L'expiation, ou, Cécile d'Erlan
Par une belle matinée de printemps , sur la route de Grenoble à Sassenage , trois voyageurs chevaucbaient ensemble , précédés d'une jeune femme qui semblait se ftiiio un jeu de les laisseibien en arrière.
Elle montait avec une aisance et une grâce admirables un beau cheval d'un noir de jais, au pied sec , à lœil de feu , (pii . fendant lair , le nez au vent . la ciinière flottante , paraissait fier de son
fardeau. La brise du matin, soulevant son voile en plis onduleux, laissait à découvert sa figure charmante, dont l'éclat et la fraîcheur le disputaient à la rose nouvelle. Une joie enfantine brillait dans ses yeux d'un noir velouté, et sa bouche vermeille, qu'entrouvrait le sourire d'une innocente malice, laissait apercevoir deux rangées de perles d'une blancheur éblouissante.
Parvenue à l'un des embranchements de la route, au lieu de suivre le sentier le plus battu, elle tourna brusquement à gauche.
— « Elvire , Elvire , » criait de toutes ses forces le plus âgé des cavaliers, allez donc tout droit, vous vous écartez de la route.
Mais bien loin de rebrousser chemin , Elvire , encourageant de la voix son agile coursier , s'éloigna plus rapidement encore. De temps en temps elle tournait la tête en arrière , et lorsque à travers le feuillage des arbres la jeune femme apercevait ses compagnons faisant pour la rejoindre d'inutiles efforts, elle poussait un grand éclat de rire qui semblait exciter l'ardeur du robuste animal.
Fatiguée à la fin par cette course , Elvire arrêta son cheval haletant , et regarda de tous côtés ; elle ne vit plus personne , et les lieux où elle se trouvait lui étaient tout-à-fait inconnus. Son visage prit
aIoi*s une oxpression plus sérieuse, la hcUc aiiiat.ouc parut lusitcr un instant ; ))uis laissant ilolter la bride sur 1«' cou de Havard , clic sondila s'en reniettiv à lui pour la diitction de l;i i-oule qu'ils devaient suivre.
Entre deux collines verdoyantes, un ruisseau avait creusé son lit tapissé de cresson et de capillaire. L'étroit sentier cpii suivait les détours de ce ruisseau était entièrement ondjragé par le l'euillage des arbres (pii croissaient sur les flancs de l'un des coteaux. Ce fut le chemin que choisit Bayard , comme s'il eût pensé à préserver sa belle maîtresse des i*ayons du soleil . dont l'ardeur commen(;ait à se l'aire sentir.
Elvire respira avec délice Tair Irais du vallon que parfumaient le chèvre-feuille et l'églantier.
Quelques saules aux longs rameaux se miraient dans les flots argentés, les oiseaux voltigeaient entre les branches des arbres, et la vallée s'élargissait insensiblement. Bientôt le cristal de l'onde refléta l'azur des cieux que n'interceptait plus la voûte de verdure formée d'abord par le rapprochement des coteaux boisés.
Elvire contemplait avec ravissement ce site pittoresque, lorsqu'une voix de femme, pleine de fraîcheur et de mélodie , vint charmer ses oreilles.
Elle regarda de tous côtés pour découvrir la chanteuse inconnue , dont la voix , flexible comme celle du rossignol , passait des tons les plus graves aux plus éclatants . faisant entendre tour à tour des chants de joie ou des accents pleins de mélancolie.
La voix sem])lait partir d'un massif d'arbres , qui se détachait comme un bouquet de verdure sur les flancs de la colline. La jeune femme se dirigea de ce côté ; mais avant qu'elle eût atteint le bosquet, les chants cessèrent , et tout redevint silencieux dans le vallon.
Elvire s'approcha des grands chênes , et regardant à travers le feuillage , elle aperçut un modeste oratoire pratiqué dans le creux d'un rocher couvert de mousse. Une jeune fille était occupée à parer de fleurs nouvelles un autel rustique orné d'une statue de la Vierge. Elle s'agenouilla devant l'autel , priant d'abord en silence ; puis de sa voix mélodieuse elle entonna un cantique en l'honneur de Marie. La ferveur d'une tendre dévotion animait son visage , il y avait quelque chose de céleste dans l'expression de son regard élevé vers le ciel . on eût dit un ange exilé sur la terre. Elvire l' écoutait et la regardait avec ravissement , lorsque Bavard se mit à hennir et à frapper du pied avec tant d'impatience que la jeune fille très-'
s;iillil , cl, tuiiriiuiil l)rus(|iit'iiu>nt la ictc, rllr a|H'ri;ul Klviiv (|ui s'éUiil avancée il'arbrc eu arlu»jus<|irà l'ciilivc de la grotte.
— l*ariioiine/-iiioi , Madeiiioiselle , tlil la jeune Temnie , jétiiis égarée dans le vallon, je voui» ai enlendue ehantei* . et le charme de votre voix m'a attirée jnstjnici.
La jeune lille rmi^il inaui tHi|i .i « r> |Ml^»ic^. cl dans son trouble ne trouva j»as un seul mot à répondre ; mais elle regardait rélrangère , dont le. costume gracieux et la ligure ravissante la li-aj»paient de surprise et d'amiration.
— Pourriez-vous me dire, Mademoiselle, dil Elvire , (|ui , malgré l'embarras de la jeune tille . voulait cependant lier conversation avec elle , si je suis fort éloignée de Sassenage ?
— Oui vraiment , Sassenage est derrière cette colline que vous voyez là-bas, répondit-elle en étendant la main vers un point éloigné de l'horizon.
— Conmient vais-je donc faire pour y arrive!toute seule? dit Elvire, à qui cette réponse venait de i*api)eler tout à coup son imprudence et son isolement.
— 11 sera, bientôt midi , dit la jeune lille , tai . voyez , le soleil est sur nos têtes ; une fois que vous aurez rejoint la grande route , la chaleur devientira
si accablante que vous en seriez incommodée ; reposez-vous quelque temps , c'est l'heure où les laboureurs suspendent leurs travaux; le château de mon père n'est éloigné que de dix minutes , permettez-moi de vous y conduire.
— Non pas , je verrai beaucoup mieux d'ici ceux qui doivent être à ma recherche , et d'ailleurs on est si bien dans ce bosquet que , si j'étais sûre de retrouver aisément la route de Grenoble , j'y attendrais sans inquiétude le retour de la fraîcheur.
— Le jardinier pourra vous servir de guide. Mademoiselle,.... ou Madame.
— Oh ! oui , Madame , car je suis mariée depuis plus d'un mois.
— Et vous voyagez toute seule ?
— " Vraiment non, j'étais accompagnée de trois cavaliers , j'avais parié qu'aucun d'eux ne pourrait suivre le galop de mon cheval , et je m'amusais à les voir courir vainement à ma poursuite lorsque je les ai perdus de vue , comme je vous l'ai déjà dit.
— Mais vos compagnons doivent être en peine ?
— Bah ! dit El vire , ils savent bien que je ne suis pas une enfant.
— Vous ofifrirai-je quelque chose ? Madame , dit la jeune fille d'un air timide , une pareille course a dû vous donner de l'appétit.
— En vérité, je meurs de faim, répoiulii El vintout on s'nppuyant an pii.,! ,1,,,, ^.uC'lle.
— Eh ! bien, attendez un instant.
Et, h'-ère connne une hiche , la belle enlanl courut au château, dont on apercevait les tourelles à travers les arbres du boscjuet.
-- Voilà une petite personne bien polie pour une campagnarde, se dit Elvire, tout en donnant à Bavard la liberté de paître l'herbe tendre.
Au bout de dix minutes , la jeune lille revint . chargée d'un panier de cerises, d'une galette au beurre, et d'un vase de lait.
— Si vous nous aviez fait l'honneur d'entrer à la maison . dit-elle , j'aurais pu vous offrir quehpie chose de plus substantiel.
— Oh ! vous m'apportez un déjeûner délicieux , répondit Elvire.
Il se fit un moment de silence , car elle se mit à manger d'un appétit aiguisé par une promenade de plusieurs heures.
— Comment vous appelez-vous. Mademoiselle? que je sache au moins à qui je suis redevable d'un accueil si gracieux.
— Cécile de Belmore.
Cécile, c'est un joli nom, et qui vous convient à merveille. Asseyez-vous donc auprès de
( 8 ) moi, Cécile, que nous causions un peu. Vous êtes musicienne ?
— Non , Madame.
— Appelez-moi El vire , tout simplement , quoique je sois maintenant madame la marquise de Saint-Albain ; c'est un beau nom, n'est-ce pas? et quand j'irai au bal, et qu'on annoncera : Madame la marquise de Saint-Albain , cela fera bon effet. Quel âge avez-vous , Cécile ?
— J'aurai dix-sept ans le mois prochain.
— Eh ! bien , nous sommes à peu près du même âge. Ne vous marierez-vous pas bientôt?
— Dans trois jours , Madame.
— Ah ! ... . Quand vous serez mariée , passerezvous les hivers à Paris ?
— Oh ! mon Dieu non , je resterai ici comme à présent.
— Je vous plains , on dit qu'on s'amuse tant à Paris que j'ai grande envie de voir arriver l'hiver pour m'y rendre. Aurez-vous de beaux diamants ? les miens sont magnifiques.
— Je n'en sais rien , et , pour dire vrai , je n'y ai jamais pensé.
— C'est singulier ! Connaissez-vous déjà votre mari futur ?
— Certainement , répondit Cécile.
— Moi , }v liai vu M. di' Saiiil-All>aiii (|iu' le jour où nous avons si^iié K' i-oiilral. Kt , dites-moi, celui (|ui' vous devez épouser est-il jeune ou vieux ? Le Imuvex-vous à votre ^^oiU? L'aiinez-vous enlin .'
— De tout iiioii ea'ur , dit Cécile.
— 11 est doiu" l»eau ^'ar^'oii , aiiiiahlc , spiritiu'l.'
— Mieux (|ue tout cela , Madame, il est 1m)ii : puis il iiraime tant ! Si vous le connaissiez comni»moi, vous verriez ipie j'ai raison de Tépouser, (pioiipi'on en puisse dire.
— Ah ! l'on a donc cherché à vous en détourner? votre tuteur peut-c»tre? et vous opposez la constance à sa tyrannie, c'est charmant... une passion irrésistible, oh! contez-moi donc tout cela.
— Mou histoire n'est point aussi romanesque que vous le supposez, reprit Cécile en souriant. La mère de Théodore était sœur de la mienne , elle hahite cette maison jaune que vous voyez là-bas, tout près du château. Nous avons été élevés ensemble , mon cousin et moi ; combien de fois n'avons nous pas joué sur ce tapis de verdure ! Vous voyez bien ces beaux rosiers qui croissent au pied de cet ormeau , c'était notre jardin à tous deux. Pas un amusement que nous n'ayions partagé , pas un chagrin qui ne nous ait été comnmn , nous étudiions ensemble, nous priions de concert. Lorsque je per-
dis ma mère , mon cousin la pleura avec moi ; j'avais sept ans alors, on me mit au couvent, j'y ■suis restée jusqu'à l'année dernière. Le pauvre Théodore , dont la vue avait toujours été très faible, était devenu tout à fait aveugle ; je le retrouvai triste , triste comme vous ne pouvez vous en faire idée. Il me dit :
— « Cécile , je suis bien malheureux , la vie m'est à charge et je voudrais être mort en venant au monde. »
Je lui répondis que c'était mal de se laisser dominer par la douleur , et qu'il fallait se résigner à la volonté de Dieu.
— « Cela vous paraît facile , reprit-il, vous à qui tout semble sourire dans la vie , qui pouvez en goûter tous les plaisirs ; mais pour moi , plus maltraité du sort que le plus pauvre paysan , il en est du bonheur comme de la lumière , je ne le connais que par souvenir ; mon âme a soif d'amour , mais aucun cœur ne répondra à mon cœur. Si je pouvais au moins user dans un travail utile cette activité qui me dévore ! Mais , infortuné que je suis , il faut que ma pauvre mère guide mes pas , lorsqu'elle aurait besoin que je soutienne les siens; et, si je viens à la perdre , que me restera-t-il au monde ? car le malheur a aigri mon caractère , et d'ailleurs
quelle est la personne (jui voudrait s'assoeier à mon infortune? »
— Moi , lui réj)ondis-je ; ne suis-jc pas l;i sœur et ton amie?
— «Tu es un ange, me dit-il, mais dans [)eu nous serons séparés de nouveau , car ton père veut te marier jeune; et, (piand je ne t'aurai plus, je mourrai de douleur. Oh ! si tu pouvais devenir ma femme , comme ta mère le désirait autrefois ! mais jamais ! jamais! »
Et il me paraissait si malheureux en prononçant ces mots que je lui dis :
— Et pourquoi ne serais-je pas votre femme , Théodore , si nos parents y consentent et si cela peut faire votre honheur?
Alors il devint rouge comme le feu , et il s'écria :
— « Si c'est un rêve , le réveil va me tuer , au nom du ciel répète ces paroles. )>
— Je les répéterai à ta mère , lui dis-je , allons la trouver
Mais vous êtes bien bonne d'écouter tout cela , Madame , et je ne sais pourquoi je vous en ai parlé.
— De grâce , continuez , dit Elvire , touchée du récit de Cécile.
— Ma tante fut transportée de joie : mais mon
père me dit qu'il avait renoncé , depuis la cécité de son neveu , au projet d'union qu'il avait formé pour moi pendant que j'étais encore au berceau ; qu'il plaignait Théodore , mais que je n'étais pas obligée de m'associer à une si grande infortune. Il ajouta que les chaînes du mariage , pesantes par elles-mêmes , le deviendraient mille fois davantage avec un mari aveugle ; que mes plaisirs seraient nuls , et mes devoirs multipliés à l'infini ; qu'il craignait qu'une telle tâche ne fût au-dessus de mes forces , et , que , pour son compte , il n'augurait rien de bon d'une pareille union ; enfin il me donna un an pour y réfléchir. Que vous dirai-je , Madame? malgré l'affection que j'avais déjà conçue, la répugnance de mon père eût* suffi pour me faire renoncer à Théodore , s'il eût été moins à plaindre; mais je me représentai le désespoir de mon pauvre ami 5 son isolement à la mort de sa mère ; car si , moi, sa cousine et presque sa fiancée , je reculais devant son malheur , quelle autre femme aurait le courage de s'y associer ! Et mon attachement pour lui se fortifia de son malheur même. Je quittai mon père sans lui répondre, et je vins ici prier Dieu devant l'autel de la Vierge. Il me sembla alors q'.i'une voix intérieure me disait que c'était ma destinée et ma mission sur la terre d'adoucir cette
( «3) inl'orluiu' , et iii:i ivsoliitioii l'ut prise aiissiUU. Ce- |>oiulant n)on jm'iv rxi^ca (juc j'allass*^ passer (jiiel- (jiio temps à Cironoblc chez une de mes Uintes; j') vis «les jeunes jfcus aimal)les , l'un d'eux, (pii était riche et beau , me demanda en mariajjje à mon père , il en l'ut fort bien accueilli ; mais mon cœur et ma main ne m'appartenaient i)lus du moment où je m'étais pronnse à Théodore. Nous retournâmes dans nos montagnes , mon cousin et sa mère vinrent à notre rencontre , il me dit qu'il avait bien souffert pendant mon absence ; je lui racontai tout ce qui m'était arrivé à Grenoble ; il me remercia mille fois, mais il ajouta qu'il ne serait tranquille (juc lorsque tout serait terminé , parce qu'il craignait toujours que mon père ne s'opposât à notre union. Je lui répondis qu'il fallait prier ensemble la Sainte-Vierge de nous le rendre favorable. Nous vînmes ici chaque soir , et dès lors Théodore se montra plus confiant dans l'avenir, il perdit la tristesse qui lui était habituelle, son caractère devint }>lus doux et plus égal . chaque jour je découvris en lui de nouvelles qualités. Entin , l'année terminée , mes oncles firent un dernier effort pour rompre ce mariage , car ils ne connaissaient pas comme moi toutes les perfections de Théodore; ils ne savaient pas (jue c'était le meilleur et le plus
généreux des hommes , et que , loin d'être à plaindre , je m'estimais heureuse de devenir sa femme. Ils conseillaient donc à mon père de refuser son consentement , mais il répondit qu'il m'avait fait toutes les observations possibles , et qu'il voulait me laisser libre de disposer de mon sort ; il fit ensuite appeler ma tante et fixa le jour du mariage. Oh ! si vous aviez vu les transports de Théodore , ses larmes de joie , comme il baisait la main de mon père , lui promettant d'être pour moi le plus tendre des époux !
— Vous l'aimez donc d'amour, dit Elvire en embrassant Cécile ?
— Je ne sais ce que vous voulez dire , répondit la jeune fille , je l'aime plus que moi-même , autant que mon père peut-être.
Elvire sourit d'un petit air de malice ; puis la conversation continua longtemps , animée , palpitante d'intérêt, entre ces deux femmes charmantes qui , se rencontrant pour la première fois , s'ouvraient mutuellement leur âme comme pourraient le faire des frères d'armes vieillis dans les mêmes camps. Heureux âge où l'amitié germe et se développe dans quelques heures !
La conversation se prolongea fort longtemps, car la timidité de Cécile avait disparu , et dans
( 15 ) l'absoiico lit' Thi'odore oUc Iroiivuit 1111 grand plaisir à parler de lui. Klvire à son tour raconUiit son voyage , ses coui'ses à cheval , ses projets de plaisir; elle iKulail de ses parures, dès succès qu'elle se promeltail thms le monde élégant (|u'ellc ne connaissait point encore. Le temps s'écoulait rapidement ; déjà même un rayon de soleil, per(;ant à travei-s le t'euillage, venait mourir au pied de la statue de la vierge , et le disque lumineux disparaissait peu à peu derrière la colline sans que la jeune femme pensât le moins du monde à se remettre en route. Tout à coup le trot d'un cheval se fit entendre , Elvire et sa compagne sortirent du bosquet et aperçurent un jeune homme couvert de sueur et de poussière qui errait à Taventure dans le vallon.
— Henri î cria la jeune femme.
L'étranger tourna la tète et poussa une exclamation de joie en apercevant la belle voyageuse qui s'avançait vers lui, il courut à elle de toute la vitesse de son cheval, et sautant à terre avec précipitiition :
— Que d'inquiétudes vous nousavez fait éprouver dans cette journée î lui dit-il.
— Vraiment , mon cher Henri , croyez-vous que je n'aurais pas su regagner toute seule Grenoble et l'hôtel des Trois-Dauphins?
— Et qui nous assurait qu'il ne vous était arrivé aucun accident fâcheux? reprit-il vivement; enfin je suis heureux de vous avoir retrouvée ; mais il faut que j'avertisse Saint-Albain , comme nous en sommes convenus.
Il poussa alors un cri aigu , qui fut répété par les échos d'alentour.
Bientôt deux autres cavaliers sortirent d'un bois voisin , et s'approchèrent en grande hâte.
— Vraiment , Madame , dit un homme d'une cinquantaine d'années , dès que la distance qui le séparait encore de la jeune femme lui eut permis de se faire entendre , votre étourderie a passé aujourd'hui les bornes de la bienséance , je vous avertis de ne point recommencer de pareilles plaisanteries , car elles ne sauraient me convenir.
Ces paroles étaient prononcées d'un ton auquel la rieuse Elvire ne s'était point attendue ; elle ne répondit rien , mais ses sourcils se rapprochèrent vivement , et ses lèvres s'avancèrent en avant , ce qui fit faire à sa figure la plus jolie petite moue qu'il soit possible d'imaginer.
— Ma foi , dit le troisième cavalier, qui arrivait après les autres , vous êtes une franche étourdie , ma nièce , peu s'en est fallu que je ne sois mort aujourd'hui de fatigue et de chaleur.
Elviiv leva los vtMix sur le cavaii» r (jui essuyait avec sou uiouehoir la siiem- iiiisselaut de ses cheveux plais et poudrés.
— Tniii Dieu, coiimn' vous voilà fait î dil-elle eu paitaul d'un ^raiid éclat de lii»'
— Allous, Madame, voulez-vous allendii' (piil soit unit [uuir nous reniettri' eu root»'".' dit Saintr- Âlbaiu.
— Vous uie laisserez le tiuips, j'esjKjre, de l'aire uies adieux à eelte jeuue ])ersouue (pic vous voyez là-bas, dit-elle eu uioutraul Cécile, (pii n'avait osé s'avancer vers le groupe, c'est dans sa couipaguie que j'ai passé la moitié de la journée , et j'en ai été comblée de politesses et d'amitié.
— Présentez-moi donc à elle , dit Saint-Albaiu sensiblement adouci , car je lui dois de la reconnaissance pour le bon accueil (pi'elle vous a l'ait.
Le martpiis s'approcha de la jeune fille, et lui adressa ses remercîments avec l'aisance et la grâce d'un homme de bon ton ; Cécile l'épondil eu lougissant , puis elle se jeta dans les bras de sii nouvelle amie , et l'endjrassa tendrement en la conjurant de se souvenir d'elle. Klvire lui dit qu'il lui serait impossible de l'oublier; puis s'élani^anl légèrement sur son cheval (|u'Heiui lui amenait , elle s'éloigna avec ses compagnons , non sims retourner
( 18) souvent la tcte pour apercevoir encore la douce Cécile. Elle distingua bientôt un jeune homme qui s'avançait vers le bosquet, guidé par une vieille femme , puis elle vit Cécile courir à la rencontre du nouveau venu.
— C'est sans doute Théodore , dit Elvire.
Et elle s'arrêta pour les regarder jusqu'à ce que le feuillage des chênes les eut dérobés à ses yeux.
CHAlMTRi: 11.
Qu'elle est charmante ! disait Cécile à son fiancé en lui parlant d'Elvire ; ses cheveux sont d'un noir admirable , sa peau a la blancheur du lait , et son teint la couleur des roses , puis son regard à la fois vif et doux , et cette taille si noble ! non , je n'ai jamais rien vu qui lui soit comparable.
— Si ce n'est toi , ma bien aimée , répondit le jeune homme ; car quelle que soit la beauté de cette étrangère , elle ne saurait égaler la tienne.
— Je vous ai souvent dit que je n'étais pas jolie, interrompit la jeune fille, et vous n'avez jamais voulu me croire ; mais au point où nous en sommes je serais coupable de vous tromper , Théodore ; je
ne me crois pas laide , mais je ne suis pas l)elle non plus.
— Ne dites pas cela , Cécile , vous , toujours si tranche , vous mentez , quand vous parlez de la sorte.
— Non , en vérité , Théodore , je dis ce que je pense.
— Eh ! bien , vous êtes plus aveugle que moi , car il faut bien que vous soyez belle. Il me reste à peine une idée confuse des merveilles de la nature, les traits de ma mère ont échappé à ma mémoire ; mais ton image est restée gravée là , dit-il en portant la main sur son cœur.
Cécile s'empara de cette main qu'elle serra avec émotion.
— Oui , continua le jeune homme , il me semble te voir encore endormie dans ton berceau toute blanche et rose , à peine voilée de tes blonds cheveux qui tombaient en boucles sur ton cou , et tu me souriais à ton réveil d'un sourire si doux , si gracieux !
0 mon Dieu ! que ne donnerais-je pas maintenant pour voir encore ce sourire ! la clarté du soleil blessait mes yeux , mais je les reposais avec délices sur ton visage , tant l'expression en était suave.
( -it
— Jr II»' siiis ce (|iu« j'i'ljiis à six ans. rcjtrit (acilo avec candt'iir . mais iDaintcnant mes irails sont [ton réguliers , el ma taille est au-<iessoiis de la moyenne, diinamle/ plutôt à votre mère?
— Kl»! (ju'ai-je besoin de témoignages ! IK-juiis que j'ai |>ei(lu la vue mes autres sens ont acquit une sensibilité plus exquise. Eh ! bien , j'ai touelié des tapis moelleux, de riehes el fines étoffes, j'ai pris plaisir à elVeuiller les roses et les pensées : mais ta main est plus douce que les tissus de soie et que toutes leslîeursdu parterre. La nuit . quand je ne puis dormir, j'écoute avec délices le chant du rossignol qui a l\ut son nid tout près de la lénêtre de ma chambre, mais ses* accents n'ont pas la puissance de rn'émouvoir comme ta voix mélodieuse : et cet artiste célèbre . qui Tan dernier faisait courir tout Grenoble à ses concerts, ne m'a pas fait éprouver, à beaucoup près , les jouissances que je goûte à t'entendre. Lorsque je suis près de loi. que le vent soulève tes cheveux et qu'ils effleurent mon visage . leur seul contact me fait Iressiiillii . Quand tu posst*des ainsi le pouvoir de cliarmer. ne dois-je pas te croire la plus belle des femmes?
— Je serai du moins la plus aimante , dit à demivoix la jeune fille . tout en cachant dans ses mains a rougeur de son front.
C'était la première fois que les paroles de Théodore portaient le trouble dans son âme virginale ; le visage de l'aveugle s'était subitement éclairé de tant d'amour, ses traits nobles et réguliers brillaient d'une expression si étrange que la jeune fille n'en pouvait supporter l'éclat.
— Mon cousin , dit-elle , le soleil est couché depuis longtemps , la bonne Marguerite est lasse de nous attendre , et nous n'avons pas encore pensé à faire notre prière de tous les soirs.
— Je ne veux avoir d'autre volonté que la tienne, dit Théodore en se levant ; mais dis-moi , Cécile , si ton père se fut obstiné à refuser son consentement , ton amour aurait-il été assez fort pour résister à cette épreuve , aurais-tu consenti à braver l'autorité paternelle , à t' enfuir avec moi , dis , F aurais-tu fait ?
— Oh ! jamais , répondit Cécile. Comment pouvez-vous parler ainsi , Théodore ? en délaissant mon père, j'aurais cru offenser Dieu même.
— Oh ! tu ne sais pas aimer comme moi , s'écria le jeune homme !
— Je t'aime plus que moi-même , mais je ne veux jamais manquer à mes devoirs , répondit doucement Cécile.
— Tu aurais donc épousé un autre homme , si
ton |)èrt* rt'ill voulu; lu ui'auruis oublié, rrpril Tlit'otlort' avw amortumc.
— luli'rrojco ton («lur , dit encore Cécile le8 yeux humides et d'un ton de reproche ; scrais-tu eapal»le de m'oublier et de prendre une autre leunncT
— N(ui . non, s'écria Théodore, je mourrais
|tlut(*)l.
La jeune fille ^'arda le silence , mais des larmes coulaient le lonjj: de ses joues , une d'elles tomba sur la main du jeune honime.
— Eh quoi î s'écria-t-il aussitôt , tu pleures . ma hien-aimée, et c'est moi qui en suis la cause! Oh ! pardonne au pauvre aveugle cette méliance d'un instant.
Cécile lui tendit la main.
— Tu ne m*as pas offensé , dit-elle avec un doux sourire , je ne pleure plus maintenant , je suis heureuse, heureuse détre aimée de toi. Crois-moi. mon ami , ne nous créons jamais de chagrins sans cause: contentons-nous de nous aimer, puisque Dieu le permet et que lui-même va bénir cet amour. et ne pensons aux maux qui auraient pu nous arriver que pour lui rendre grâce du bonheur qu il nous donne.
— Ta sagesse et ta vertu surpassent encoi'e ta beauté, dit Théodore; le boidieur c'est toi. Mon
( 24 ) sort , tel que je me le figure en te possédant , je ne le changerais pas pour celui du plus grand roi de la terre ; la lumière , si elle m'était offerte à condition de retarder notre union d'une seule année , je la refuserais sans hésiter un instant. Et n'es-tu pas en effet ma vie et ma lumière , ange sous la forme d'une femme , qui t'associes à mon existence pour rendre le plus heureux des hommes celui que la nature en a fait le plus misérable. Viens , ma douce amie, mets ta main dans la mienne , conduismoi à notre oratoire , que mon âme ivre de bonheur s'exhale en actions de grâces pour le don qui m'est fait.
Cécile , trop émue pour pouvoir répondre , se prosterna au pied de l'autel , Théodore s'agenouilla tout près d'elle; leur prière monta vers le ciel comme les soupirs des anges , et , quand la lune éclaira le vallon , elle les surprit encore prosternés devant l'image de la Sainte-Vierge.
CUAPlTKt 111.
Trois jours après , les jeunes filles du village voisin accompagnaient à l'autel la modeste fiancée qui s'avançait calme et recueillie , toute pénétrée de l'importance du saint engagement qu'elle allait contracter . tandis que Théodore , ivre d'amour et d'espoir , hâtait le pas de la vieille gouvernante qui lui servait de guide. La cérémonie commença, et quand il sentit la main de sa bien-aimée trembler dans sa main . quand il l'entendit prononcer devant Dieu le serment d'un éternel amoui.son émotion fut extrême.
Presque tous ceux qui assistaient à la cérémonie plaignaient le sort de Cécile; mais elle, levant vers le ciel ses yeux baignés de douces larmes, sendjlait à i>eine a])partenir à la terre; c'est que son àme avait
franchi l'espace immense, et que, prosternée devant le trône de l'Éternel , elle priait à la fois pour celui dont elle venait de combler les vœux , et pour ce tendre père , qui se tenait près de l'autel , morne , les yeux baissés , comme accablé sous le poids d'un triste pressentiment. Oh ! si le vieillard avait pu lire dans le cœur de sa fille , il aurait compris tout ce qu'il y avait de bonheur dans le dévouement de cette âme généreuse , dont la piété avait exalté la tendresse naturelle ; il aurait cessé de la plaindre , car ce n'était ni une compassion passagère , ni un caprice de jeune fille qui avait fixé le choix de Cécile ; elle avait mûrement pesé les devoirs qu'elle s'imposait , et elle s'y dévouait toute entière.
La mère de Théodore se tenait aussi près de l'autel , attachant sur les jeunes époux des yeux pleins de tendresse. Vieille et infirme , on avait été obligé de la transporter dans un fauteuil pour qu'elle pût assister à la cérémonie ; mais son visage rayonnant de bonheur contrastait avec l'accablement du vieillard , car elle venait d'assurer le sort de son enfant , de ce pauvre aveugle, seul reste d'une famille jadis florissante. Quelle inexprimable tendresse , quelle vive reconnaissance remplissent son cœur ! les noms de Cécile et de Théodore se confondent dans ses prières ; avec quels transports
(l'allégresse les pressa- 1 -clic tous deux sur .son sein lorsque au sortir de l'église la nouvelle épouse , repoussant doueeinent la vieille Marguerite, s'empara (lu bras de son mari , en disant avec un inetVal)le sourire : « C'est à mon tour maintenant à lui servir de guide. »> Oh ! quels que tussent les transportas du lils , la lélieité de la mère n'était pas moins grande.
La journée s'écoula dans les doux épanehements de l'amour et de l'amitié , et tandis que les jeunes gens invités à la noce dansaient sur la pelouse en faisant retentir les airs de cris ibiàtres et de chants de plaisir, la douce Cécile ne quittait la main de Théodore que pour se suspendre comnie un entant au cou de son père , cherchant par ses caresses à ramener la sérénité sur le visage du vieillard.
Tout à coup le roulement d'une voiture se tit entendre , la curiosité suspendit la danse . tous les yeux se fixèrent sur un carrosse qui avan(;ait rapidement. Une femme éblouissante de beauté et de parure en descendit , sa robe de brocard était d'un bleu d'azur à tleurs argentées , des perles fines ornaient ses longs cheveux , toute sa personne était remplie de grtice et de distinction.
Dès que Cécile aijer(;ut l'étrangère, elle courut à
sa rencontre , et reml)rassa cordialement en lui témoignant tout le plaisir qu'elle éprouvait de sa visite.
— J'ai voulu être témoin de votre bonheur , et vous revoir encore une fois avant de quittei' ce pays, dit Madame de Saint- Albain.
— Vous allez donc partir , reprit Cécile avec un peu de tristesse, qui sait si nous nous reverrons un jour?
— Je reviendrai à Grenoble tout exprès , répliqua Elvire , d'ailleurs j'aime les voyages à la folie. Mais n'est-ce pas votre mari qui s'avance vers nous ?
— Oui , Madame , ainsi que mon père qui vient vous recevoir.
— Allons au devant d'eux, dit Elvire, il me tarde de faire la connaissance de Monsieur d'Erlan, et de lui adresser mes félicitations.
— Je les reçois de tout mon cœur , répondit une voix douce et mâle à la fois , l'honneur que vous nous faites ajouterait au bonheur de cette journée , si quelque chose pouvait y ajouter.
- — Et cette journée de bonheur sera suivie de bien d'autres , Monsieur , je n'en doute pas.
La jeune marquise salua ensuite Monsieur de Belmore , présenta à Cécile son cousin Henri et le
docUMii' Thévcnard , son onrlo matrrnt'l; olli- Ifiii (lit (jiu' !(' luanjiiis do Saiiil-Alliaiii riait ivslt* à (iivnoliU' , paiTc (juil était soullVaiit (h'piiis (jin'l- <|ues jours . et tôiiioi^iia lui'iitôt loilrsir ilo piriMliipart à la daiisc <|ir(>lle aimait avec passion.
— Nous allons iiousdiviTtir k' niit'ux du monde, fontinua-t-t'lK' étourdimcnt ; i\uA donnna^e que Monsieur d'Ei laii ne puisse y prendre part !
Une léjîère roujjeur couvrit le front de l'aveujrle. Cécile se hâta de dire qu'elle ne danserait |)as non plus ; Théodore serra la main de sa l'emme , comprenant quelle ne voulait pas d'un plaisir (juil iit* pouvait partager.
Klvire prit le bras de son cousin , et se mêla au gioupe des villageois éblouis de ses attraits. Les deux époux restèrent auprès de leurs pai'enls.
Le docteur, qui depuis son arrivée n'avait cessé de regarder Théodore , lui adressa plusieurs questions sur la manière dont la cécité s'était déclarée . et sur les remèdes qu'on avait sans doute employés I>our la guérir. Le jeune homme répondait à peine , tout occupé de son bonheur j>résent : mais Madame d'Erlan satisfit la curiosité du dooteur. «pii l'écouta attentivement et examina les yeux <hi jeun. homme.
— Pourquoi n'a -t- on pas fait l'opération ? dit-il.
— Hélas ! répondit la mère , tous les médecins que j'ai consultés jusqu'à présent m'ont assuré qu'elle serait inutile , parce que la maladie de mon fils est un amaurose.
— Et moi , je soutiens le contraire , répliqua le docteur ; et si Monsieur voulait tenter
— Au nom du ciel , ne parlons pas de cela , s'écria Cécile effrayée.
Elle se rappelait un pauvre vieillard , qui était mort l'année précédente des suites d'une opération semblable.
— Rassure-toi , mon ange , dit à demi-voix Théodore ; avant de te connaître , cette faible espérance m'eût fait braver mille morts; maintenant je n'ai plus d'autre volonté que la tienne , je n'agirai que d'après ton désir, je suis si heureux avec toi!
Cécile sourit de tendresse.
Monsieur de Belmore prit le docteur en particulier et l'entretint pendant longtemps ; lorsqu'ils se sépareront le vieillard resta pensif et préoccupé.
La nuit approchait , Elvire , les cheveux en désordre , harassée de plaisir et rassasiée de l'admi-
ration iiuellc s'éUiit i»liio à exciter, lit Si'S adieux à (iccile . lui souhaita toute sorte de honlieur , et inoiit;! eu voiture, (^e fut eoinnie le sijçual du départ , et tous eeux (|ui avaient assisté à lu noce se retirèrent pres(iue en même temps.
CIIAPITKt IV.
L'amour des jeunes époux saccrut encore après leur mariage. Le pelit château de Chandor devint pour eux un nouvel Eden , où la nature elle-même semblait s'intéresser à leurs plaisii-s, tant elle était prodigue celte année de fruits, de fleurs et de parfums.
Ils parcouraient ensemble les bois et les coteaux dalentour . Théodore avait presque oublié lafllif tien à laquelle il n'avait jamais pu se résigner jusqu'alors. Sa femme le guidait si bien dans les détours des vallons solitaires î elle lui dépeignait av«M tant de clarté et d'enthousiasme les beautés de la nature . les merveilles de la création . qu'il en jouissait comme s'il lui eût été donné de les admirer
DiTUElL. LExpialion. .">.
( 34 ) lui-même ; les paroles semblaient prendre vie et couleur en passant par la bouche de Cécile.
La jeune femme de son côté ne concevait pas qu'on lui eût parlé de ce mariage comme d'un fardeau au-dessus de ses forces, elle s'en voulait quelquefois d'avoir regardé comme un acte de dévouement ce qui lui paraissait maintenant si facile. Théodore se montrait si tendre , son caractère était devenu si égal , il paraissait si heureux qu'elle ne savait comment remercier Dieu de tant de grâces.
La mère de Théodore avait abandonné sa petite maison de campagne , elle était venue s'installer au château pour ne pas se séparer de son fils. Cette pauvre mère, que le chagrin avait accablé bien plus que la vieillesse , reprenait ses forces à vue d'ceil , tant elle était heureuse de l'union de ses enfants; elle rajeunissait dans cette atmosphère de bonheur qu'elle n'avait peut-être jamais respirée , et Monsieur de Belmore lui-même cessa de craindre pour l'avenir de sa fdle chérie. Cécile était le génie bienfaisant de la famille , elle avait des soins et des caresses pour tous ; son père trouvait toujours à sa table les mets les plus de son goût , et dans sa bibliothèque les livres qui pouvaient lui plaire ; l'appartement de Madame d'Erlan était chaque jour orné de fleurs nouvelles et son parterre arrosé avec
soin; les vioillarils t'Uiit'iit rocomiaissaiits de ces jK'tites allfiilioiis (ju'ils savaient |novenir du désir de leur être a^^réable , el ils aiiiiaienl (létile d'uuo vive leiulresse. La vieille mère s'allendrissait à la vue do sa belle-fille t'oiiduisaiil iliéodoie, elle la regardait comme l'ange tutélaire de la maison. Ïas domestiques eux-mêmes , toujoui*s traités doucement , se montraient Tort dévoués à leur maîtresse, el la bonne Margueiite, (jui avait eu souvent à souffrir de l'inégalité d'humeur et de la vivacité de Théodore , disait que madame Cécile était une sainte , et qu'elle avait fait le miracle de changer un loup en agneau.
La jeune femme savourait avec délices ce plaisir ineffable d'aimer et d'être aimée , le plus grand dont on puisse jouir sur la terre , le seul qui nous donne une idée du bonheur du ciel , car elle avait une de ces âmes tendres qui ont besoin d'aflfection, qui vivent d'amour. Les passions tumultueuses n'avaient point flétri ce jeune cœur, la haine et l'ambition lui étaient inconnues , la vanité ujénje n'avait presque point d'empire dans cette vie toute de tiimilie , sans frottement extérieur. Cécile n'avait pas à souffrir de ces mille petites rivalités, de ces piqûres d'épingle de l'amour-propre , qui tourmentent comme des maux réels ; jolie sans le savoir.
gracieuse sans s'occuper de l'être , aimable sans coquetterie , pieuse par tendresse de cœur plus encore que par éducation , elle se laissait aller sans effort à cet heureux naturel qui la faisait aimer de tout le monde.
Trois mois s'étaient à peine écoulés lorsque Cécile s'aperçut qu'elle aurait bientôt un être de plus à chérir , elle remercia Dieu d'avoir béni son mariage ; cette nouvelle causa une grande joie à toute la famille , et Théodore en fut transporté. Cécile devint plus que jamais l'objet des soins et des attentions de son père et de sa belle-mère ; quant à Théodore , il eût voulu pouvoir porter sa femme dans ses bras de peur qu'elle ne se fit mal en marchant, il ne la quittait pas d'une seconde, et suppliait sa mère de la guider de son expérience.
Cependant l'hiver approchait, le froid commença à se faire sentir et les promenades devinrent moins longues et moins fréquentes ; bientôt la neige couvrit la campagne , et l'aveugle perdit ainsi une de ses plus agréables distractions ; mais il trouvait un grand plaisir à parler de son enfant , à le voir naître et se développer en imagination , à former pour lui des plans d'éducation et des projets de fortune. Cécile s'associait à ses espérances et modifiait ses desseins . elle désirait que son fils fût plus ver-
tueu\ (iiu* savam . plus h(*TTron\ «juo i mIil* ; mais Tln'culort' sciiUiit ivuaîtiv pour cet t-nfaul les ilrsirs auil>itit'U\ auxquels il avait riv «»l»lij:t' de iviioucfr pour lui-iui^uie : ot , ne pouvant lui (loiuu*r l'instrurtiou (pi il n avait pu acipuM'ir . il espérait au moins le guider de ses eonseils ; il voulait (pt'il devint un lioiuuie distinjfué. et jjrand aux yeux dr tous. Céeile osait à peine contredire son mari de peur de lui causer le plus léger chagrin , car ses inégalités dhumeur et ses idées noires d'autrefois le i*epreiiaient de temps en ten)ps. Klle avait souvent à soulîrir des caprices et des injustices «pii auraient révolté toute autre femme ; mais pleine de douceur et de patience , Théodore était-il triste et préoccupé , elle faisait tout haut quelque lecture intéressante , ou chantait pour le distraire. Un des plus grands charmes de Cécile était une de ces voix douces et caressant<*s qui pénètrent jusqu'au cœur ; Théodore ne pouvait l'entendre sans en être ému. Comme la harpe de David . elle avait la puissance de conjurer le malin esprit et de ramener la sérénité sur le front du jeune homme. Cécile aurait pu s'inquiéter de ces retours de mauvaise humeur, (pii devenaient de plus en plus fréquents, elle pouvait y voir du moins une marcpie de refroidissement et un sujet de crainte pour l'avenir ; mais elle savait
mieux aimer qu'analyser ses sentiments , et , s'occupant de remédier au mal plutôt que d'en chercher la cause , elle ne se dit point que l'amour de Théodore , si passionné d'abord , perdait chaque jour de sa vivacité , et que les défauts que cet amour avait tempérés commençaient à reparaître. Si la jeune femme avait pu le croire , elle aurait été déjà fort malheureuse ; mais elle n'avait jamais réfléchi sur les bizarreries du cœur humain , elle ne connaissait de livres que ceux qui lui enseignaient qu'à chaque jour suffit sa peine. Redoublant donc de soins et de tendresse sans penser à l'avenir , toute préoccupée du bonheur de son mari et non du sien propre , elle ne doutait pas que les beaux jours ne ramenassent la belle humeur de Théodore, puisqu'il était si content dans leurs longues promenades de l'année dernière. Cécile avait senti son amour s'accroître de toute la force du sentiment de sa maternité prochaine , comment soupçonner que la tendresse de son mari diminuât lorsqu'elle en portait dans son sein un gage si précieux!- Elle ignorait qu'il existe des hommes dont l'amour s'éteint par la possession comme par l'absence , et , quand elle l'aurait su , elle n'aurait pas fait à Théodore l'injure de le croire de ce nombre ; heureuse encore malgré les chagrins qu'elle éprouvait de temps en
lonips, 1111 iiisliucl dilital lui l'aisiiit ein|iloNi r toiiU* son îulressi' à cacher les injustices de son mari.
Cependant elle approchait du tt»rine de sa jjrossesse, l'heure de la délivrance arriva, elle lui longue et douloureuse. Cécile soullVit avec courajfe. ne piiisant pas acheter trop cher le honheur détre mère. Quant à Théodore, le danger où il se crut de peidre sa femme ranima toute sa tendresse; Cécile était tout pour lui : sa bonté, sa douceur, toutes ses angélit|ues vertus lui revenaient en mémoire , et l'idée d'en être privé à jamais le mettait au désespoir. Envain dans les moments d'intervalle que lui laissaient les soutt'iances s'efforçait-elle de rassurer son mari ; on fut obligé d'emmener Théodore hors de la chambre.
Eniin Cécile accouclia d'une fille , qui vint au monde grasse et bien portante. Théodore pleura de joie en embrassant sa femme et son enfant. 11 avait tant parlé de son fils que la jeune mère craignit (ju'il n'éprouvât des regrets en voyant cette espérance trompée; mais il avait redouté trop vivement un grand malheur pour s'attrister d'une légère contrariété.
Cécile voulut nourrir elle-même sa petite Marie; et l'enfant , prospérant à vue d'œil , fit bient<^t les délices de toute la famille. Théodore avait des plans
à refaire , tout un nouveau système d'éducation à coordonner ; ces idées , ces projets divers occupaient son imagination active , il n'avait pas moins d'ambition pour sa fille que pour le fils qu'il avait rêvé , seulement elle était d'un autre genre. Il demandait cent fois par jour si Marie était jolie , il voulait lui faire faire un grand mariage. Enfin les plans s'épuisèrent, l'exaltation se calma, et Théodore redevint sombre comme auparavant ; il aurait eu besoin d'être continuellement occupé , et il ne pouvait l'être. La campagne, belle et fleurie comme l'année précédente , invitait aux longues promenades; mais Cécile n'avait plus autant de loisir. Théodore voulut alors qu'elle cherchât une nourrice pour sa fille afin qu'elle n'eût à s'occuper que de lui seul ; la jeune mère résista avec douceur et fermeté , et Madame d'Erlan , qui entendit cette discussion , blâma fortement son fils. Celui-ci se plaignit amèrement à Cécile de ce qu'elle le sacrifiait à son enfant, disant qu'il était moins aimé. La jeune femme fut très sensible à cette injustice , et Théodore ; l'entendant pleurer, demanda un pardon qu'il était bien sûr d'obtenir ; mais ces petites scènes, fréquemment renouvelées , auraient jeté delà froideur entre les deux époux , si la bonté de Cécile n'avait pas égalé sa tendresse.
( il )
Sur ces l'nlivliiilt's K- (locli'iw Thcvciiaid . (|ui liait depuis (|ui'I(|U('s joins à GiviioliU' , liil appelé à Sassonajîc pour uu»' opération eliirui'jfieale , et . en retournant elle/, lui . il passa par Clianiloi . el s*v arrêta quehpies heures.
Cécile demanda avec intérêt des nouvelles de Madame de Sainl-Alhain . el apprit (pi'elle hahitait eneore Paris, où sa beauté et sa position lui avai<'iil valu de grands succès dans le monde élégant. Ouant à Théodore , à peine sut^il l'arrivée du docleur (pi'il parut fort agité , et , aussitôt a|)rès les premiers compliments , il lui dit :
— Vous vous rappelez sans doute vos paroles de Tannée dernière; je vous en conjure, dites-moi si vous croyez toujours à la possibilité de ma guérison?
— Je vous répéterai, Monsieur, ce que j'assurai l'an dernier à Monsieur de Belmore ; le succès est possible; mais votre cécité est si ancienne qu'il est à craindre que la rétine , qui a été si longtemps soustraite à l'action de la lumière . n'ait perdu de sa sensibilité. Les suites de lopération ne sont pas i.on plus sîms danger; j'ajouterai même que ce que j'ai entendu dire de votre caractère ne me paraît l)as encourageant , car le succès est moins certain en opérant sur des sujets à passions vives ; vous
voyez , Monsieur , que je ne vous flatte pas , c'est à vous à réfléchir , consultez votre famille.
— Je n'ai que trop perdu de temps ! s'écria Théodore , je suis maître de mes actions ; cette lueur d'espérance, quelque faible qu'elle soit, vous êtes le seul qui me l'ayiez jamais donnée , opérez donc , Docteur, je suis tout décidé.
— Doucement , doucement , interrompit Monsieur Thévenard , la saison n'est pas favorable ; il faut attendre le printemps , les chances de réussite ne sont pas déjà trop grandes; je reviendrai vous voir, et j'ordonnerai un régime préparatoire; calmez-vous.
Le docteur prit ensuite congé de la famille , et la laissa dans une grande perplexité. Monsieur de Belmore approuvait la résolution prise par son gendre , Cécile au contraire s'y opposait de toute la force de son amour ; elle craignait la souffrance pour Théodore, l'insuccès de l'opération, le danger des suites , tout enfin , comme l'on craint pour ce qu'on aime ; mais le temps était passé où Théodore lui disait : « Je n'ai plus d'autre volonté que la tienne. »
Il se prononça d'une manière si formelle que Cécile n'eut plus qu'à céder.
nnpiTHi: \.
L'hiver tourluiit à sa tin , iléjà les l)()iirgeons perçaient l'éeoree des arbres , et le docteur Thévenai*d ne revenait pas. L'impatient Théodore lui faisait éerii-e lettre sur lettre ; il répondit enfin qu'il serait à Chandor vers le milieu du mois de mai, et il tint parole. 11 presoivit quelques remèdes préparatoires, et fixa l'opération à trois joui*s de là. Ces trois jours furent pour Cécile un temps d'angoisses inexprimables , elle les passa presque entièrement en larmes et en prières ; mais quand l'heure terrible eut sonné , elle rassembla toutes ses forces pour être utile à son mari. 11 désira (|u'elle ne le quittât point , et , {tendant que le docteur et son aide faisaient leurs préjwratifs , elle ivsla près de Théodore, l'exhortant doucement à prendre
patience et à mettre sa confiance en Dieu. Il voulut qu'elle lui tînt la main pendant l'opération et elle se sentit assez de courage pour le faire , son anxiété ne se trahissant que par une extrême pâleur.
Au moment où la cataracte fut déplacée , Théodore poussa un cri perçant ; il venait de voir le jour. Le docteur couvrit les yeux du malade pour les soustraire à l'action de la lumière , le fit mettre le dos contre la fenêtre , et lui montra ensuite un objet de couleur foncée , pour s'assurer que les rayons lumineux arrivaient au fond de l'œil ; puis il appliqua l'appareil. L'agitation du malade était si grande qu'elle pouvait lui devenir funeste ; c'était tantôt l'excès de la joie , et tantôt celui de la crainte qu'il fallait modérer ; Cécile seule parvenait à calmer un peu cette imagination exaltée.
Quelques heures après des douleurs névralgiques se firent sentir dans les yeux et dans la tête , puis l'inflammation survint, terrible et menaçante. Le docteur commença. à douter du succès , il pensa un instant que la vue serait perdue sans retour , et se crut même obligé d'en avertir la famille. Madame d'Erlan ne put résister à ce chagrin , elle en tomba malade ; Monsieur de Belmore se montrait
trist«* ot îU'caliK' . ('•t'cilr seule acrcpUi cette doii- U'iir avec résij^natioii . et clic essaya iiu'^ine d'y prépaivr son mari.
Cepeiulaiit riiiilaininatioii diminua peu à peu. lespéranee ri'utra dans les cœurs , et après trois semaines de cruelles anxiétés le docteur crut pouvoir répondre de la vue du malade.
Ce fut un moment teriilde cl solennel que celui où on enleva le bandeau (pii couvrait les yeux de Théodore.
Il était placé dans un ^^and fauteuil , près d'une fenétiv dont les jalousies et les rideaux soi^qieusement fermés ne laissaient pénétrer (|u'un faible jour . seudtlable à la pâle clarté de la lune. Sa mère encore souffrante était assise près de lui , osant à peine espérer le bonheur (ju'on lui promettait. Cécile se tenait debout , le visage rayonnant d'une sainte confiance, qui, depuis le jour de l'opération, ne l'avait jamais entièrement abandonnée.
Un grand silence régnait dans la chambre. Le docteur s'aj>procha de Théodore ; au moment où il leva l'appareil tous les cœurs palpitaient avec force.
Le jeune honune tourna d'aboid la tête comme pour regarder autour de lui et referma les yeux. Les assistants frémirent; mais leur anxiété dur.i peu. L'excès de son émotion avait d'abord empé-
( ^6 ) ché Théodore de distinguer les objets ; mais bientôt il rouvrit les yeux , contempla avec ravissement la créature angélique qui se trouvait auprès de lui , et la pressa sur son cœur. Cécile transportée de joie le* conduisit dans les bras de sa mère ; la pauvre femme était si émue qu'elle ne put parler , et , si les larmes n'étaient venues à son secours , l'excès du bonheur lui serait devenu fatal.
Monsieur de Belmore vint embrasser Théodore , celui-ci demanda sa fdle; mais le Docteur s'opposa à ce surcroît d'émotions , il engagea même ces dames à se retirer pour quelques .heures. Madame d'Erlan , qui sentait le besoin de se calmer, suivit aussitôt ce conseil ; mais Théodore ne voulut point encore laisser sortir Cécile , il ne pouvait se lasser d'admirer ce jeune et gracieux visage, qui surpassait de beaucoup l'idée qu'il s'en était formée jusqu'alors. Les meubles élégants, les rideaux bleu de ciel , les tableaux qui ornaient la chambre plaisaient à sa vue ; la figure de Monsieur de Belmore et celle même du gros docteur lui paraissaient pleines de vie et de dignité ; mais rien ne le charmait autant que cette jeune femme, dont la physionomie était empreinte de douceur et de bonjté , dont les yeux s'élevaient vers le ciel brillants d'amour et de reconnaissance.
Dès qiu' Tliéodore avait ((himu (V-file , il avail limé sa voix pure et caressante... et toute s;i |>er- )Onne ét<iil si bien en harmonie avec sa voix !
11 sentit renaître toute la force de son premier amour , il ne pouvait détacher ses regards de cette charmante créature, dont il connaissait depuis longtemps les vertus et la tendresse ; il la contemplait avec admiration , comme Adam lorsque Dieu lui ])réscnta Eve nouvellement créée.
Le docteur Thévenard . qui n'était pas sentimental , mit tin à cette extase . en exigeant de Cécile qu'elle allât rejoindre sa mère, et de Théodore qu'il se mit au lit. Celui-ci obéit à regret , il avait tant de choses à admirer !
Cependant le sonnneil ne tarda pas à s'emparer de ses sens; Cécile lui ajiparut en songe comme il venait de la voir.
Le matin, lorsqu'il ouvrit les yeux, un demijour éclairait sa chambre , sa mère épiait son réveil , et sa femme . assise au i)ied du lit . allaitait son enfant. Ce gracieux spectacle émut vivement Théodoie , il embrassa sa bonne mère , atliia sa femme auprès de lui , et convint la petite lille de baisers ; il trouva qu'elle resseniblait à Cécile . et cette ressemblance la lui rendit plus chère encore.
îl s'habilla ensuite à la hâte, désireux qu'il était d'admirer des choses nouvelles.
A peine eût-il fait quelques pas dans la chambre qu'il s'arrêta tout étonné , il venait d'apercevoir un jeune homme qui s'avançait faisant des mouvements semblables aux siens , et qui s'arrêta en même temps que lui. Personne n'était entré dans la chambre; Théodore se ressouvint qu'il avait vu ainsi autrefois son image se refléter dans la glace; il se regarda avec plaisir, car il était vraiment beau , avec sa taille élancée et ses traits réguliers , maintenant surtout que l'éclat du regard pouvait animer son visage. Il appela sa femme près de lui , et promena ses regards de l'une à l'autre image , éprouvant cependant plus de plaisir à contempler Cécile.
Toute la journée se passa dans un enchantement continuel ; l'objet le plus simple, le plus insignifiant pour nos regards blasés , le remplissait de surprise et d'admiration ; il examinait chaque chose avec l'attention et l'intelligence d'un homme mûr, et avec l'étonnement naïf d'un enfant. Il était si jeune lorsqu'il avait perdu la vue qu'il ne conservait que peu de souvenirs des prodiges de la vision , des merveilles de l'art et de la nature.
Au commencement de la nuit le Docteur permit
une |K'ti(e proincnaile dans lo parc. Cécile mena son mari dans le hoscpict de l'oratoire . les fenilh's nonvelles paraient les j^rands elu^nes , le j.'azon était émaillé de fleurs , la première étoile brillait dans les cieux ; à la vue de t«int de merveilles dont il i*ceouvrait la jouissance , Théodore sentit son ccrur se dilatei- . l'idée de l'infini jR-nétra son Ame. il comprit la puissance et la bonté du créateur, et par un mouvement irrésistible il tomba à genoux et l'adora. Cécile devina tout ce qui se passait dans le cœur du jeune homme , et ses yeux se mouillèrent de larmes.
Le jour suivant le docteur Thévenard déclara que le succès de l'opération avait passé ses espérances , il demeura encore quelques jours au château , puis il partit comblé de présents et des bénédictions de la famille reconnaissante.
Théodore garda quelques ménagements pendani deux ou trois semaines , évitant avec soin de s'exposer à une lumière trop vive ; puis il s'y accoutuma peu à peu et sortit en plein jour comme les autres hommes ; il arriva même qu'il se trouva guéri de la myopie que l'on avait remarqué chez lui dans son enfance. Pendant trois mois entiers Théodore ne s'occupa d'autre chose que du plaisir de voir par lui-même les objets qu'il ne connaissait UtTHEn. L Expiiiliou. '4
que par ouï dire ; toutes les créatures de Dieu , depuis le soleil qui éclaire le monde, jusqu'au moindre insecte qui bourdonne dans les airs , jusqu'à la plus humble fleur des champs , excitaient son admiration ; ce qui l'avait enchanté d'abord dans une vue générale et rapide , il le contemplait ensuite en détail avec une attention minutieuse. Il trouvait aussi un grand plaisir à pouvoir agir sans le secours d'autrui. Il lui arrivait de courir tout seul par monts et par vaux , simplement pour faire acte de liberté , comme un homme dont l'enfance se serait passée en prison ; mais le plus souvent il se promenait avec sa femme , joyeux de lui faire part de ses remarques , de lui voir partager ses sensations. Il la menait alors dans les lieux solitaires , sur des monts escarpés , dirigeant ses pas dans les sentiers les plus impraticables , écartant de ses mains les branches d'arbre qui obstruaient le passage , éloignant les ronces qui pouvaient la gêner , tout fier d'être enfin dans son rôle d'homme en devenant le protecteur de sa compagne.
A la fin de l'été , lorsque ses transports commencèrent à se calmer, Théodore réfléchit qu'il n'était plus dans le siècle où les gentils hommes signaient leur nom avec le pommeau de leur épée , il sentit son iajnorance et résolut de regagner le
temps iM'nlii. Il lit part de rr |n'(»ji'l a Cécile. (|iii lui olViil iiuuli'slciiuMit (If lui t'ns«*i}:iu'r le peu qu'elle savait. L'ur^^ii'ilU'uv jeuue liuiume nuisit dalKHtl à liilée de devenir l'écolier de s;i ieinnie . mais il lUt cusuile le hou esprit d'accepter ses services. 11 commenta iKuic à appivudic a lire et à écrire, et il s'y applicpia avec tant d'anleur (ju il lit des pro^irs extraordinaires. Au lH)ut d'un mois il lisait déjà prescpie couramment , et il tractait distinctement tous les caiactcTCs; c'est «piil n'avait pas quitté ses livres du matin au soir, et qu'il passait une partie de la nuit à co})ier ses modèles d'écriture.
(décile , convaincue du dan{,'er de cet excès d'a;»plication, l'engagea à modérer son ardeur, lui proposant de régler leurs heures de travail. Théodore y consentit avec peine, iljui restait tant de choses à apprendre.
Ils commencèrent un genre de vie partagé entre l'étude , la promenade , les causeries de famille et la culture des fleurs. Cécile ne négligeait pas non plus les exercices de piété et les honnes œuvres dont elle avait l'habitude , elle tâchait d*v associer son mari autant qu'il lui était possihle. KUe avait sevré sa lille , qui croissait à vue dœil . pleine de gitU'cs enlantines. toute blanche et rose.
toute charmante , faisant les délices de ses parents. Théodore ne pouvait se passer de sa fille , toute la famille goûtait un bonheur calme et pur , aussi partit qu'on peut le goûter dans ce monde.
Au bout de deux ans , Théodore était déjà beaucoup plus savant que sa jeune maîtresse , il résolut alors d'aller passer l'hiver à Grenoble pour connaître la ville et continuer ses études ; en attendant , Monsieur de Belmore , qui avait été capitaine de cavalerie , apprit à son gendre à monter à cheval et à faire des armes. Le jeune homme réussissait à merveille dans tous ces exercices , la nature ne l'avait pas moins favorisé pour la force et l'adresse que pour l'intelligence, et l'ardeur de son caractère ne lui permettait pas de rien entreprendre à demi.
Au commencement de décembre les deux époux partirent pour Grenoble, accompagnés d'une femme de chambre et de la petite Marie.
Le premier jour fut consacré à parcourir les rues, à visiter les monuments; tous ces ©bjets nouveaux pour Théodore lui présentaient un vif intérêt , il s'occupa ensuite de trouver un logement convenable. Cécile avait à Grenoble des parents qui s'étaient opposés à son mariage , il voulait qu'elle ne leur parût qu'entourée de toutes les jouissances du luxe , de tout ce que les hommes
«ml couluiiK' d'apjM^Ior lumliciir. La jt'iiin' liMiiinr portail le sien dans le loiid de son fd'iir, et n'»*!! désirait pas d'autrr ; mais rll»' se pri^'la à tous les désirs de son mari. Cécile renouvela sa ^arde-rolie . Théodore ehoisissail pour la parer les étoiles les plus riehes, les costumes les plus élej;ants, il voulait (pi'elle fût belle et brillante aux yeux de tous . ipi'elle surpassât toutes les femmes de la société qu'il devait fréquenter; ilTadmiraitdans sesatoins et se réjouissait d'avance de ses succès; lui-même ne néj;li^'eait rien pour paraître aimable et beau . il voulait faii-e sensation dans le monde.
Le jeune couple fut rei;u partout avec empressement et bienveillance, l'opération qui avait rendu la vue à Théodore avait fait du bruit, on était curieux de savoir si sa guérison était aussi parfaite qu'on l'avait dit; d'ailleurs Monsieur d'Erlan était beau et spirituel , sa femme douce et modeste , 1 opinion commune leur fut favorable. L'amour propre de Théodore fut llatté de cet accueil , il se promit de grands plaisirs dans le coui's de l'hiver, et , se lultant de choisir une maison commode, il la lii meubler avec goût et magnificence.
A peine y étaient-ils installés qu'ils apprirent que Monsieur de Belmore avait fait une chute assez grave, ils accoururent à Chandor et la jeune femme
( 50 s'établit au chevet du lit de son père. Puis Monsieur de Belmore reçut une lettre de Paris dans laquelle on lui mandait la mort du comte d' Apremont, son cousin germain, qui l'avait institué héritier de la plus grande partie de sa fortune ; on l'engageait à venir de suite recueillir cette succession.
Dans l'impossibilité où se trouvait le vieillard d'entreprendre ce voyage , il pria son gendre de le remplacer, et de partir sur le champ. Théodore y consentit de bonne grâce. Quelque regret qu'il éprouvât à se séparer de sa famille , il ressentait une joie secrète à l'idée de voyager , de voir Paris ; et peut-être aussi de se trouver pour la première fois entièrement libre et maître absolu de ses volontés , tant l'amout de l'indépendance est puissant sur le cœur de l'homme. Il croyait aussi pouvoir continuer ses études avec plus de fruit qu'à Grenoble , et il se promit de bien employer ses moments.
Cécile simple et modeste , vivant d'affections , satisfaite de son sort , et n'ambitionnant rien au delà , aurait donné toute la fortune de Monsieur d'Apremont pour ne pas être séparée de son mari ; mais elle ne pouvait quitter son père, tant qu'il serait gravement malade , on croyait la présence
(le Tlji'Oiiiuv iii(lis|nns;»lile à Paris, il s»- mil donc on roiilo en proincUaiil do no l'aire qu'iiiie eourte ahseiiee.
IIIIAIMTHI: VI.
Théodore avait à peine vingt-trois ans. A cet Age Tamour tin plaisir et dn changement est encore bien vil" dans le cceur de l'homme. Le monient de la séparation fut cependant plein de tristesse , il n'avait jamais quitté sa mère que pendant le petit nombre de jours qu'il venait de passer à Grenoble . c'était la première fois qu'il s'éloignait de sa femme et de sa fille , et Cécile se montrait si affligée ! Théodore ne pensa qu'à elle pendant les premières heures de la route , il déjeuna très vite ce jour là . et employa le reste du temps du repas des voyageurs à écrire une lettre pleine d'amour et de regrets. Cécile la re(;ut le lendemain , et ce fut une grande consolation à sa tristesse. Elle se laissant accabler par cette première douleur, elle qui avait
montré tant de fermeté dans une circonstance bien autrement critique , c'est que l'on rassemble tout son courage pour les grandes occasions et qu'on néglige de l'appeler à son aide dans les petites épreuves de la vie. Pauvre jeune femme jusqu'alors si calme et si heureuse qu'elle se troublait à la seule idée des accidents qui peuvent survenir dans un voyage !
Cependant Théodore était arrivé à Paris bien portant. Sa première lettre rendit à Cécile la tranquillité qu'elle avait perdue , elle se fit honte à elle même de toutes ses folles imaginations et ne pensa plus qu'au moment heureux où son mari viendrait la rejoindre. La santé de Monsieur de Belmore s'améliorait sensiblement , les lettres de Théodore étaient pleines d'affection et de détails intéressants : il disait à sa femme la manière toute aimable dont il avait été reçu par sa tante , la vicomtesse d' Apremont ; il lui marquait aussi qu'il avait rencontré le docteur Thévenard et la marquise de Saint-Albain , tout aussi ravissante que lorsqu'elle vint à Chandor pour la première fois ; il racontait ensuite les sensations qu'il éprouvait à la vue des merveilles dont il était entouré ; mais peu à peu ses lettres devinrent moins longues et moins fréquentes ; c'est qu'il était excessivement occupé des affaires de la
raoeession d*A|)r«'in<)iit , (|ui iictaiciit |M)iiit aussi claires qu'elK's rayaient |iaru d'alNini , et (|iii exigeaient lH>aii(>ou|i (le (Iciiianlics. (Ircilt» avait liicii de la |K'iiU' à coniinriidiv qu'il existât des alVaires qui {Hissent enquVher un mari d'éi rire à s;i t'eninie au moins une fois |mr semaine; mais son |H^rc Taccasait d't^tre trop exi{reant<î , elle |)t»nsa done qu'elle avait tort , et se consola dans res|RTanee (jue plus Théodore s'occuperait activement de ces vilaines atTaires, et plus tôt il retournerait dans sa Camille. Ce|)cndant le temps s'écoulait , et Théodore ne parlait plus de retour; il y avait hientAt un an qu'il avait (juitté Chandor, et rien n'était encore teimine. Moii.sieur de Helmore ne concevait point unr pareille lenteur , et, eonunençant à s'inq)atienter sérieusement , il écrivit lettre sur lettre . car il aui*ait voulu du moins être tenu au courant de ses affaires. Théodore donna alors (juehjues explications et Ix^aucoup d'espérances prot^'haines qui calmèi-ent un \>eu le l)on vieillard. Cécile ne se plaignit plus de ]>eur d'irriter son |)ère, elle se montrait douce et aimante selon sa coutume, quoique ayant le cœur hien triste. Madame d'Erlan redoublait pour sa belle-lille de tendresse et de témoignages d'amitié , comme si elle eut cherché à réjiarer en rpiebpie sorte la négligence de son
lils , mais-elle même était inquiète et préoccupée , la petite Marie jetait seule un peu de joie au sein de cette famille.
Six mois se passèrent encore de la sorte, l'impatience du vieillard redoublait de plus en plus , il se plaignait vivement de la conduite de son gendre, qui n'avait encore rendu aucun compte des sommes considérables qu'il devait avoir reçues. Il serait parti pour Paris sans les douleurs rhumatismales qui ne lui permettaient pas d'entreprendre un si long voyage. Enfin Théodore , pressé par toute sa famille, écrivit qu'il arriverait à Chandor le quinze décembre , et qu'il donnerait de vive voix toutes les explications qui lui étaient demandées. C'était encore un mois d'attente , mais l'époque du retour était enfin déterminée.
Cécile fit apporter ses meubles de Grenoble et en décora l'appartement de son mari, qui était aussi le sien; elle ajouta à la bibliothèque les livres que Théodore aimerait à y trouver , elle déposa sur une table une jolie bourse , des pantoufles et plusieurs autres ouvrages de femme qui devaient lui prouver qu'elle n'avait jamais cessé de s'occuper de lui ; puis elle allait à l'oratoire et suppliait la Sainte- Vierge de lui rendre l'objet de ses plus chères affections , car elle était lasse de souffrir , et soupirait
apri's son Ik)ii1)oiii' |msfté , elh* voulait le voir rt-vivtvà loiiti» foirt».
Lt' i|iMii/o (U'ci'iiilut' arriva fiiliii . Ir soK'il s** leva radii'uv rommr pour saliit'r li' ivloui- de Ihéodort'. Grile voulut aller à s;i rencontre , elle monta en voituiv avec sa lille, liteincj lieues en deux heures et attendit longtemps l'arrivée de la diligence «lans U' village de Moirau. La diligence arriva pleine de voyageurs, mais Théodore n'était pas parmi eux. Cécile retourna tristement au château , le ca*ur plein de somhres pensées. Le lendemain elle ne fut pas plus heureuse , et ses inquiétudes redouhlèrent; enlin le cpiatrième jour Madame d'Krlan ret;ut une lettre de sou tils cpii lui disait (piuiie indis|M)sition suhite lavait empêché de se mettre en route, et (|ue son état ne lui permettait point de préciser le jour de son départ.
Cécile , vivement ailligée de cette nouvelle , résolut de partir sur le champ pour avoii' au moins la consolation de soigner son mari. Les remontrances de Monsieur de Belmore et les conseils de sa lK*lle-mère, qui désapprouvait ce voyage, furent inutiles; tout ce qu'ils ]>urent ohtenir. c'est (pfelle donnerait tout le jour aux préparatifs du départ.
.Madame d'Lrlan écrivit de suite à .son tils pour lui annoncer la résolution île Cécile, ipii le lende-
main se mit en route avec sa femme de chambre , après avoir embrassé mille fois ses parents et sa fille chérie.
CIIAlMTHi: VII.
Cécile trouva le voyage bien long; rini|uiétu(le . plus encore que la fatigue , remptk'hait de prendre aucun repos. Arrivée à Paris, elle se fit aussitôt conduire à la rue de l'Université , dans un hôtel garni que Théodore habitait. Ainiette demanda au concierge le logement de Monsieur d'Erlan.
— Au premier à droite , dit celui-ci sans se délanger.
Cécile monta précii)itamment Tescalier et frappa à la porte indiquée; un domestique vint ouvrir.
— Est-ce bien chez Monsieur d'Krlan? dit encore Annette.
— Vraiment oui , répondit le garçon en exannnant les deux fenmies , Monsieur vient de sortir à l'instant même.
— Dieu soit loué ! s'écria Cécile , il est donc entièrement rétabli?
Le domestique la regarda d'un air étonné.
— Je suis Madame d'Erlan , dit-elle aussitôt . courez avertir votre maître de mon arrivée.
— Je ne suis pas sûr de trouver Monsieur , murmura le domestique en ouvrant la porte d'un petit salon élégamment meublé.
Il sortit ensuite avec Annette pour faire monter les effets.
Dès que Cécile se trouva seule , elle se jeta à genoux pour remercier Dieu de ce qu'elle allait revoir son mari en bonne santé. Après cet élan de cœur elle courut à la fenêtre pour regarder si Théodore n'arrivait point, mais cette fenêtre donnait sur une cour intérieure. Cécile ouvrit alors une porte , et se trouva dans une jolie chambre à coucher ; elle en examina tous les meubles les uns après les autres , s'assit sur le fauteuil qu'elle jugea que Théodore devait occuper d'ordinaire ; puis son impatience ne lui permettant pas de rester en place , elle se levait pour appeler sa femme de chambre , lorsqu'elle aperçut une petite porte à moitié cachée par les rideaux du lit ; elle poussa le bouton , et vit un espèce de cabinet d'étude ou pour mieux dire un boudoir délicieusement décoré ; le jour n'y
I «5) pénétrait qu'ft travorsdo riches drajMTios , los mui-s t^taicnl oriu's di' iH'iiitiircs ri'|»rrst'iiUiiil pour la plii- |»arl tli's sujols voliiiitiu'ux. Sur uiii' lal»li' vumïc se Irouvaieiit inMe-iiiôU' di-s dessins , dt'S ca)iiei*s de inusi(|iie, puis un livre laissé eiilrOuverl, e'étail la nouvelle lléloisc; Cécile n'en avait jamais entendu |tarler. Km a|»]>roc-hant d'une |R'tite liibliollièque , elle reinanjua aussi plusieurs ouvra^jes qu'elle ne connaiss;iit pas. Sur la tahle du secrétaire la jeune t'enune aperçut un cordon de cheveux noii-s , puis une lettre d'une écriture inconnue, elle n'y lit que |>eu d'attention , elle avait l'àuie trop pure pour être luéliante ; le soupçon su[>pose déjà la «oniiaissance du mal.
Elle allait rentrer dans la chaud)re loi*sque des pas d'honuiie se firent entendre , c'était Théodore que le domestique avait averti. Cécile se jeta à son cou avec tous les lémoignajj^es de l'amour le plus tendre sans s'apercevoir de l'air contraint de sou mari. 11 avait rouj^i en trouvant Cécile dans le houdoir , il se hâta de l'emmener dans la pièce voisine, revint fermer le secrétaire et s'assit à e(^té d'elle, (xcile le contemplait avec amour , se réjouissant de ce que la maladie n'avait laissé aucune trace sur son visage. Théodoi-e était plus Ix'au que jamais , sa toilette était tK*s soignée, ses manières avaient UiTiiEiL. LLxpiation. b
quelque chose de dégagé et d'élégant qu'elle ne lui connaissait point encore. Cécile lui en témoigna sa joie.
— Je ne vous ferai pas le même compliment , répondit Théodore , car vous me paraissez souffrante.
— Le voyage m'a un peu fatiguée , dit-elle.
— Ce voyage est une folie , reprit Théodore en haussant les épaules, et je ne conçois point comment votre père ne s'y est pas opposé.
— Mon ami , dit Cécile en retenant une larme , mon père a bien fait tout ce qu'il a pu pour m'empêcher de partir ; mais je te savais malade et je voulais te voir.
— Me croyiez-vous déjà à l'agonie? reprit brusquement le jeune homme.
Dans ce moment le domestique vint avertir que Madame était servie. Théodore conduisit sa femme dans une petite salle à manger , et tous deux se mirent à table.
— Vous me trouvez ici dans un logement de garçon , dit Théodore ; si j'avais été averti à temps de votre arrivée , vous auriez été reçue d'une manière plus convenable.
— Que m'importe le logement? celui-ci est très bien pour le peu de temps que nous avons à y res-
( 67 ) ter; nos parciils nous atlfiulfiit , ft nous partirons lo plus iM possihl»'.
— Puistpu' V(»us iï\ci tant fait «pu* do venir, y veux tpie vous aviez le loinps de voir Paris. hVrivez et'la à voln* |K're , il trouvera cpie j'ai raison.
— Je ne suis pas eurieuse , dit Céeile ; mais jf ferai tout (c «pie tu voudras.
— ("est convenu , dit Théodore.
11 lui lit ensuite mille (piestions sur la petite Marie.Cécile ne tarissîdt pas en parlant des gentillesses de son entant, Théodore l'écoutait avec émotion.
Ils n'avaient pas fini de dîner lor(|u'on frappa à la porte; c'éUiit le docteur Thévenard. 11 fut enchanté de revoir Cécile (pi'il croyait au fond de sou château de Chandor.
— Ne la trouvez-vous pas hiiMi chanj;ée?dil Théodore.
— En effet , répondit le docteur , Madame me parait un peu fatiguée; mais je la connais, le plaisir de vous revoir et quelques jours de repos sufliront pour la rétablir; couchez-vous de bomie heure et
, dormez longtemjis, c'est là toute mon ordonnance, je me i*etire pour vous lais.ser la liberté de la suivre. 11 s'en alla en eflfet, Théodore mena sa femme dans la chambre à coucher , et lui dit :
— Vous avez entendu ce ([u'a dit le docteur .
reposez-vous , ma chère ; pour moi je suis obligé de sortir, j'ai vu à quelques pas d'ici un logement délicieux qui nous convient à merveille, je vais de suite le retenir de peur qu'il nous échappe.
Lorsque Théodore fut dehors , la jeune femme se mit à genoux, toute triste et sentant le besoin d'épancher son cœur devant Dieu. Théodore s'était montré bien froid après une si longue absence. Cécile resta longtemps en prière et se releva plus calme, se disant que son mari avait jugé, comme son père, qu'il n'était pas convenable qu'elle fit ce voyage toute seule; mais son intention était si pure que la pauvre femme espéra qu'il ne lui en voudrait pas longtemps ; elle se mit au lit et ne tarda point à s'endormir d'un profond sommeil.
Il était grand jour lorsque Cécile se réveilla le lendemain. Annette entra dans sa chambre et l'avertit que Monsieur l'attendait dans la salle à manger. Elle s'habilla à la hâte et alla rejoindre son mari qui la baisa sur le front en lui demandant si elle était reposée de ses fatigues.
— Tout à fait, répondit Cécile.
— C'est fort bien , dit Théodore ; d'abord après le déjeûner vous écrirez à votre père que vous restez quelque temps à Paris , ainsi que nous en sommes convenus.
Puis ils soulrelimviil de leur cntiiul coiiiiMt' la
veille. Dès qu'ils curent tini , ThtH)dore sortit cm
disant qu'il allait s'occuper de déménager le jour ni^me.
— Je veux, ajouta-t-il , (jue vous trouviez, iei tout ce qui peut vous être commode et agréable.
Cécile eût préféré de plus doux témoignages de tendresse ; mais les soins de son mari néUuentils pas une preuve d'amour?
Elle voulut entrer dans le boudoir pour faire sa lettre ; mais le bouton . si docile la veille , résista à ses elforts. La jeune femme ne fit aucune attention à cette circonstance, et se mit à écrire. A peine avait-elle fini qu'une voiture entra dans la cour pour la conduire à son nouveau logement. Théodore l'attendait à la porte de l'hôtel . il vint lui donner la main.
— Visitons notre nouvelle demeure, lui dit-il. Ils montèrent un étage d'un escalier large et
bien éclairé , et entrèrent dans des appartements meublés avec la plus grande magnificence. Le salon était tout lambrissé de dorures . la chambre à coucher de Cécile . son cabinet de toilette . son boudoir étaient des modèles de goût et d'élégance. I/appartement de Théodore se trouvait attenant.
La jeune femme n'avait jamais rien vu de pareil , elle en fut éblouie.
— Mon Dieu , dit-elle , à quoi bon tant de belles choses pour si peu de jours? cela doit coûrer bien cher, et l'année est si mauvaise que nos paysans sont bien pauvres aux environs de Chandor.
Cette observation mécontenta Théodore.
— Croyez-vous me mener encore comme un enfant? s'écria-t-il ; ne suis-je pas le maître de ma fortune , et ne m'est-il pas permis d'en faire l'usage qu'il me plaît?
Il la quitta brusquement après ces paroles , et ne reparut point de tout le jour.
Que je suis malheureuse ! se disait Cécile en pleurant avec amertume; quel crime ai-je commis qui ait pu changer les sentiments de mon mari? Je suis venue, il est vrai, sans son aveu ; mais c'était pour le revoir et lui donner tous mes soins ; quand il eût écrit qu'il était malade , mon devoir n'était-il pas d'accord avec ma tendresse ?
A cinq heures un domestique vint avertir que Monsieur ne dînerait pas chez lui ce jour-là. Cécile se mit seule à table , s'efforça de paraître calme pour cacher son affliction à ses domestiques , et se renferma ensuite dans cette chambre magnifique , où elle se trouvait délaissée. Avec quelle joie la
pauviv t'i'iiHiU" l'ùl doiiiu' tout ce lu\i' (lui 1 ciilcni- I ail pour (iuel(|iios mots (i'atVi'L'lioii ! comme elle re^a-ettait ce simple appartemciil de Chantlor où s'étaient écoulés des jours si heureux ! Il est vrai tjuo , là aussi , Théodore s'était montré brusque et impatient; mais avec (piellc tendresse il revenait vers Cécile lors(|u'il l'avait affligée Non , dit-elle . il m'est impossible de vivre ainsi ; il faut que je m explique avec lui. Si je lai offensé sans le savoir. • un mari ne pardonnera-t-il pas une faute involontaire à une femme qui l'aime de tout son cœur*
Trop agitée pour se recueillir et prier , elle maichait à grands pas dans la chambre , épiant le retour de son mari et pensant à tout ce qu'elle avait à lui dire. Cette veille pénible se prolongea jusqu'à deux heures ; alors des pas d'homme se firent entendre dans la pièce voisine , Cécile écouta attentivement, c'était bien Théodore qui rentrait; il donna quelques ordres à son domestique et le renvoya. La jeune femme , profitant de ce moment . s'élança pâle et tremblante vers la porte qui n'était point encore fermée , son cœur battait avec force,
— Seriez-vous malade? dit Théodore en lu voyant entrer, je vais sonner Annette.
— Non , non , s'écria Cécile , en lui arréUmt la
main, je viens pour te parler, pour m'expliquer avec toi.
— Que me voulez-vous donc ? dit froidement Théodore en s'asseyant dans un fauteuil.
La jeune femme demeura interdite , il se fit un instant de silence.
— Théodore , dit-elle enfin , que vous ai-je fait pour que vous me traitiez de la sorte? Si j'ai commis quelque faute envers vous , faites-la moi connaître ; tracez-moi la conduite que vous voulez que je tienne , et je m'y conformerai. Si vous êtes fâché contre moi parce que je suis venue ici , et si vous exigez que je reparte sans vous , je me mettrai en route dès demain , mais par pitié dites-moi que vous m'aimez encore.
— Enfant , dit Théodore un peu ému , de quoi vous plaignez-vous? Désirez-vous de riches parures? vous n'avez qu'à parler, je m'empresserai de vous satisfaire.
— Je ne veux rien que ton amour.
— Ai-je dit que je ne vous aimais plus ? répondit le jeune homme avec embarras. Qu'avez-vous à me reprocher ?
Cécile hésita un instant , puis elle dit :
— Autrefois il existait entre nous une confiance sans bornes , j'étais k dépositaire de vos pensées
comnii' vous l'i^^tiez de tout^^s les miennes , vous ivclieirliie/. iiim présonrc, lout rl:iit en coinmun, nos |>cines et nos plaisirs, vous ino tutoyiez
— .\urez-vous liienlùt tini , inlcnouipit Tluolioiv (jui rôcoutiiit les bras croisés, que je puisse nie justifier de tous ces crimes? je ne vous ai pas tutoyée parce que ce n'est point 1" habitude de l:i lK)nne compagnie , cela était l)on à Chaudor où nous n'avions aucun usage du monde. Je vous ai laissée seule parce que j'ai des aftaires qui m'obligent à sortir. Enfin je ne vous ai pas rendu compte de mes actions parce que je tiens à ma dignité d'homme , que je ne veux pas être votre esclave et n'agir que d'après vos ordres ; étes-vous satisfaite maintenant?
— 0 mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria Cécile avec l'accent d'une vive douleur , il ne dit pas ce qu'il pense. Théodore , au nom de notre enfant , ditesmoi si vous m'aimez encore ?
Elle se renversa sur son fauteuil fondant en larmes. Le jeune homme était ému et troublé.
— Mon amie , dit-il à Cécile en lui prenant la main, cette scène est déraisonnable, vous vous faites beaucoup de mal et à moi aussi.
— Vous n'osez pas répond le . dit Cécile , et moi .
je veux connaître mon sort , je veux la vérité , je la veux tout entière.
— Eh ! bien, vous saurez tout, je vous le promets, mais non pas à présent ; ne me pressez pas davantage , vous me faites un mal horrible , demain , demain sans faute , je vous en donne ma parole.
Il la conduisit jusqu'à la porte de sa chambre , et revint s'enfermer dans la sienne. Alors il se passa dans son âme un de ces combats qui usent l'homme plus que dix années d'austérités et de pénitence. Théodore était bien coupable en effet, il avait oublié Dieu , il avait oublié Cécile , il avait appris dans des livres impies à se moquer de la croyance de ses pères ; il s'était livré presque sans remords au débordement de ses passions , il s'était traîné dans la fange des voluptés grossières. Il avait dissipé en folles dépenses une grande partie de l'héritage qu'il était venu recueillir , et , dans l'espoir de recouvrer les capitaux dont il venait de disposer sans autorisation, il avait tenté les chances d'un jeu effréné qui lui avaient été presque toujours défavorables. Mais, au milieu de tous ces plaisirs achetés à grands frais , il était réellement plus malheureux que quand ses yeux étaient fermés à la lumière du jour. Une soif ardente de bonheur et de jouissances dévorait son âme , et rien ne pou-
vait l'apaisiT; |>uis un loi amour s'clail iMiipaiv de lui t'I l'avail iviulu son l'sclavt'. Aussi Tlii-odore n'aiinail-il }»lus(ATilc, il avait nK^^ino ('(>ii(;u puur olli" une es|H'tv davorsiou ; on m uiim- pas ceux qui' l'ou a oflenst's. Mais elle éUiil la mère de sa petite Marie, l'uuiipie coiisolatioii de sa propre nièrc à lui , les deux Si'ules pci*sonnes jiour leMpielles il eût conservé (pieh|ue tendresse. Puis elle était si Ininne. si dévouée, elle avait tant fait pour lui , elle venait de se montrer si accablée de s<^>n indilVérenée ! (Juoique lùen vicieux déjà , Théodore n'était point encore endurci dans le crime , il se sentait touché des douces vertus de Cécile , de sa résijjrnation, de sa douleur.
— C'en est lait, s'écria-t-il , elle saura tout. elle me plaindra . elle me pardonnera même , car son âme est généreuse ; elle fera plus , elle m'ol>tiendra le paidon de son père , de son j>ère que je redoute surtout , car il n'a point son adorable bonté. Je retournerai à Chandor , j'y vivrai triste et désenchanté de la vie; mais du moins n'aurai-je fait le malheur de persoime.
Théodore ouvrit son secrétaire et écrivit quatre pages sans s'arrêter; puis il plia sa lettre en disiint :
— Ceci est le coup de gi-Ace (pii va me faire mourir à tous mes rêves de bonheur , ce sont mes
chaînes que je rive, et je le dois cependant.... Il étendit la main pour prendre son cachet dans un des tiroirs du secrétaire , et je ne sais comment cela se fit , mais il saisit à la place un petit portefeuille brodé en or dont le fermoir était à secret , et qui s'ouvrit comme de lui-même sous la main de Théodore , et laissa voir le portrait d'une femme jeune et jolie. Il se mit à la contempler. Quelle est belle, se dit-il , et je vais la perdre pour jamais!... la perdre au moment d'être heureux peut-être !.... et cela par excès de délicatesse , par bêtise , dois-je dire Et que m'importent après tout les reproches de Cécile? Est-ce ma faute à moi si je ne l'aime plus, si une autre me plaît davantage? Ai-je créé mon cœur pour être maître d'en régler les mouvements? Qui me saura gré du sacrifice que j'allais faire ? jamais ma femme n'en comprendra l'étendue. La vie est si courte qu'on ne peut trop se hâter d'en jouir. Il déchira sa lettre, et en commença une seconde , mais à peine avait-il tracé quelques lignes qu'il s'arrêta tout court en disant mais son père
Il avait voulu déclarer à Cécile qu'il en aimait une autre et qu'il ne voulait pas renoncer à cet amour, mais il venait de réfléchir aux conséquences d'un pareil aveu; Cécile irritée ne pour-
rait-cllc pas so plaindre , cl n'avait-il pas alors tout à redouter de monsieur de Belmorc , dont il venait de dissiper la fortune? Il résolut de prendre un tvrme moyen . et d'employer la ruse. Hélas ! la pitié même qui l'avait ému d'abord n'entra pour rien dans cette dernière résolution, elle n'était amenée que i)ar la crainte. Le malheureux cherchait à se persuader que tout homme à sa place ajïirait comme lui , et que Cécile ne larderait pas à imiter son inconstance; mais il se mentait à luimême , il ne cherchait à douter de Céc lie que pour s'excuser à ses propres yeux, comme il navait douté de Dieu que lorsqu'il s'était mis à vivre dans un état d'opposition avec la loi divine. Son âme , qui n'était pas entièrement corrompue , se soulevait d'elle-même contre l'imposture , car il avait naturellement beaucoup de franchise ; mais le mensonge n'est-il pas la conséquence obligée des autres vices ! Après avoir beaucoup combattu , il écrivit la lettre suivante. *
« Soyez persuadée que je vous aime toujours w comme autrefois ; mais vous êtes une enfant qui » ne savez rien des choses de ce monde. Votre » éducation toute à part, toute pleine de préjugés, » vous fait regarder l'amour comme l'unique atfaii*e » de la vie; cela est bon tout au plus dans la pre-
ji mière jeunesse. Plus tard Thomme, occupé d'af- » faires sérieuses , n'a plus de temps à donner à » tous ces petits riens auxquels vous autres fem- » mes, vous attachez tant d'importance. Nous » aimons toujours, mais d'une autre manière, » c'est ce qui arrive dans les meilleurs ménages. » Tâchez donc de devenir raisonnable , laissez-moi » jouir en paix de la liberté qui doit être l'apanage » de l'homme , ne me demandez aucun compte de » mes actions , n'épiez pas ma conduite ; je veux » être votre ami et non votre esclave. Agissez en- » vers moi comme j'agirai envers vous , car je » prétends que vous soyiez la plus libre et la plus » heureuse des femmes. Dites bien cela à votre » père , et croyez à la sincérité de mon attache- » ment. »
Théodore se jeta ensuite sur son lit , mais il ne put dormir ; dans cette lutte intérieure se& passions mauvaises étaient demeurées victorieuses, elles avaient étouffé le bon mouvement qui l'avait porté à changer de conduite , il avait repoussé cette inspiration du ciel , il était devenu menteur , il avait fait un pas de plus dans le chemin du vice : mais le remords assiégeait son âme , et l'empêchait de jouir même de l'espérance dont se berçait son fol amour. Il se répéta mille fois que sa conduite n'avait rien
(lui ne IVit honorable, et mille fois une voix iiilérieurc lui cria le contraire sans qu'il pût parvenir ;i lui imposer silence. C'est ainsi qu'il se disait depuis longtemps qu'il n'y avait pas de Dieu sans pouvoir se le persuader.