, toujours à cause d'elle. . .
ù ...Cette joie me trouble; je voudrais faire quelque chose, et je ne puis et ne suis rien. Il y a une disproportion comme ridicule entre ce que je désire et ce que je suis. De là une sorte de malaise, de tremblement intérieur qui fait qpi'on voudrait des choses immenses. Je connais bien ce sentiment-là. Les choses très belles ïfiLj jettent infailliblement. Une très belle musique, une très belle joie d'amitié, un très beau discours. Que de fois je
4Qd L*EXPâRIENGE RELIGIEUSE
l'ai rapportée de Notre-Dame, quand c'était le règne du ^ère Lacordaire ! i> *
Trois vers de Wall Whitman expriment bien cette foi tout affective, où domine une vague expansion, sans direction déterminée :
c Affronter la nuit, les orages, la faim, le ridieole, les ae<»<lent8, les rebuffades, comme font les arbres et les animaux !...
Cher Camarade ! je t'ai poussé, je l'avoue, à me suivre, et je t*y presse encore, sans savoir où nous allons.
Sans savoir si nous aurons la victoire, ou la défaite et la conAision. » '
Se sentir prêt pour les grandes choses, et sentir que le monde est merveilleusement propre à les faire éclore, c'est là peut-être le germe non différencié des croyances les plus complexes. La confiance dans la réalisation de nos rêves ambitieux, ou dans les glorieuses destinées de notre patrie, et la foi Sans la providence de Dieu, ont leur source commime dans l'enthousiasme qui jaillit du cœur et qui nous fait vivement sentir que le possible dépasse le réel.
Quand la foi n'est plus seulement affective, mais suppose im contenu rationnel déterminé, l'idée pénètre profondément la croyance '. On s'explique ainsi la fidélité tenace de toutes les âmes religieuses aux plus petits détails de leurs confessions de foi. Admettons pour un instant que la religion ne soit pas autre chose que la foi affective jointe aux doctrines, c'est-à-dire qu'une série de phénomènes purement subjectifs : on ne peut s'empêcher de voir, dans cet ensemble de faits, étant donnée leur immense influence sur l'énergie et la stabilité de la conduite, une des fonctions biologiques les plus importantes de l'espèce humaine. Le professeur Leuba va jusqu'à dire * que tant que les hommes peuvent se servir de leur Dieu, ils s'inquiètent peu de savoir quel il est, ou même s'il existe.
« n ne faut pas dire, ajoute Leuba, que Ton connaît Dieu ou qu'on le comprend ; il faut' dire que Ton s'en sert, tantôt comme
(i) A. Gratry : Henri Perreyve, Paris 1866, p. lag-iSi.
(2) W. Whitman : Lewea o/Grasa^ 1872, p. 190.
(3) Voyez Lbura : American Journal of Psychology, p. 34&^9.
(4) The Contents of Religious Conscionsnesêf in The Afoniat, Jtdy i^t, p. 536.
CONCLUSION 4a3
d'un nourricier, tantôt comme d*im protecteur, tantôt comme d*un ami, tantôt comme d'un objet d'amour. S'il nous est vraiment utile, la conscience religieuse n en demande pas davantage. Dieu enste-Ml réellement ? Cionmient existe-t-il ? Quelle est sa nature ? U n'importe guère. Le but de la religion, en dernière analyse, n'est pas Dieu, mais la vie, une vie plus large, plus riche, plus satisfaisante. La tendance religieuse, à tous ses degrés, consiste dans l'amour de la vie. i> '
D'un point de vue tout psychologique, la religion peut donc repousser les attaques de ses adversaires. Vraie ou fausse, avec ou sans contenu intellectuel, elle n'est point un anachronisme, elle n'est point une survivance, elle est une fonction étemelle de l'esprit humain.
Outre sa valeur afffective, la religion a-t-elle une valeur intellectuelle ? Cette question se divise en deux autres :
lo Sous la multitude des croyances, existe-t-il des affirmations communes ?
2<» Ces affirmations sont-elles vraies ?
i« A la première question, je réponds : a Oui », sans hésiter. Sans doute, les dieux ennemis et les dogmes des diverses religions tendent à se détruire les uns les autres ; mais il est pourtant dans toutes les religions deux états d'âme identiques : d'une part, la même inquiétude ; d'autre part, la même délivrance. L'inquiétude, ramenée à sa plus simple expression, est le sentiment qnHljy a quelque chose en nous qui ^a mal, La délivrance consiste à sentir que nous sommes saucés de ce mal en entrant en rapport avec les puissances supérieures. Chez les uns, elle se produit soudai-
(i) p. 571, 57a. Leoba montre avec beaucoup de force qae la religion n*est pas avant ton! on effort pour résoudre spéculativement Ténigme du monde. Comparez ce que dit W. Bendbr {Wesen der Religion^ Bonn, 18S8, p. 3S, S5) :
« La religion consiste dans cet instinct de conservation, grâce auquel l'homme, pour triompher des forces ennemies qui l'enserrent, fait hardiment appel aux puissances supérieures qui ordonnent et gouvernent le monde, quand ses propres forces sont épuisées. » c La religion n'est pas une question relative à Dieu, une recherche de l'origine et de la fin du monde, mais une question relative à l'homme. Toute conception religieuse de la vie est anthropocentrique. » Le livre entier n'est guère que le développement de ces paroles.
494 L KXPÉRIKIIGE RKUGnCUSB
nement, chez d'aatres graduellement ; il y a des
en jouissent toute leur vie. Pour les esprits
développés, qui font seuls l'objet de notre étude, le ]
un caractère moral et le salut un caractère mystique. Je mt
crois pas exagérer en formulant ainsi ce qui est oomBnu.
à toutes leurs expériences religieuses :
Llndividu, pour autant qu'il souffre du mal qui esl en faii. et qu'il le condamne, Ta déjà dépassé par la pensée, ccmdîtîi:*:^ suffisante pour qu'il entre en contact avec une réalité supérieure, s'il en existe. A côté du mal un principe meflleor existe donc en lui, quand ce ne serait que le germe le plus débile. Dans cette première phase, il lui est difficile de Toir lequel de ces deux éléments il doit considérer conune son être véritable. Mais quand arrive la seconde phase, celle dn dénoùment salutaire, l'homme voit clairement que son moi supérieur et potentiel est son véritable moi. Il arrive à se rendre compte que ce moi supérieur /ait partie de quelque chose de plus grand que lui, mais de même nature ; quelque chose qui agit dans Vuniçers en dehors de lui, qui peut lai çenir en aide, et s'offre à lui comme un refuge suprême quand son être inférieur a fait naufrage.
Ces formules générales me semblent assez bien exprimer ce qui se passe dans l'âme du croyant : les combats de la volonté partagée, le déplacement du foyer d'énergie personnelle et l'abandon du moi inférieur. Elles font comprendre que la puissance secourable paraisse extérieure au sujet et pourtant intimement unie à lui. ^ Enfin elles rendent pleinement compte des sentiments d'assurance et de joie qu'éprouve le converti. Je ne crois pas qu'il y ait un seul des témoignages que j'ai cités auquel elles ne puissent s'appliquer. Il suffirait d'y joindre les détails caractéristiques qui distinguent les diverses théologies et les divers tempéraments pour retrouver toute la variété des expériences individuelles.
(i) « Quand Tactivité mystique est à son terme, on trouve dans la conscience le sentiment d'un être à la fois excessif et identique au moi ; il est assez grand pour que ce soit Dieu ; il est assez intérieur pour que ce soit mot. L'objectivité alors devrait s'appeler VExcessifiité. » RbgÏjàc : Eêsai sur les Fondements de la Connaissance Mjrstique, Paris 1897, p. 56.
a* Mais jusqu'à présent nous n'avons vu dans ces expériences que des phénomènes psychologiques. Us ont, il est vrai, une valeur immense qu'on pourrait appeler biologique: ils accroissent l'énergie spirituelle du sujet, ils versent en lui une vie nouvelle, ils lui apparaissent comme le point de rencontre de deux univers ; et pourtant ils peuvent n'être qu'un état d'âme tout subjectif, qui n'agit que grâce au travail de l'imagination. Il reste donc à résoudre la seconde question, celle de leur vérité. L'afiBrmation la plus importante à cet égard est celle qui porte sur ce « quelque chose de PLUS GRAND, mais de même nature » avec lequel l'esprit entre en rapport. Ce quelque chose existe-t-il réellement ou n'est-il qu'une pure idée ? S'il existe, comment existe-t-il ? A-t-il une action réelle sur le monde ? Ck)mment l'âme peutelle s'unir à lui ?
C'est en répondant à ces questions que les théologies font éclater leurs divergences. Elles affirment toutes l'existence du PLUS GRAND ; mais pour les unes c'est un Dieu personnel, d'autres le conçoivent simplement comme une sorte de courant qui circule éternellement dans l'univers. Elles affirment toutes qu'il agit sur le monde et que Thomme réalise un progrès véritable en lui confiant sa destinée. Mais quand il s'agit de définir le rapport de l'âme avec son Dieu, alors se manifestent les différences spéculatives. Sur ce point, le panthéisme et le théisme, la théologie de la nature et celle de la nouvelle naissance, la doctrine des œuvres et celle de la grâce, le karman el le nirçâna, la réincarnation et l'immortalité, le rationalisme et le mysticisme se sont combattus pendant des siècles.
A la fin du chapitre intitulé ce Spéculation », j'indiquais cette idée qu'une science impartiale des religions pourrait dégager de leurs dogmes opposés une doctrine conmiune en écartant toute affirmation qui ne serait pas d'accord avec les sciences de la nature. Elle offrirait cette doctrine comme une hypothèse propre à réconcilier tous les croyants. Je vais essayer, pour ma part, d'esquisser une telle hypothèse. Je n'ai d'autre prétention que d'offrir â mes lecteurs une formule qui s'accorde assez bien avec les faits pour qu'aucun scrupule plausible ne vienne retenir leur adhésion.
4a6 L'sxpâRnENcas rxltoibitss
Le point essentiel à détenniner, c'est la nature de ce que nous avons appelé le a plus grand d et des rapports de l'homme avec lui. Quelles sont les réalités auxquelles ces mots répondent ? Nous ne saurions nous placer d'emblée au point de vue d'une théologie particulière, comme la théologie juive ou chrétienne, et dire que le « plus grand » est Jéhovah, ou que rhomme s'unit à Dieu grâce au sacrifice du Christ. Nous devons tenir la balance égale entre toutes les religions. Pour être fidèle à la méthode scientifique, nous chercherons d'abord une détermination que la psychologie puisse aisément accepter. Le moi subconscient est un fait généralement admis par les psychologues contemporains : il me semble qu'il peut servir de trait d'union entre la religion et la science. En dehors de toute considération religieuse, on peut dire que notre vie psychologicfue a beaucoup plus d'étendue que nous ne le soupçonnons. Les seuls travaux importants sur la conscience subliminale sont ceux de Myers, qui écrivait en 1892 :
« Chacun de nous possède une existence psychologique plus stable et plus étendue qu il ne s'en doute ; une personnalité qai ne peut jamais se manifester toute entière par Torganisme. Assurément, l'organisme exprime le Moi ; mais une partie du Moi reste toujours inexprimée ; et d'autre part, il semble qu'il y ait toujours quelque faculté d'expression organique qui demeure
Cette conscience subliminale qui forme l'arrière-plan de notre conscience ordinaire contient sans doute beaucoup d'éléments insignifiants : souvenirs imparfaits, bizarres associations de mots, timidité, inhibitions, tous ces phénomènes de «dissolution», comme les appelle Myers, en occupent une grande partie. Mais beaucoup d'œuvres de génie ont aussi leur origine dans la région subliminale. En étudiant la conversion, les états mystiques, la prière, nous avons vu quel rôle capital jouent dans la vie religieuse les incursions du subconscient.
(i) Proceedinga of the Society for Paychical Research, vol. xn, p. 3o5. Voyez aussi mon article : Frédéric Myert^s Servicea to Paychology, dans le même reoueU, part 7CL1I, May igoi.
GONCXUSION 42J
Mon hypothèse est donc celle-ci : quel qu'il puisse être au-delà des limites de l'être individuel qui est en rapport avec lui dans l'expérience religieuse, le « plus grand » fait partie, en deçà de ces limites, de la vie subconsciente. En se fondant ainsi sur un fait psychologique admis de tous, on conserve avec la science positive un point de contact qui manque d'ordinaire aux théologiens. Mais en même temps, on justifie l'affirmation du théologien, que l'homme religieux subit l'action d'un pouvoir extérieur ; car les irruptions du subconscient dans la conscience claire ont pour caractère de s'objectiver et de donner au sujet l'impression qu'il est dominé par une force étrangère. Dans l'expérience religieuse, cette force apparaît, il est vrai, comme étant d'un ordre supérieur ; mais puisque, suivant notre hypothèse, ce sont les facultés les plus hautes du moi subconscient qui interviennent, le sentiment d'une communion avec une puissance supérieure n'est pas une simple apparence, mais la vérité même.
Cette manière d'aborder le sujet me semi)le la meilleure que puisse adopter une science des religions, car elle concilie plusieurs points de vue différents. Les difficultés se présentent dès que nous allons plus loin, dès que nous voulons savoir dans quelles mystérieuses réalités va se perdre notre conscience subliminale. On ne peut plus trouver ici de croyances communes ; ici commencent les croyances individuelles, les surcrqyances : le mysticisme, le védantisme, l'idéalisme théologique, apportent leurs interprétations monistes et nous disent que le moi fini va rejoindre l'Absolu, auquel il est identique et dont il tire son origine *. Les prophètes de toutes les religions apportent leurs révélations diverses, visions, voix, ravissements, qui sont à leurs yeux l'infaillible garantie de leurs croyances particulières.
Ceux d'entre nous qui n'ont jamais éprouvé de telles révélations ne sauraient en faire état : comme elles corroborent des doctrines théologiques incompatibles, on peut dire qu'elles se neutralisent réciproquement. C'est en usant de sa liberté que l'individu adopte ou bien telle doctrine révélée, ou bien
(i) Voyeas plus haut, p. 353^7, notamment la citation de Vivekananda.
4a8 l'expéribncs RxuaisusE
telle théorie métaphysique ; il se construit la religion qui convient le mieux à son tempérament, et surtout à sa G(»isli* tution intellectuelle. En effet, bien que la religion soit ess^itiellement une vie, une communion avec la divinité, qui apparaît comme une pure grâce, néanmoins l'émotion spiritaelle qui fait de cette grâce une réalité a souvent pour conditioii nécessaire une conviction intellectuelle due à Téveil de e«tai« nés idées '. Ces idées seront donc un élément essentiel de sa religion ; ce qui revient à dire que les croyances les plus diverses peuvent avoir leur raison d'être, et qu'on doit les traiter avec bienveillance et charité, tant qu'elles ne sont pas elles-mêmes intolérantes. Comme je l'ai dit ailleurs» les croyances propres à un homme sont bien souvent ce qu'il y a en lui de plus intéressant et de plus précieux.
En négligeant les croyances particulières pour nous en tenir à l'universel, nouspourroms dire qu'il existe un contenu positif de l'expérience religieuse, dont la réalité ne peut être mise en doute : c'est le fait que le Moi conscient ne fait qu'un a^ee un Moi plus grand d'où lui vient la délivrance. Et maintenant je tâcherai de formuler ma propre surcrqyance, c'est-à-dire ma manière de concevoir la mystérieuse réalité où va se perdre notre moi. Peut-être quelques-uns de mes lecteurs n'y verront-ils qu'une chétive sous-croyance ; je leur demande la même indulgence dont j'userais à leur égard.
(i) Je n'en donnerai qu'on exemple ; une femme élevée dans on milieu chrétien ne put accepter la foi chrétienne que lorsqu'elle lui vint revêtue de formules spirltes :
c Pour moi, écrit-elle, je puis dire que la doctrine spirite m*a sauvée. Elle m'a été révélée à un moment critique de ma vie, et sans elle je ne salace que j'aurais fait. J'ai appris d'eUe à me détacher des choses d*ici-l>aB et à tout espérer des choses à venir. J'ai appris à voir dans tous les hommes, même dans les plus criminels» même dans ceux qui m'ont le plus fait soulfrir, dei frères moins avancés à qui je devais secours, amour et pardon. J*ai apprise ne m'indigner de rien, à ne mépriser personne, et à prier pour tous. Oh ! surtout j'ai appris à prier ; et quoique j'aie encore bien à ^quérir dans ce domaine, la prière m'apporte toujours plus de forces, de consolations et de réconfort. Je sens plus que jamais que je n'ai fait encore que quelques pas sur la longue route du progrès, mais je l'entrevois sans faiblesse, eettftl<mgne route, et j'ai conliance, persuadée qu'il viendra, le jour où je recueillerai le prix de mes efforts. Donc le spiritisme tient une grande place dans ma vie, je puis même dire qu'U y occupe la première place. » (Communiqué par M. Floumoy.)
GONCSLUSION 4^
Les prolongements du moi conscient s'étendent bien au-delà du monde de la sensation et de la raison, dans une région qu'on peut appeler ou bien mystique, ou bien surnaturelle. Pour autant que nos tendances vers l'idéal ont leur origine dans cette région, — et c'est le cas de la plupart d'entre elles, car elles nous possèdent d'une manière dont nous ne pouvons nous rendre compte, — nous y sommes enracinés plus profondément que dans le monde visible ; car nos aspirations les plus hautes sont le centre de notre personnalité. Mais ce monde invisible n'est pas seulement idéal : il produit des efiéts dans le monde sensible. Par la communion avec l'invi- . sible, le moi fini se transforme ; nous devenons des hommes nouveaux et notre régénération, modifiant notre conduite, a sa répercussion dans le monde matériel *. Mais comment refuser le nom de réalité à ce qui produit des effets au sein d'une autre réalité ? De quel droit les philosophes diraient-Us que le monde invisible est irréel ?
Les chrétiens désignent sous le nom de Dieu cette réalité suprême ; c'est celui dont je me servirai dorénavant. L'homme et Dieu soutiennent des rapports mutuels ; c'est en s'ouvrant à l'influence de Dieu que l'homme accomplit sa destinée la plus haute. Dans ce fragment de la réalité universelle qui est notre moi, un progrès se fait vers le bien ou vers le mal, suivant que nous obéissons ou que nous résistons à la volonté de Dieu. Je ne fais qu'exprimer ici la croyance instinctive de l'humanité : Dieu existe, puisque son action est réelle. Jusqu'à présent, j'ai seulement considéré la réalité de cette action comme s'exerçant sur le centre d'énergie personnelle du sujet religieux ; mais le sujet lui-même est en général persuadé que cette action s'étend bien au-delà. Il croit ou, s'il est mystique, il sait que l'univers entier, aussi bien que lui-même, est en sécurité entre les mains paternelles de son Dieu. Il a l'intuition que touê seront sauvés, en dépit des portes de l'enfer et de toutes les apparences contraires. L'existence de Dieu est pour lui la garantie d'un ordre idéal qui doit durer éternellement. La terre, comme le prédit la science, peut bien disparaître un jour ; mais l'ordre social ne s'en réalisera pas
(x) Voir phu hâQt les exemples oiiés, page 389 et auivantes.
43o l'expérisngb religieuse
moins ailleurs ; car, où est Dieu, les ruines et les naufrages ne sont jamais définitifs. C'est seulement en afl&rmant ains par un acte de foi l'existence indépendante de Dieu et ses lointaines conséquences que la pensée religieuse, se dégageant tout à fait de Texpérience subjective, met en avant une véritable hypothèse. Une bonne hypothèse scientifique, pour être féconde, doit dépasser les données sensibles qui la suggèrent. De même, si Dieu n'était que le contenu subjectif de l'expérience religieuse, l'affirmation de son existence ne serait pas une hypothèse assez féconde : il faut qu'il soit le Dieu de l'univers pour légitimer la paix intérieure et l'absolue confiance de l'âme religieuse.
Faire du Dieu subjectif, du Dieu que nous atteignons audelà des limites de notre moi conscient, le maître du monde, c'est sans doute une surcrqyance hardie ; elle est pourtant presque universelle. En général, on prétend l'étayer sur une philosophie, mais c'est en réalité la philosophie qui est supportée par la foi. Qu'est-ce à dire, sinon que la fonction religieuse pleinement développée ne se contente pas de projeter une nouvelle lumière sur des réalités déjà données, comme ferait une passion, comme ferait l'amour? Elle est bien cela, tout d'abord ; mais elle est aussi quelque chose de plus, l'affirmation de nouvelles réalités. L'univers que nous présente la pensée religieuse n'est pas seulement l'univers matériel dont l'aspect aurait été changé ; il possède en outre une constitation distincte d'où résultent des événements différents, exigeant de nous une autre conduite.
Il est difficile d'être original dans un domaine où se sont donné libre carrière tous les esprits et toutes les imaginations, où chaque solution se trouve classée d'avance. Si l'on divisait tous les penseurs en naturalistes et supranaturalistes, on me rangerait sans aucun doute, avec la plupart des philosophes, parmi les supranaturalistes. Mais il existe un supranaturalisme grossier, et un autre plus raffiné ; c'est à ce dernier que se rattachent la plupart des philosophes contemporaius. S'ils ne sont pas Kantiens, du moins ils excluent, comme Kant, du monde des phénomènes toute intervention directe d'une cause nouménale. Le supranaturalisme raffiné est un supranatoralisme à portée universelle. Quant à l'autre, on pourrait l'ap-
CONCLUSION 43l
peler un supranaturalisme de pièces et de morceaux. Il faisait partie de cette vieille théologie qui ne règne plus aujourd'hui, croit-on, qae parmi le vulgaire ; c'est à peine s'il est encore soutenu par quelques esprits cultivés, défenseurs attardés des conceptions dualistes dont la critique de Kant a fait, dit-on, bonne justice. Il admet les miracles et les directions providentielles ; il n'éprouve aucune répugnance à mêler le monde idéal et le monde réel, à supposer que les puissances spirituelles interviennent dans le jeu des forces physiques pour déterminer le détail des événements. Le supranaturalisme ra£Bjaié lui reproche de confondre ainsi deux mondes distincts. Pour ses partisans, le monde idéal n'agit pas comme cause, et ne vient pas troubler le monde des phénomènes ; il n'est pas composé de faits concrets, c'est un système de valeurs ; il n'offre pas de matière à des jugements d'existence. Il ne saurait donc se mêler à la nature, comme le Dieu des croyants naïfs qui répond à leurs prières par des miracles particuliers.
Bien que je ne puisse moi-même accepter ni le christianisme populaire nile théisme scolastique, je pense devoir me classer parmi les défenseurs du supranaturalisme grossier ; je crois en effet que, par la communion avec l'idéal, une nouvelle énergie pénètre dans le monde, et donne naissance à des phénomènes nouveaux. Le supranaturalisme raflKné rend les armes trop vite, ce me semble, au naturalisme. Il accepte les faits naturels sans discuter leur valeur apparente ; il accepte les lois de la vie telles que les découvre la science de la nature, sans aucun espoir d'y porter remède si leurs fruits sont mauvais. Il se contente d'apprécier la vie comme un tout : soit avec un sentiment d'admiration ou d'adoration, soit avec un sentiment contraire', comme le prouve l'existence du pessimisme systématique. Cette conception du monde idéal me parait faire évaporer l'essence même de la religion pratique. J'ai des raisons instinctives et des raisons logiques de croire qu'un principe n'a de valeur que si des faits particuliers en sont modifiés. Mais tous les faits sont particuliers. L'idéalisme vient nous dire que son principe idéal est cause d'une modification capitale, à savoir que les faits existent. Sans l'Absolu, le monde des faits n'existerait pas. a Le monde » des faits !
43a L'EXPâKISNGB RELIGIEUSE
L'univers est la plus petite unité dont puisse s'aecomniDde l'Absolu, tandis que pour nos esprits finis l'amélioration que nous semble appeler ce monde doit commencer sur deî points particuliers. Nos aspirations et nos difiScuItés ne sont que pièces et morceaux ; mais l'Absolu ne iFavaille qu'en bloc : nos idéals, isolés et fragmentaires, ne peuvent jamais s'y insérer utilement. Nos prières viennent trop tard : il aurait fallu pouvoir demander un autre univers, avant la naissance àr celui-ci *. Dieu existe-t-il ? Tout l'intérêt de la question me paraît être dans les conséquences qu'entraînera cette exî&tence pour le détail de la réalité. Admettre que rexïsteoce d'un Dieu ne puisse rien changer aux plus petits fragments d^ l'expérience humaine, n'est-ce pas affirmer l'invraisemblable? C'est pourtant la conséquence, du moins implicite, du supranaturalisme à portée universelle.
Je connais mal le bouddhisme et ne voudrais pas trop m'avancer ; mais, pour autant que j'en puis juger, ma conception personnelle me paraît se rapprocher de la doctrine du karman. Tout supranaturalisme admet que la valeur des faits dépend d'un principe supérieur à leur existence. Pour le bouddhisme, tel que je le comprends, et pour la religion en général, tant qu'elle n'est pas compromise par la spécuiatioB théologique, un tel jugement de valeur n*est pas simplement une appréciation abstraite, comme dans le védantîsrae el chez les philosophes de l'Absolu ; c'est une sentence qui s'exécute* qui intervient dans l'action même et non pas après coup ; qui a force de loi, qui a force de cause. Toute autre conception du monde est un pur gnosticisme^ Je tiens à dire nettement ce que je pense, car je vais contre une tendance générale des penseurs modernes ; je suis comme un homme qui ouvre une porte et s'adosse aussitôt contre elle de peur qu'on ne la referme sur lui. Je me rends très bien compte de la répugnance que soulève dans une intelligence cultivée le supranaturalisme grossier ; mais je suis persuadé qu'en étudiaoi
(1) n est curieux de voir, disait un de mes amis, comment la pensée chrétienne s*est peu à peu fourvoyée dans une impasse. Quelle distance entre ion Dieu, qui ne peut nous décharger d*aucun fardeau, qui protège nos eaneuiis aussi bien que nous, et le Dieu des psaumes de David !
(a) Voyez là-dessus mon livre : The Will to BeUeçt, 1897, p. i6S,
& vec impartialité toutes ses conséquences métaphysiques, on €ke convaincra que c'est l'hypothèse qui satisfait le plus ^and nombre des légitimes aspirations du cœur et de l'esprit.
Si l'on me demande quels sont au juste les changements^ que peut produire l'existence de Dieu dans l'expérience biunaine, je m'en tiens simplement à ce que semblent indiquer les faits de « communion par la prière x>, surtout quand le subliminal fait irruption dans la conscience claire. L'impression ressentie par le sujet dans ce phénomène est qu'un principe spirituel, qui en un sens fait partie de luimême et qui cependant en est distinct, exerce sur son foyer d'énergie personnelle une influence vivifiante et régénératrice qu'on ne peut comparer à aucune autre. Admettons qu'il y ait une sphère d'existence que notre conscience ordinaire ne peut atteindre et dont l'action ne s'exerce sur nous que par intermittence ; que l'une des conditions de cette influence est la perméabilité du « diaphragme psychique * » qui sépare le subliminal du conscient ; nous aurons les éléments d'une théorie que semblent vérifier les phénomènes de la vie religieuse. L'importance de ces phénomènes me parait suffisante pour justifier mon hypothèse. Tout se passe comme si, du moins dans ces cas-là, une force supramondaine, qu'on peut, si l'on veut, appeler Dieu, agissait directement sur le monde de l'expérience humaine.
La plupart des croyants diraient sans doute que la conséquence la plus positive de l'existence d'un Dieu est l'immortalité personnelle. Pour une grande partie de la race humaine, religion veut dire immortalité. Dieu est la cause de l'immortalité ; quiconque la met en doute passera pour un athée. Si je n'ai rien dit jusqu'ici de la croyance à l'immortalité del'ftme, c'est que la question est pour moi secondaire. * Si on va au fond de la question, il faut bien s'avouer que le monde invisible, ou €< surnaturel i>, que la religion suppose, ne nous garantirait, s'il était réel, la permanence d'aucun fait concret. Ce monde de puissances ayant charge de veiller sur l'idéal nous garantit seulement que l'élément valeur dans les choses sera
(1) [Expression de Myers.J
(a) [Les lignes qoi suivent, Jusqu'à Talinéa, ont été rédigées en français par ^auteur en vue de cette traduction, n a quelque peu développé son texte
aS
/ ni^- îi/^i-** MU. «♦•ment i»*^^ « -.•*tf roîit'îice' * - #»nfc -^.*> v*-**riiin*i m»* i»-nit;im unie
Tii^ #»ni» .#,!-• 'it 'H ** iiii:-*^ iiainii> nur t>»3ut >t *» -'^rï**^ r»»**^ ri»* -' mi* pub-^^ paralr*» tu pea.
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MJ^K/'* ^ fr>^Ti /la irr*i;r:î;f*^ rr^-^rrie des pfalLoâopiies. estre* t^ri /f^ fjft^Uffif^^iu% rt#^ rrf-^ attrib^U métapiiysqws quf 21 4ii n>hf^irtfié^tl yt'//'^, fl #^t <r unlqne ». Q est « infini»; Filée 0ffi'i\ fmi%^^ ^^Mt/rr plnw'nrs dieux finis paiaR indipDed'Mre rf^irnin/'^, f.uf'jfft'. pUt% d>tre défendue. Néanmoins, pour évi- U^r UfUté^. (jrufu^Unh je doi» dire que Texpérience relîgieiise. f#?lie que fi//ri« ÏHVffun iHndiée, ne confiime pas UMqo«iis sans ^/ftiiv/i^fne h eroyanee inJlnitUie. La seole vérité qu'elle prrmve «unit /^|iitvrK|fje, c'est qne Tâme peut s'unir à qoelipie elio#e de furn cha^d et trouver ainsi la délivrance. Le phi]on4fpU(% HffumrvjîX d'nnité, et le mjrstiqne, avec ses IMtneliAfii au ttUffuiUUûntne, ont une tendance à «passer à la limite n \ il» font de ce « plu» grand 9 un Dieu unique, absolu. Kt le peuple Hincline devant leur autorité. Mais les besoins prati<pjeM (^t len exp^friences de Fâme religieuse n'exigent pa» d'autre croyance que celle-ci : il existe, pour chaque
(I) l)(i lourN analyse» critiques des séances de la médium américaine M" IMpnr, noft sovitnts tirent la conclusion qne l'hypothèse spirite est eoeore onlld qui est stijotto k la moindre somme d^objections.
ooMcxuaioN 435
ndividu, une puissance supérieiure à lui, à laquelle il peut
^'uiiir, car il participe à sa nature, qui M est favorable et qui
travaille dans le sens de ses aspirations les plus hautes. Il
suffit, pour tenir compte de tous les faits, d'admettre que cette
puissance dépasse le moi conscient et se distingue de hn.
Il suffit qu'elle soit assez grande pour susciter sa confiance
au moment où il doit agir. Il n*est pas besoin qu'elle soit
iufinie, qu'elle soit unique. On pourrait même la concevoir
comme un moi plus grand et plus divin, dont le moi présent
ne serait que l'expression amoindrie ; l'univers spirituel serait
alors l'ensemble de ces « moi d, plus ou moins compréhen-
sifs, et non pas l'unité absolue. Nous retrouverions par là
une sorte de polythéisme. Mais je ne me propose pas de
plaider ici en faveur de cette hypothèse ' ; mon seul but
est de délimiter les affirmations théoriques qu'autorise
vraiment l'expérience religieuse.
tin tel polythéisme a toujours été la véritable religion du peuple, et l'est encore aujourd'hui. Les partisans du monisme absolutiste soutiennent d'autre part que sans un Dieu unique et tout-puissant, nous n'avons plus ni garantie ni sécurité. L'Absolu seul garantit le salut de tous. S'il existe des dieux différents, chacun s'occupant d'une fraction de l'univers, certains hommes risqueraient d'être sans protecteur, et le salut de notre monde ne serait pas complet. Il serait possible en effet, comme je l'ai dit plus haut ', que certaines parties de l'univers soient condamnées à périr. Le sens commun est moins exigeant que les philosophes et les mystiques ; il admet très bien qu'une partie du monde soit sauvée, l'autre perdue. La morale courante ne fait-elle pas dépendre le salut du monde de toutes les victoires et de tous les efforts individuels? L'idée d'un salut particulier et conditionnel n'ofire aucime difficulté spéculative; le difficile est d'en déterminer l'application. Il y a des hommes assez désintéressés pour renoncer à leur salut personnel, s'ils ont l'assurance que leur cause prévaudra. Nous sommes tous capables d'atteindre au même désintéressement, quand l'enthousiasme
(1) Je Fat déjà indiquée dans une conférence sur Pimmortalité : IngenoU Lecture On Haman Immortality, Boston and London, 1899. W p. 107.
436 l'expérisncb rsligieuse
ou la passion nous soulève au-dessus de nous-mêmes. En somme, j'incline à croire qu'une philosophie de la religion devrait accorder plus d'attention qu'elle ne Ta fait jusqu'à présent à l'hypothèse />2ara2i9^e. hdi possibilité du salut suffit à l'homme, du moins pour sa vie pratique. Rien ne le caractérise mieux que cette faculté de fonder sa vie sur un « peut-être ». L'existence d'une telle possibilité fait toute la différence, dit Edmund Gurney, entre une vie de résignation et une vie d'espérance.*
Ce pragmatisme a toujours été l'attitude naturelle ao commun des hommes. Ils ont semé de miracles la nature entière et se sont construit un paradis au-delà de la tombe. 11 faut être métaphysicien pour penser que sans rien ajouter ni rien soustraire à la nature, mais tout bonnement en la regardant comme la manifestation de l'esprit absolu, on la rend plus divine. Le pragmatisme me paraît être la meilleure attitude à l'égard de la religion. Il lui donne un corps aussi bien qu'une âme ; il lui attribue ce que tout principe doit posséder pour devenir une réalité concrète : une province de faits dont elle est souveraine. Ce que sont en elles-mêmes les réalités spirituelles les plus hautes, je l'ignore. Mais je crois qu'elles existent, et sur cette modeste surcrcf/'ance je suis prêt à risquer ma destinée. Tout ce que je sais, tout ce que je sens, tend à me persuader qu'en dehors du monde de notre pensée consciente il en existe d'autres où nous puisons des expériences capables d'enrichir et de transformer notre vie ; et bien qu'en sonune la vie humaine reste distincte de ces énergies supramondaines, il y a pourtant des moments où elles s'infiltrent en elle. En étant fidèle, dans la mesure de mes forces, à cette surcroyance, il me semble assainir mon cœur et mon esprit. Sans doute, je puis me mettre dans l'attitude de l'homme de science, et me représenter vivement qu'il n'existe rien en dehors de la sensation et des lois de la matière. Mais je ne puis le faire sans entendre une admonition intérieure : ex Fantasmagorie que tout cela I n Toute
(i) Tertiam Quid, 1887, p. 99, i48, i49- Je sens que ceci est trop br«f pour faire comprendre ma pensée. Je compte l'exposer plus amplement dans un autre livre.
GONCGLUSION 4^7
JL 'expérience humaine, dans sa vivante réalité, me pousse
l.rrésistiblement à sortir des étroites limites où prétend nous
enfermer la science. Le monde réel est autrement constitué,
bien plus riche et plus complexe que celui de la science.
J'ai donc à la fois des raisons pratiques et des raisons spécu-
Xatives de tenir à cette croyance particulière. Qui sait si la
fidélité de chaque homme à ses humbles croyances person-
xielles ne peut pas aider Dieu lui-même à travailler plus
efficacement aux destinées de l'univers ?