‹ L'expiation, ou, Cécile d'ErlanChapitre 2 sur 11 · CHAPITRE Mil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Mil

Cécile avait passé le reste de la nuit en prières. L'agitation de son ame s'était calmée peu à i)eu . elle avait adoré les desseins de Dieu , et s'était résignée d'avance à tout ce qu'elle pouvait apprendre d'alïligeant. Le premier rayon de l'aurore la trouva dans cette disposition d'esprit. Elle contempla un instant de sa fenêtre la grande ville , qui commençait à s'agiter en tout sens , puis le ciel calme et pur , ainsi qu'elle l'avait admiré si souvent à Chandor , et elle se dit :

— Dieu est partout , c'est toujours son même soleil qui m'éclaire , je retrouverai en tout temps et en tout lieu sa grâce et son amour.

Elle ferma sa fenêtre , se mit au lit , et ne tarda pas à s'endormir. A son réveil elle reçut la lettre

de Théodore , la lut et la relut plusieurs fois de suite , puis elle s'habilla à la hâte , demanda ses chevaux, et s'en alla cà l'église.

— Que je suis folle de me tourmenter! se disaitelle tristement , mon mari m'aime encore puisqu'il m'en donne l'assurance ; seulement son amour a changé de nature : de graves pensées , des affaires épineuses l'occupent sans doute, l'éloignent de moi , et l'empêchent de me témoigner cette confiance sans bornes , cet amour qui réunit deux âmes en une seule , et qui me paraît le bonheur suprême ; mais Dieu n'a pas voulu que j'en jouisse plus longtemps, c'était trop de joie pour ce monde.

Elle entendit la messe avec recueillement , et retourna chez elle , le cœur plein de pensées pieuses, de saintes résolutions. Elle conservera à Théodore toute la tendresse de son âme , et pour ce trésor d'amour elle ne recevra en échange que de froids témoignages d'amitié ; elle sera la sœur , l'amie de Théodore , sa consolatrice dans ses peines , car devant Dieu elle lui a consacré sa vie entière. Puis le jour viendra où ils retourneront à Chandor , elle reverra sa fille bien-aimée , et qui sait ce que lui garde l'avenir I

La jeune femme employa cette journée à mettre de l'ordre dans sa maison , elle se fit rendre compte

( 83 ) par ses d(>im'sli(iiu\s, rôj^la les dépciisos , ivloiiii:! tliu'l(|iu'S abus ; c'était pour accouiplir un devoir . aussi t\it-elle ee jour-là plus gaie et plus eontenle (lu'elle ne l'avait encore été depuis son arrivée à l*aris.

Théodore ne rentra que pour dîner; il était triste et embarrassé . car il se sentait coupable envers sîi t'emnie; mais elle vint au devant de lui en souriant, et lui tendit la main. Pendant le repas ilvv'\\e causa avec tant de grâce et de naturel que Théodore recouvra toute son assurance , s'applaudissant en secret du parti (pi'il avait i)ris.

Il lui proposa de faire un tour de i>romenade en voiture , elle y consentit volontiers. A huit heui*es il la reconduisit à son hôtel, et sortit de nouveau. Cécile prit son ouvrage , s'occupa quelque temps . et se coucha ensuite.

Toute la semaine s'écoula de la sorte, Théodore rentrait chez lui au moment des repas , sa femme le recevait d'un air joyeux. Dans la matinée ils visitaient ensemble les monuments de la capitale. Le reste du jour Cécile partageait son temps entre la prière , les soins du ménage et quelques ouviages à l'aiguille , car elle s'était résignée à rinditlViencf de Théodore , elle avait offert à Dieu en sacrifice la perte de son bonheur passé. Sa vie était calme et

paisible , et , si sa fille et ses parents eussent été auprès d'elle , Cécile se serait crue heureuse.

Le lundi suivant, Théodore conduisit Cécile chez la vicomtesse d'Apremont. C'était une femme d'une cinquantaine d'années, aux manières douces et nobles à la fois. Elle accueillit sa nièce avec bienveillance, lui parla de Monsieur deBelmore qu'elle avait beaucoup connu , du Dauphiné qu'elle aimait; et , malgré son excessive timidité , Cécile se trouva tout de suite à son aise auprès de cette femme aimable. Il n'en fut pas de même chez madame d'Orley , sa cousine , petite personne belle et coquette , qui ne parlait que de spectacles , de concerts et de courses de chevaux , toutes choses auxquelles Cécile était tout à fait étrangère ; aussi se trouva-t-elle embarrassée et gauche en sa présence. Théodore au contraire causait avec une grâce et une facilité charmante ; il est vrai que c'était à lui que s'adressaient tous ces jolis petits riens qui rendaient la conversation de Madame d'Orley vive et amusante. Au bout de deux minutes elle paraissait avoir si complètement oublié Cécile , qu'elle lui tournait presque le dos pour s'entretenir plus à l'aise avec Théodore. Cécile sentit cette inconvenance , et , se levant bientôt , elle prit congé de sa cousine.

Théodoiv lui (irniaiida alurs avrc une lerlaine iu''sitali(»ii si l'IIe n'avuit pas l'iiileiilioii de laire (l'autivs visites.

— Non , dit Cécile , je ne désire nullement nie eréer de nouvelles connaissiinees.

— Pas même cultiver celles que vous avez déjà ! l)alltulia-l-il , mais si bas que Cécile ne le comprit point.

l*uis il donna ordre au cocher de les ramener à r hôtel.

Le reste du trajet lut silencieux , Tliéodore paraissait vivement contrarié ; il accompagna sa l'emme jusqu'à sa porte, sortit de nouveau , et ne reparut plus de tout le jour.

Le lendemain il se montra taciturne et de mauvaise humeur ; Cécile n'eut pas l'air de le remarquer, elle tut douce et prévenante comme à l'ordinaire.

Ils étaient ensemble dans le salon lorstju un domestique annonça Madame la niar(|uise de Saint- .\lbain.

Cécile courut à la rencontre d'Elvire sans remai'quer le trouble de Théodore qui n'osait lever les yeux. Les deux femmes s'embrassèrent avec des démonstrations d'amitié. Elvire reprocha à Cécile de n'être pas venue la voir . Madame d'Erlan rejeta

sa négligence sur Théodore , qui lui avait laissé ignorer la présence de Madame de Saint-Albain à Paris. Celui-ci ne prononça pas un mot pour sa justification , il paraissait embarrassé ; mais il se remit peu à peu , et , quand Elvire se retira , il la reconduisit jusqu'à sa voiture , et vint ensuite s'enfermer dans sa chambre.

A quelques jours de là, Monsieur et Madame d'Erlan reçurent une invitation de bal de la part de Madame d'Orley. Théodore pensa que sa femme ne pouvait se dispenser de paraître chez sa cousine. Cécile n'avait d'autre volonté que celle de son mari. C'était la première fois qu'elle allait au bal.

En entrant dans la salle , elle fut éblouie par l'éclat des lumières , le parfum des fleurs , la toilette des femmes ; la sienne lui parut de mauvais goût et presque ridicule , cette idée augmenta sa timidité naturelle. Bientôt les quadrilles se formèrent , Monsieur d'Orley vint offrir la main à sa cousine , mais Cécile refusa , elle se trouvait gênée et mal à son aise. Théodore ne daigna pas s'occuper d'elle un seul instant, il dansait avec Madame d'Orley. Le bon docteur Thévenard devina seul l'embarras de Cécile , il s'approcha d'elle , et lui demanda pourquoi elle ne dansait pas.

— Vous savez que je n'aime pas la danse, dit-elle.

— Hall î roln était l)on lorsque votrv mari était avoii^'k' . l't ({110 vous vous eu priviez à cause de lui.

A l'iustaul niéuie ou auuouça Madauie la marquise de Saiut-Alhaiu.

Klvire était [dus belle que jamais, elle jiortail UHC robe de satiu blauc , à taille lougue . à manches . courtes , garnies d'engageantes à triple rang de dentelles. Sur ses beaux cheveux roulés en boucles et ornés de perles fines se balant;aient mollement les plus belles plumes blanches qu'il fut possible de voir, et son collier de diamant brillait d'un vif éclat sur son cou d'un blanc de neige. Un murmure d'admiration se fit entendre dans le salon , Théodore s'élança à sa rencontre , et lui offrit le bras pour la conduire à la maîtresse de la maison , car Monsieur de Saint-Albain était al)sent depuis trois mois , et la marquise venait au bal , accompagnée d'une vieille tante.

— Que votre nièce est jolie ! dit Cécile au docteur Thévenard.

— Trop peut-éti'c , répondit celui-ci d'un ton de mauvaise humeur.

— C'est un beau défaut , reprit Cécile ; mais depuis quelque temps je vous trouve bien sévère envers Madame de Saint-Albain. Tenez, la voilà qui

danse avec Théodore , qu'ils sont gracieux tous les deux !

— Voulez-vous faire un tour de promenade dans le salon rouge? interrompit le docteur.

— Pas encore , dit Cécile , j'aime mieux les voir danser.

— Comme il vous plaira.

Un instant après il fut obligé de se lever pour céder sa place à la baronne de Murcie.

La nouvelle venue jeta sur Cécile , ou pour mieux dire sur la robe de Cécile , un regard dédaigneux , et se mit à causer avec sa voisine de gauche , vieille fille surannée , qui était une de ses ennemies intimes.

— Vous êtes arrivée bien tard, ma chère.

— C'est mon habitude. Comment trouvez-vous ma toilette ?

— Délicieuse en vérité , on ne saurait rien voir de plus frais et de plus riche à la fois , et je m'étonne qu'elle n'ait pas produit plus d'effet.

— Vous vous trompez , ma chère , répondit la baronne en se mordant les lèvres , et, s'il faut vous le dire , j'ai déjà surpris beaucoup de regards envieux.

— Oh ! je n'en doute pas , vous êtes si bien ainsi ! En vérité , ma chère , cette coiffure à la zin-

zarra esl (l'un -oui j.arlail, cc'sl niille lois plus gracieux que les perles cl les panaches de Madaimde Saiiil-AUiaiij, vos diainanUsout aussi plus beaux que les siens.

— Vous trouvez , dit Madame de Mureie avee un smirirc de siilisfaeliou, où est-elle doue la petite marquise? je ne l'ai point encore aperçue.

— Ce n'est cependant pas ditlieilc , car il y a toujours cercle autour d'elle, cette femme fait fureur.

— \\ n'y a cependant pas de quoi , dit la baronne

en rougissant.

— Elle danse avec Monsieur d'Erlan.

— Cela va sans dire , il remplace avec avantage le petit cousin Henri ; vraiment le marquis a fait merveille d'éliminer ce pauvre jeune homme.

— Vous croyez que Monsieur d'Erlan est amoureux de cette poupée? demanda Madame de Mureie.

— Je crois mieux que cela , répondit la vieille fdle avec un malin sourire.

— Moi , je suis persuadée qu'il ne fait que semblant, répondit la baronne.

— Regardez-les danser , et vous jugerez ensuite. Un soupir étoutle se fit entendre , la baronne se

retourna vivement.

— Qu'avez-vous? dit-elle à Cécile, qui pâlissait

visiblement. Mon Dieu ! voilà une dame qui se trouve mal.

Le docteur accourut, il accompagna Madame d'Erlan dans un appartement voisin.

— Voulez-vous que j'appelle votre mari ? lui dit-il , quand elle eût repris ses sens.

— Oh ! non , de grâce ! répondit Cécile ; je ne veux pas troubler ses plaisirs.

En prononçant ces mots elle fondit en larmes. Le docteur la contemplait douloureusement sans lui adresser aucune question.

— Il faisait bien chaud dans cette salle , reprit enfin la jeune femme , en faisant tous ses efforts pour cacher les pleurs qui coulaient jnalgré elle.

— Oui , bien chaud en effet , répondit le docteur, et il n'est pas étonnant qu'avec votre tempérament nerveux vous vous soyiez trouvée incommodée.

Cécile parut respirer plus à l'aise. Elle demanda sa voiture. Le docteur la reconduisit chez elle, lui recommandant un repos absolu , et il la quitta en lui disant qu'il viendrait la voir le lendemain.

Lorsque Cécile se trouva seule , elle éclata en sanglots. C'est qu'elle était frappée d'une immense douleur, c'est qu'un abîme d'iniquité venait de lui être révélé ; les motifs de la conduite de Théodore,

i tu

8011 indifférence , SCS injusliccft n elaicnl plus um* énigme |M)nr elle , elle en avait le mot eruel ; non seulement il ne l'amait |ihis . il m aimait une autre, et cette rivale sans pitié . (jui lui enlevait tout son lH)nheur. était cette môme lemme qui s'ét;iit dite son amie, (jui naguères encore l'avait serrée contre son cœur.

Lorsque le premier accès de douleur se lut calmé, que les larmes eurent soulagé son pauvre cœur , Cécile chercha à se persuader que les paroles qu'elle avait entendues n'étaientque d'infômcs calomnies; mais alors cette danse fatale et ce regard si i)lein d'amour qu'elle avait sur])ris au passage lui revenaient en mémoire. Oh! c'était bien ainsi que Théodore la regardait dans le temps où il l'aimait encore î l)uis mille circonstances passées inaperçues se représentaient à son esprit , et ne lui permettaient plus de douter de la cruelle vérité. Tantôt elle souhaitait le retour de son mari pour l'accabler de reproches, tantôt elle formait le projet de se séparer de lui poui' toujours , elle se rappelait tout son dévouement pour un ingrat , et se repentait pres- (jue de l'avoir épousé.

Oh ! s'écriait-elle douloureusement , pourcjuGi n'ai-je pas consacré à Dieu seul mon amour et ma vil!....

Cette pensée élevée à Dieu rafraîchit son âme , ses larmes coulèrent avec moins d'amertume, et elle retrouva la force de prier.

Cependant elle demeurait indécise sur le parti qu'elle devait prendre , se disant que , désormais inutile au bonheur de Théodore , elle ferait peutêtre mieux de retourner auprès de sa fille. D'un autre côté elle se demandait s'il n'était pas de son devoir de chercher à regagner l'affection de son mari , et d'ailleurs comment l'excuser auprès de son père, si elle revenait sans lui à Chandor? Au milieu de ces irrésolutions elle entendit sonner la messe à l'église voisine ; elle s'enveloppa dans sa mante , et sortit à pied malgré le froid de la matinée. A peine fut-elle dans la rue qu'un violent désir s'empara d'elle , elle voulut savoir si Théodore était sorti du bal. Arrivée à la porte de l'hôtel , elle entendit encore le son des instruments , les lampions de la cour s'éteignaient peu à peu , Cécile baissa ses coiffes pour n'être pas reconnue , et vint se placer tout près de la porte cochère. Elle vit de jeunes femmes harassées de plaisir qui descendaient l'escalier enveloppées de chaudes pelisses, montaient en carrosse, et s'éloignaient rapidement; puis une plus belle que les autres , qui semblait conserver tout son éclat en dépit de la fatigue de

( 93) la nuit; elle était suivie d'un jeune homme (|ui enveloppait soi;:ii(Misenient ses épaules nues sous un niantelet de salin , et le cœur de Céeile hallil avee l'oree , et le jeune couple arriva dans la cour. Alors une pauvre femme, couverte de haillons, tenant à son sein desséché un enfant de trois mois, pâle et maigre comme elle , s'approcha de la helle dame dont le front était empanaché et le cou charjré de diamants ; elle lui demanda pour l'amour de Dieu de quoi acheter un morceau de pain pour se nourrir elle et son enfant; mais la helle dame était occupée à remercier le jeune homme , et le jeune homme serrait amoureusement la main de la helle dame, et ni l'un ni l'autre ne remarquèrent la pauvre créature qui les implorait ; ils montèrent en voiture et s'éloignèrent. Cécile , dont le cœur était brisé , s'approcha de cette mère , et lui donna tout l'argent qu'elle avait dans sa bourse , car elle sentait le besoin de faire une bonne œuvre pour supporter ses propres souffrances. La pauvre femme regarda sa bienfaitrice , toute étonnée dune si grande générosité , puis elle embrassa son enfant . et pleura de joie.

Cécile s'éloigna en priant avec ferveur pour elle et pour son mari. Les douces larmes de la mère qu'elle croyait voir encore , étaient un baume à ses

blessures , et elle sentit que la vie n'est jamais sans consolation tant qu'il reste un peu de bien à faire dans ce monde.

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