AMAN
Dieux !
Telle est cette scène, où, comme il arrive souvent chez Racine, la tragédie côtoie la comédie. Car il a quelque chose de plaisant, ce duel de deux Aanités qui jouent à qui sera la plus fine et qui se termine par la confusion de toutes les deux. Mais il n'y a pas ici que des vanités aux prises et ce duel est un épisode dun drame de sang. Aussi les suites en sont-elles tragiques. Mortellement blessé dans son orgueil, Aman quitte le palais décidé à hâter le carnage de ses ennemis ; plus il aura été humilié et plus il sera avide de vengeance ; dans la mesure où le sort des Juifs dépend d'Aman, jamais leur péril n"a été plus grand qu'après sou entretien avec Assuérus. De son côté, le roi, mécontent d'avoir accordé au chef des Juifs une récompense supérieure à celle qu'il désirait, est plus indisposé que jamais contre le peuple condamné :
Je n'en perdrai pas moins ce peuple abominable. Leurs crimes...
Or, c'est le moment choisi par Esther pour braver la loi qui défend de pénétrer dans l'appartement royal. Elle s'expose donc plus encore qu'elle ne le croyait. Et ainsi l'entretien d'Assuérus avec Aman est intimement lié à l'entretien du roi avec la reine: il le prépare et en augmente l'effet.
Violente querelle entre le père usurier et le fils dissipateur: Harpagon et Cléante.
Molière, L'Avare. Acte II, se. 2.)
11 n'y a peut-être pas de duel plus court daus le théâtre de Molière, mais il u"y en a peut-être pas de plus violent que la querelle d Harpagon et de son fils à lacté II de; r Avare. C'est même une des scènes les plus dramatiques de tout le théâtre classique.
Elle est l'aboutissement d'un épisode qui rentre parfaitement dans le sujet, c'est-à-dire dans la peinture de l'a^^arice, mais qui n"a quiin lien fort vague avec l'action proprement dite, c'est-à-dire avec Ihistoire du mariage d'Harpagon et du mariage de ses enfants. Il n'est point nécessaire pour comprendre l'épisode et s'y intéresser de songer à ces divers mariages.
L'idée de cet épisode a été empruntée à la Belle Plaideuse de Boisrobert. Le jeune Ergaste, ayant besoin d'argent, s'est adressé à un notaire. Celui-ci lui offre de le mettre en relation avec un usurier, qui lui fera un prêt. Or, Ergaste reconnaît dans l'usurier son propre père Amidor :
BAROUET
// sort de mon élude, Parlez- lui.
ERGASTE
Quoi.' c'est là celui qui fail le prêt?
BAROUET
Oui, monsieur.
AMIDOR
Quoi! c'est là ce payeur d'inîérèl ?
Quoi! c'est donc loi, méchant filou, traîne-potence ?
D'après Tallemaiit des Réanx cette rencontre entre le père usurier et le fils emprunteur se serait produite dans les mêmes circonstances entre le président de Bersy et son fils.
Molière s'est emparé de cette scène dramatique qui aurait donc eu son origine dans un fait réel, mais qui avait déjà été portée au théâtre par Boisrobert. Qu'en a-t-il fait?
D'abord il la préparée. La préparation est même triple.
Elle consiste premièrement à mettre les spectateurs dans le secret avant ont) les personnages se reconnaissent. Ce qui paraissait intéressant à Boisrobert, c'était de surprendre le public : rien ne nous faisant prévoir qu'Ergaste reconnaîtra son père dans l'usurier, l'étonnement des personnages est partagé par nous-mêmes. Molière s'est dit au contraire que la seule surprise intéressante serait celle des personnages, que si nous-mêmes étions prévenus qu'ils A'ont se reconnaître nous attendrions avec une vive curiosité le moment de cette reconnaissante, qu'il serait amusant pour nous de nous demander : comment la reconnaissance va-t-clle se produire? quels sentiments suscitera-t-clle chez les personnages ?
Donc, Cléante s'élant retiré dans un coin du théâtre pour lire le long projet de contrat rédigé par l'usurier, Harpagon apparaît avec son homme de paille, Maître Simon ; il demande à être renseigné sur un jeune homme qui vient faire un emprunt ; les spectateurs, qui savaient déjà que le fils d'Harpagon devait s'aboucher avec un usurier, mais qui ignoraient le nom de l'usurier, apprennent ainsi que c'est Harpagon lui-même :
MAITRE SIMON
Oui, monsieur, c'est un jeune homme qui a besoin d'argent. Ses affaires le pressent d'en trouver, et il en passera par tout ce que vous en prescrirez.
HARPAGON
Mais croyez-vous, maître Simon, quil ny ait rien à péricliter? et savez-vous le nom, les biens et la famille de celui pour qui vous parlez ?
MAITRE SIMON
Non, je iu puis pas bien vous en instruire à fond, et ce nest que pitr aventure que Von m'a adressé à lui ; mais vous serez de toutes choses éclairci par lui-même ; et son homme m'a Qs:<uré que vous serez content, quand vous le connaîtrez Tout ce que je saurais vous dire, c'est que sa famille esi fort riche, qu'il n'a plus de mère déjà, et qu'il s obligera, si vous voulez, que son père mourra avant qu'il soit huit mois.
HARPAGON
C'est qui i;-!e chose que cela. La charité, maître Simon, nous oblige o faire plaisir aux personnes, lorsque nous le pouvons.
MAITRE SIMON
Cela s'enirid.
LA FLÈCHE. '"7s à Cléante, reconnaissant Maître Simon. Que veut lire ceci ? Xotre Maître Simon qui parle à votre père .'
CLÉANTE, bas, à La Flèche.
Lui aur<ii!-on appris qui je suis? et serais-tu pour me trahir ?
MAITRE SIMON, à La Flèchc.
Ah .' ah ! 'ous êtes bien pressés ! Qui vous a dit que c'était céans ? (A Harpagon). Ce n'est pas moi, monsieur, au moins qui leur ai découvert votre nom et votre logis , mais, à mo i avis, il n'y a pas grand mal à cela. Ce sont des personiïi s discrètes, et vous pouvez ici vous expliquer ensemble.
HARPAGON
Comment ?
MAITRE SIMON, montrant Cléante.
Monsieur est ta personne qui veut vous emprunter tes quinze mille livres dont je vous ai parlé.
Molière prépare donc le duel du père et du fils d'abord en nous apprenant d'avance ce qu'eux-mêmes ignorent encore : que l'usurier, c'est le père, et que l'emprunteur, c'est le fils.
11 prépare secondement le duel en le rendant vraisemblable. On sait que chez Molière la vraisemblance n'est pas exclusive duii peu de convention. Ici, c'(^st une convention que Cléante reste sur la scène pour y lire son mémoire et que son père ne l'aperçoive pas tout de suite. Mais Molière ne sacrifie pas du moins la vraisemblance morale, qui seule importe. Ce qui serait contre cette vraisemblance, ce serait qu'Harpagon ne prit pas toutes ses précautions avant de prêter son argent. Oui, mais s'il en prend, est-ce qu'il ne devinera pas immédiatement le nom du débiteur ? Là est la difficulté, et Molière a tenu à la résoudre : Harpagon exigeant des renseignements, Maître Simon ne peut pas lui en donner de complets pour le moment, mais il lui fait espérer que le débiteur en fournira lui-même d'excellents. La vraisemblance est donc sauve, et elle est tirée du caractère des personnages.
Une troisième préparation du duel entre le père et le fils consiste à faire que les deux intéressés se rendent parfaitement bien compte chacun de la vilenie de l'autre.
Cette préparation pour Cléante s'est faite à la scène précédente. La Flèche lui a apporté le projet de contrat rédigé par l'usurier. Celui-ci exige des intérêts exorbitants. 11 spécifie, en outre, que le débiteur prendra une partie de la somme en marchandises, dont suit un mémoire. L'idée du mémoire a été empruntée par Molière à Boisrobert .Seulement tandis que Boisrobert avait entassé sur la liste de l'usurier les objets les plus bizarres, voulant faire rire de cette bizarrerie même, Molière tire le comique d'une toute autre source: àsavoirde l'ingéniosité avec laquelle Harpagon vante, à fin d'en exagérer le prix, des objets qui n'ont point de valeur ; le comique est ainsi tiré de l'avarice du personnage, et par suite le fils d'Harpagon est admirablement renseigné sur le degré de finesse, de rouerie, de subtilité dont son père est capable.
Si <ravauce le fils est fort bien renseigné snr le père, le père ne lest pas moins bien snr le fils. 11 lest ici-mème : le jeune homme qui emprunte s'engage, si on le veut, à hériter de son père avant qu'il soit huit mois. t:videmment, ie ne faut pas prendre ce mot à la lettre. Mais que Gléantc ait songé à tirer parti de la fluxion de son père afin d'obtenir plus facilement de largent, cela suffit à le juger.
La Comédie de Molière est ici très voisine de la tragédie. Aussi bien que la tragédie elle nous montre toute la profondeur de la passion. Elle n'en est pas moins hautement comique parce que l'attention des spectateurs est détourné 1 de la passion elle-même sur la bizarrerie bouffonne de la situation : le fils s'engage à ce que son père meure, mais seulement silusurier leveut ; or, lusuriercst Harpagonluimème; celte incidente s/ t^oas /e l'ou/er enlève àla proposition de Cléante tout son effet tragique sans lui enlever rien de son intérêt psychologique. De même dans la réponse d'Harpagon, le plaisir que lavare éprouve à consentir sans le savoir à sa propre mort — et cela par charité — rend bouffon un mot qui est pourtant au fond si triste.
Admirablement préparée, comment se développe la querelle entre le père et le fils?
HARPAGON
Comment, pendard, c'est toi qui t'abandonnes à ces coupables extrémités ?
CLÉANTE
Comment, mon père, c'est vous qui vous portez à ces honteuses actions ? J
{Maître Simon s'enfuit et La Flèche va se cacher.) *
HARPAGON
C'est loi qui te veux ruiner par des emprunts si condamnables ?
CLÉANTE
C'est vous qui cherchez à vous enrichir par des usures si criminelles ?
HARPAGON
Oses-tu bien, après cela, paraître devant moi ?
CLÉANTE
Osez-vous bien après cela, vous présenter aux yeux du monde ?
N'as-tu point de honte, dis-moi, d'en venir à ces débauches là? de te précipiter dans des dépenses effroyables, et de faire une honteuse dissipation du bien que tes parents t'ont amassé avec tant de soins?
CLÉANTE
Ne rougissez- vous point de déshonorer votre condition par les commerces que vous faites? de sacrifier gloire et réputation au désir insatiable d'entasser écu sur écu, et de renchérir, en fait d'intérêts, sur les plus infâmes subtilités qu'aient jamais inventées les plus célèbres usuriers?
HARPAGON
Ote-toi de mes yeux, coquin, ùte-toi de mes yeux.
CLÉANTE
Qui est plus criminel, à votre avis, ou celui qui achète un argent dont il a besoin, ou bien celui qui vole un argent dont il n'a que faire ?
HARPAGON
Retire-toi, te dis-je, et ne m'échauffe pas les oreilles? {Seul). Je ne suis pas fâché de cette aventure, et ce m'est un avis de tenir l'œil plus que jamais sur toutes ses actions.
Boisrobert n'avait point compris quelle allure la querelle devait prendre. Chez lui, le fils cherche à fuir, y échoue,
risque alors doux mots de défense, mais pour se laisser asséner une longue gronderie.
AMIDOR
Quoi ! c'est donc foi, méchanî filou, iraine-polence ? C'est en vain que ton œil évite ma présence, Je Vai vu.
ERGASTE
Qui doit être enfin le plus honteux, Mon père? Et qui paraît le plus sot de nous deux?
FILIPLN
Nous voilà bien chanceux !
BAROUET
La plaisante" aventure !
ERGASTE
Quoi ! jusques à son sang étendre son usure ?
BARQUET
Laissons-les.
AMIDOR
Débauché, traître, infâme, vaurien !
Je me retranche tout pour Vassurer du bien : J'épargne, je ménage, et mon fonds, que j'augmente Tous les ans, pour le moins, de mille francs de rente N'est que pour l'élever sur la condition ; Mais tu secondes mal ma bonne intention. Je prends pour un ingrat un soin fort inutile : Ll dissipe en un jour plus qu'on épargne en mille. Et par son imprudence, et par sa lâcheté, Détruit le doux espoir dont je m'étais flatté.
C'est ainsi que dans la comédie traditionnelle les pères économes semoncent les fils dissipateurs. Mais la situation n'est-elle pas ici exceptionnelle? N'est-il pas invraisemblable que le fils veuille fuir, ensuite qu'il se laisse accabler quand il a tant de raisons de protester? Oui, sans doute c'est invraisemblable, et Molière a compris que la
scène devait être très violente, nu vrai duel de répliques acérées, et que les réponses devaient secroisercommedesfers.
11 a compris aussi que c'est le fils qui devait être moralement vainqueur et qui chaque fois devait trouver pour flétrir son adversaire des mots plus forts encore que ceux dont lui-même venait d'être justement flétri : Harpagon a parlé de « coupables extrémités », Cléante parlera de« honîeiises actions » ; Harpagon a qualifié de condamnables les emprunts de son fils, Cléante qualifiera de criminelles les usures de son père ; Harpagon a défié son fils « d'oser paraître devant lui », Cléante défiera son père « d'oser paraître devant le monde » ; Harpagon a fait honte à Cléante de ses débauches et de sa dissipation, Cléante demandera à Harpagon s'il ne rougit pas de sacrifier au plus vil intérêt sa gloire et sa réputation. Et Cléante a le dernier mot : ou du moins Harpagon ne peut l'avoir qu'en chassant le jeune homme : « Retire-toi, te dis-je ».
Cette querelle serait tragique si elle était moins courte, et surtout si elle n'aboutissait pas là où elle aboutit : Harpagon « n'est pas fâché de l'aventure ». Cette conclusion optimiste fait un contraste tellement étrange avec la violence de l'entretien que le rire est irrésistible.
Première rencontre d'Agamemnon et d'iphigénie.
(R\CL\E, Iphigénie. Acte II, se. 2.)
IPHIGENIE
Seigneur, où courez-vous? et quels empressements
Vous dérobent sitôt à nos embrassements ?
A qui dois-je imputer cette fuite soudaine ?
Mon respect a fait place aux transports de la reine ;
Un moment à mon tour ne vous puis-je arrêter, 53»
Et ma joie à vos yeux n'ose-t-elle éclater ?
Ne puis-je...
AGAMEMNON
Eh bien, ma fille, embrassez votre père Il vous aime toujours.
IPHIGENIE
Que cette amour m'est chère!
Quel plaisir de vous voir et de voys contempler Dans ce nouvel éclat dont je vous vois briller! 54c
Quels honneurs ! quel pouvoir ! Déjà la renommée Par d'étonnants récits m'en avait informée ; Mais que, voyant de près ce spectacle charmant, Je sens croître ma joie et mon étonnement ! Dieu ! avec quel amour la Grèce vous révère ! b^ï
Quel bonheur de me voir la fille d'un tel père !
AGAMEMNON
Vous méritiez, ma fille, un père plus heureux.
IPHIGÉNIE
Quelle félicité peut manquer à vos vœux ?
A de plus grands honneurs un roi peut-il prétendre?
J'ai cru n'avoir au Ciel que des grâces à rendre. 55o