LA FRAINCE ET SES RIVAUX
et industrielle de l'Angleterre, de l'Allemagne, des États-Unis est beaucoup plus grande que celle de la France * ; — la situation de notre niarine marchande est lamentable, son effectif ne cesse de diminuer, et tandis que toutes les flottes à vapeur du monde progressent, la nôtre demeure à peu près stationnaire * ; — enfin, taiême à l'heure des « longs espoirs et des vastes pensers », les Français peuvent difficilement entrevoir pour leur pays un accroissement sensible de territoire en Europe.
Dès lors, il devient évident pour les hommes réflé-
États-Unis. — L'insuffisance des statistiques américaines sur certains points n'a pas permis à V « Alliance » de comprendre les États-Unis dans son tableau. Mais les chiffres qui suivent témoignent de l'augmentation constante de la population dans ce pays :
Population (non compris les territoires indiens) : En 1870 : 38 546 000
— 1890 : 6a 6aa 000
I. Tableau de l'augmentation du mouvement commercial de ces pays depuis 38 ans (commerce spécial, non compris les métaux précieux ; — chiffres en francs) :
AXGLBTSERK ALLBMAOME éTATS-UNIS FRAUCIS
1875 i/i 935 000 000 7 5i5oooooo 5461000000 7409000000
i885 lo 543 000 000 7 355 000 000 6 531 000 000 7 4oo 000 000
a. La France n'occupe aujourd'hui, parmi les grandes flottes à vapeur du monde, que le quatrième rang après avoir longtemps tenu le deuxième (Angleterre, 6 789 000 tonneaux ; Allemagne, I 017000; États-Unis, 546 000 ; France, 5oi 000). — Elle tient le septième rang parmi les flottes à voiles.
D'autre part, sur 3 5o3 navires ayant transité dans le c^nal! de Suez en 1897, soit 9388000 tonneaux, on comptait a 296 navires anglais (6397000 ton.), 356 allemands (969000 ton.)» 331 français (571 000 ton.), 198 hollandais (38 1 000 ton.).
344 l'exploitation de notre empire C0L0!«IAL
chis, préoccupés de Tavenir, que la France ne doit plus considérer, ainsi (ju'elle paraît l'avoir fait jusqu'ici, son empire colonial comme un objet de luxe ou d'ornement, mais qu'elle doit, au contraire, l'apprécier comme un des facteurs essentiels de sa prospérité future, comme un domaine de rapport dont il faut tirer au plus tôt avantages et bénéfices.
Sans insister ici sur le rôle considérable de la (c loi morale » dans l'essor d'une nation et pour continuer à nous tenir sur le seul terrain économique, ne sait-on pas qu'un peuple qui cesse de progresser, décline? que, seules, vivent et durent les nations riches et commerçantes, parce que la richesse et le commerce permettent à un pays d'entretenir des armées et des flottes, le font puissant et respecté ?
C'est donc pour la France une nécessité impérieuse de chercher dans son Empire d'outre-mer de nouvelles forces, de nouveaux éléments de vie.
Il ne s'agit plus, nous l'avons dit dès les premières lignes de cette étude, de peupler le monde, de propager partout notre langue et notre sang ; dans cette œuvre nous avons échoué. Mais une autre s'offre. Sans faire au sujet de l'Algérie les beaux rêves de Prévost Paradol, — rêves auxquels ces trente dernières années paraissent avoir donné déjà un cruel démenti \
I. Prévost Paradol a fait le rêve que « quatre-vingt à cent millions de Français, fortement établis sur les deux rives de la Méditerranée, au cœur de l'ancien continent » pourraient maintenir à travers les temps, « le nom, la langue et la légitime considération de la France. »
AVENIR COLONIAL 345
— on peut envisager que, si seulement 7 à 8000 de nos compatriotes passaient chaque année dans l'Afrique du Nord, il serait possible de recenser en Algérie-Tunisie dans une cinquantaine d'années, en tenant compte des éléments actuellement établis et de Texcédent des naissances sur les décès, une population d'environ 860 000 Français qui atteindrait un peu plus d'un million et demi à la fin du xx* siècle, enverrait alors dans ces pays, des villes, des villages, des fermes, des parcs à troupeaux, des exploitations forestières et minières, peut-être aussi des manufactures, c'est-à-dire cent témoignages d'une vie active, profonde, n'ayant rien d'artificiel ou de factice. La France africaine serait réellement fondée !
Dans le même temps, l'Indo-Chine, Madagascar, le Congo, l'Afrique occidentale pourraient devenir riches et prospères. Ces pays demeureraient des « comptoirs » , plutôt que des « colonies » , mais des colons y seraient installés en nombre suffisant, — planteurs, commerçants, banquiers, ingénieurs, contremaîtres, ouvriers de spécialités ; ils auraient apporté des capitaux et mis le pays en culture, créé des exploitations et des industries, habitué les populations indigènes au travail, assuré leur bien-être ; un
En 1868, la France comptait 38 300000 habitants et l'on avait récensé 122000 Français en Algérie; aujourd'hui la France, diminuée k la vérité,, de l'Alsace et d'une partie de la Lorraine, ne compte encore que 38 5oo 000 habitants et la population française de l'Algérie, y compris les naturalisés, n'est pas supérieure k 3o8 000 âmes.
actif mouvement d'échanges serait établi entre ces comptoirs et la métropole, ainsi qu'entre eux et l'étranger, de telle sorte qu'ils représenteraient pour les industriels métropolitains de très larges débouchés, directs ou indirects.
Telles sont les destinées qu'il est permis d'entrevoir pour notre pays à la fin du xx® siècle, si du moins il aborde résolument l'œuvre coloniale, s'il la poursuit avec continuité.
Les Chambres et le Gouvernement, dont la mission est de prévoir, doivent mettre la pohtique coloniale au premier rang de leurs préoccupations. Il faut, par une propagande habile, diriger nos émigrants vers les provinces nouvelles; il faut, en modifiant nos conceptions scolaires et sociales, développer les initiatives individuelles; il faut solliciter les capitaux par des privilèges et des avantages, exécuter des travaux publics, fonder des établissements de crédit^ doter, enfin, nos colonies d'un bon régime douanier.
Telle est l'œuvre à poursuivre. Devant sa grandeur, combien il apparaît que tous les partis doivent imposer à leurs passions une discipline morale sans laquelle il n'est point d'action suivie, concordante, efficace. Un historien anglais a donné à ses compatriotes un conseil que nous devons tous méditer : (c Vous avez des yeux. Ouvrez-les. Regardez un peu plus loin que votre arrondissement, votre club, votre coterie, votre village. » Le Président de la Chambre, M. Deschanel, a exprimé une idée assez voisine et plus haute lorsqu'il a dit à ses collègues : « Élevons
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nos esprits et nos âmes au-dessus de l'étroit horizon de nos circonscriptions respectives pour ne plus voir que la France. Vous ne représentez pas seulement les intérêts et les idées du pays à une certaine heure ; vous êtes solidaires d'un illustre passé ; vous êtes les dépositaires de quinze siècles de labeur et de gloire et vous en devrez compte à ceux qui viendront après vous. » Il est, en effet, — et chacun le sent en luimême au plus fort de la lutte, — une chose supérieure à nos querelles, à nos divisions, à l'agitation des partis, c'est la vie, la continuité, la perpétuité, — autant du moins qu'elle est de ce monde où tout meurt, les nations comme les individus, — de notre pays, de la Vieille France.
L'heure est venue pour le pays de mettre en valeur le domaine colonial qu'il possède. // le peut. Le çoudra-t'il P
Tout lui commande de le vouloir. Ce n'est pas en vain qu'il aura dépensé pour conquérir d'immenses territoires, les millions de la métropole, l'héroïsme et le sang de ses explorateurs, de ses soldats. Ce n'est pas tout d'avoir bien « taillé » ; il faut « coudre » La France ne faillira pas à ce devoir.