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LE PEUPLEMENT DE L ALGÉRIE Q

et cultivées, enfin que le commerce de la colonie dépasse depuis plusieurs années le demi-milliard *.

Mais, d'autre part, bien des réserves s'imposent : les dépenses ont été considérables et elles sont encore très élevées ; de nombreux centres végètent faute d'habitants ; le mouvement de l'émigration est des plus faibles ; enfin, dans les 3o8 ooo Français d'origine et naturalisés il convient de ne pas voir plus de 220 à 280 000 colons véritables. En efiet, les fonctionnaires de tout ordre représentent, avec leurs familles, 52 000 personnes ; les employés de chemins de fer, — semi-fonctionnaires puisque les compagnies ne vivent que de la garantie d'intérêt, — plus de 10 000 ; le clergé, les congrégations, les pensionnés de l'État, environ 20 000. Ainsi ces trois groupes donnent un total de 82 000 individus non colons, — et nous ne demandons pas comment pourraient vivre 87 000 hôtelliers, cafetiers et « marchands de goutte » , s'il ne se trouvait pas un corps d'occupation de 5o 000 hommes dans la colonie^.

La France « protège » la Tunisie depuis 1881, et la Régence était, avant cette époque, ouverte à nos nationaux. Cependant on n'y compte aujourd'hui

1. Commerce de l'Algérie en 1898 : 687 991 000 francs, dont 385 768 000 fr. à Texportation et 3o2 228 000 fr. à l'importation.

Part de la France (commerce spécial) : importations en France : 224 45i 000 fr. ; exportations de Francs : 226 535 000 fr.

2. Ces chiffres sont empruntés à la statistique de 1891, celle de 1896 n'ayant pas réparti la population par professions, — et on devine pour quelles raisons 1

lO L BXPLOrrATIOX DE ^OTRE EMPIRE COLONIAL

que 20 000 Français à côté de 80000 étrangers, parmi lesquels 64 000 Italiens et i3 000 Maltais, sujets britanniques. Encore faut-il ajouter que, sur ces 20 000 Français, plus de i 000 sont des naturalisés, et, — fait plus graYe, — que 3 000 au moins appartiennent à Tadministration et à la force publique (armée non comprise). On juge dès lors combien demeure faible le chiffre des vrais colons ; d'autre part, il s'augmente très lentement, car on ne peut évaluer à plus d'un millier le nombre des Français qui passent annuellement en Tunisie. Il est vrai que les domaines les plus étendus, les plus riches, appartiennent à nos coinj^atriotes, que ce sont eux qui ont apporté les capitaux, que le commerce entre la France et la Tunisie atteint 60 millions*. Malgré ces constatations on no saurait se déclarer satisfait des progrès de la (M)loni8ati()n dans la Régence, surtout à l'heure où l'on a|)|)rerul (|ue de puissantes sociétés italiennes projettent d'établir sur les terres qu'elles possèdent dans le pays plusieurs milliers de paysans siciliens ^.

Tandis que nos compatriotes témoignent si peu d'empressement à s'établir dans nos deux colonies

I. Commorce delà Tunisie en 1898: ii^oSgooo francs, fldiit 5:* i I \ 000 fr. à l'exportation et 63 7^4 000 fr. à TimporliilM^n ((lliiffros fournis parles Statistiques tunisiennes).

\h%\'i ^il1 la France (commerce spécial) : importations en rrjsfiii% < 11 991 000 fr. ; exportations de France, ^9 926 000 fr. (dijlfrcs l'ûurnis par le Tableau général du commerce^ de la dîn'ciiriM dos Douanes.)

a, Oittjrnunication de M. Saurin, ancien professeur au lycée ' *l# TutiiH, à la Société d'Économie industrielle et commerciale

'ir* it>oo).

LES FRANÇAIS EIH ARGETïTINE II

d'Afrique, ils ne cessent de se rendre en grand nombre, depuis quatre-vingts à cent ans, en Amérique. Chaque année , plusieurs milliers d'émigrants traversent l'Atlantique et se dispersent, pour s'établir sans esprit de retour au Canada, aux États-Unis, au Mexique, au Brésil, en Uruguay, dans la République Argentine. On évalue à 200000 ou 225 000 les Français, presque tous Basques, qui, depuis les premières années de ce siècle, se sont fixés dans ce dernier pays. Nos émigrants ont pris, de ce fait, une part considérable dans la mise en valeur de l'Argentine : ils ont d'abord créé, en partie, l'industrie de l'élevage ; puis ils ont construit des minoteries, des huileries, et depuis une vingtaine d'années, ils fondent des usines à sucre, ils plantent des vignes. En 1888, la France vendait à la Plata pour i34 millions de ses produits; en 1898, elle n'en vendait plus que pour ^9 millions. Il n'est pas douteux qu'une des causes de cette diminution considérable de nos importations soit le développement de l'agriculture et de l'industrie locales, si bien servies par nos émigrants et leurs fils.

Ces dernières constatations, si elles font honneur à notre pays et témoignent de sa vertu colonisatrise n'en suggèrent cependant pas moins d'amères réflexions. Combien l'Algérie et la Tunisie seraient plus peuplées, plus prospères, si elles avaient reçu une partie des émigrants et des capitaux qui se sont portés en Amérique et qui, par exemple, ont contribué à la fortune de la République Argentine ! Devons-nous toutefois conclure que la preuve est

faite contre nous-mêmes? que les Français sont incapables de peupler leurs propres colonies? Non, certes, et nous le verrons plus loin. On se rendra compte alors que le gouvernement et l'administration ont leur part de responsabilité dans la situation présente ; qu'ils ont mal employé leurs efforts ; qu'ils n'ont pas tenté de diriger vers nos colonies ceux de nos émigrants qui représentaient pour elles une valeur certaine.

Mais sans anticiper sur cette démonstration et afin de poursuivre notre exposé, nous devons maintenant, après avoir parlé de l'émigration des hommes telle qu'on l'observe jusqu'ici, nous rendre compte de l'émigration actuelle des capitaux.

La France est un pays riche, un pays d'épargne. Elle ne possède pas seulement les titres de son énorme dette publique, de ses chemins de fer, de ses manufactures , de ses sociétés commerciales : elle doit encore chercher des placements au dehors afin d'utiliser tous ses capitaux.

Comment est employée une pareille fortune ?

M. Alfred Neymarck estime que, sur les 80 milliards de valeurs contenues dans le portefeuille de nos rentiers, il y a environ 60 milliards de valeurs françaises et 20 milliards de valeurs étrangères*. Les titres préférés, français comme étrangers, sont ceux à revenu fixe. Ce n'est qu'après avoir placé plus des

I. Une Nouvelle évaluation des valeurs mobilières en France, Alphonse Picard, éditeur, 1897.

NOS CAPITAUX AUX COLONIES l3

trois quarts de son capital dans des titres « de tout repos » que le père de famille achète des valeurs industrielles ou commerciales à revenu variable.

Dirons-nous maintenant pour quelle somme figurent dans ce total de 60 milliards de valeurs françaises à revenu fixe ou à revenu variable, les capitaux engagés par nos rentiers dans nos colonies et pays de protectorat ? Aucune évaluation ayant quelque caractère de certitude n'a encore été tentée; elle est d'ailleurs fort difficile, et M. Neymarck, dans le travail que nous venons de citer, n'avance aucun chiffre. Il semble, toutefois, que si l'on additionne les emprunts des départements, des communes et des chambres de commerce d'Algérie ; les obligations tunisiennes, les sommes dépensées par les sociétés concessionnaires de travaux publics en Tunisie; les emprunts de l'Indo-Chine et de Madagascar ; les chemins de fer algériens et tunisiens, ceux du Sénégal, de la Réunion, d'Obock et de la Cochinchine ; les actions de la Banque de l'Algérie, des cinq banques coloniales et de la Banque de l'Indo-Chine possédées par des métropoUtains ; les actions et obligations des compagnies coloniales de navigation ; les titres de diverses affaires secondaires ; enfin, les actions et obligations des entreprises particulières de tout genre, maisons de commerce et de banque, compagnies de plantations, de mines et autres, sans négliger les nouvelles sociétés congolaises et malgaches, on doit arriver à un total assez voisin de i milliard 55o millions.

C'est là, on en conviendra, un chiffre médiocre.

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vu l'étendue de notre domaine colonial et l'ancienneté, du moins relative, de certaines de ses provinces ^ surtout si l'on considère que les neuf dixièmes au moins des éléments qui le composent sont fournis par des capitaux, soit empruntés ou garantis par l'État, les départements, les communes et les gouvernements coloniaux, soit engagés dans des entreprises subventionnées ou privilégiées , et oflFrant ainsi aux rentiers une sécurité particulière. Il est vrai, d'autre part, — et il est à peine besoin de le dire, — que ce chiffre de un milliard 55o millions ne comprend pas l'intégralité des capitaux métropolitains employés dans les colonies. Il représente seulement les « valeurs mobilières » , c'est-à-dire les actions ou obligations des sociétés anonymes ou en commandite connues par le fisc, de même, d'ailleurs, que les 20 milliards cités plus haut ne représentent pas l'intégralité des capitaux français employés dans, les emprunts et dans toutes les entreprises agricoles, industrielles, commerciales ou financières de l'étranger. Un grand nombre de nos compatriotes, en effet, les uns isolément, les autres associés, mais sous un régime légal qui ne comporte pas la déclaration, — telles les sociétés en nom collectif ou en participation, — ont engagé tout ou partie de leur fortune dans nos provinces d'outre-mer comme colons, planteurs, commerçants, industriels, tandis que d'autres y ont fait, notamment en Algérie-Tunisie, des prêts hypothécaires importants. Il est impossible d'évaluer les sommes ainsi portées au dehors.

SITUATION PRÉSENTE DE NOS COLONIES l5

Un fait toutefois est certain, indiscutable, et passe les chiffres, si Ton peut ainsi parler, c'est que les capitaux français ne se sont pas portés jusqu'ici assez abondamment dans nos colonies pour en assurer le développement rationnel et normal. Partout les mêmes constatations s'imposent : en Algérie, non seulement, il n'est pas venu assez de colons mais les colons qui s'y sont établis ne possédaient pas assez d'argent ; les métropolitains ont hésité à envoyer leurs fonds dans le pays ; ils ne lui ont pas fait confiance. Sur la côte occidentale d'Afrique, du Sénégal au Niger, où le commerce français fréquente cependant depuis plusieurs siècles, les maisons anglaises sont plus nombreuses et peut-être plus riches que les nôtres ; dans ces dix dernières années, si nos négociants paraissent avoir gagné du terrain, les Allemands, eux aussi, ont fait des progrès et les Belges sont apparus, qui semblent disposés à prendre une grande place. Dans la région du Gabon-Congo, hier, avant la constitution des sociétés congolaises, — dont une grosse part du capital est d'ailleurs faite par les Belges, — on évaluait que les étrangers faisaient les huit dixièmes du commerce et ne laissaient aux Français que deux dixièmes. En Cochinchine, et plus encore au Cambodge et en Annam, les initiatives se comptent. Au Tonkin, — province pour laquelle cependant nos colons et nos capitalistes montrent une certaine préférence, — les exploitations agricoles de quelque importance ne dépassent pas la soixantaine. En Nouvelle-Calédonie, l'exploitation des mines de nickel,

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de cuivre, de fer, de cobalt, de chrome est à peine entreprise et vingt grandes compagnies minières pourraient amplement y exercer leur activité. A la Guyane, les capitaux ne font point seulement défaut à la terre, mais aussi aux mines d'or dont beaucoup, d'une richesse pourtant certaine, demeurent inexploitées.

Il convient, certes, d'ajouter, — et on le verra au cours de cette étude, — que les capitalistes français commencent depuis quelques années à donner plus d'attention aux affaires coloniales. La faveur dont jouit le Tonkin, la fondation des sociétés du Congo en témoignent notamment. Le tableau résumé que nous venons de présenter n'en reste pas moins exact.

La France cependant est riche et ne cesse de s'enrichir. Sa fortune croît, du fait de l'épargne, d'environ I milliard 5oo millions par an. L'argent y est abondant, presque sans emploi, puisque les sommes libres, déposées dans les banques, ne représentent pas moins de i milliard 278 millions*; d'autre part, les dépôts faits dans les caisses d'épargne atteignent 4 milliards 3oo millions.

Comment, dans de pareilles conditions, l'argent se porte-t-il si peu vers nos colonies? C'est, d'abord, que le capitaliste français est prudent jusqu'à la timidité et aussi moins « malin » qu'on ne le juge : les affaires coloniales l'effrayent; elles ne cessent pas de lui paraître nouvelles ; l'Afrique est toujours loin, l'Asie plus loin encore ! C'est ensuite, et surtout,

r; Nkymarck. Le Rentier, du 37 avril 1899.

NOS CAPITAUX Ey RUSSIE IJ

que le gouvernement, par une abstention dont on appréciera plus loin les conséquences, n'a rien fait jusqu'à ce jour pour attirer l'argent dans nos provinces d'outre mer. Il n'a su, ni offrir aux rentiers des valeurs coloniales à revenu fixe, ni les inciter à s'engager dans des entreprises commerciales et agricoles, susceptibles de donner presque certainement de beaux profits,

Dès lors, nos capitalistes sont, en quelque sorte, dans l'obligation, lorsque les emplois leur manquent en France, de rechercher les affaires étrangères, bien que celles-ci leur aient souvent occasionné de grosses pertes et ne leur assurent qu'une rémunération de moins en moins élevée. A certains jours, ils spéculent et engagent légèrement, — pour citer leur dernière folie, — un milliard et demi dans les mines d'or du Transvaal. A d'autres époques, ils préfèrent des placements sûrs à faible revenu, par exemple dans les fonds d'État ou les chemins de fer. Ils vont alors, suivant les moments, s'inspirant de considérations tour à tour économiques, politiques ou sentimentales, en Autriche, en Italie, en Espagne, en Portugal, en Russie. C'est dire l'histoire d'hier et celle de ce jour, que de rappeler le grand exode des capitaux français vers ce dernier pays. Il a commencé il y a une douzaine d'années, et l'on évalue à 6 milliards au moins les sommes placées par nos compatriotes en Russie, soit 5 milliards dans les fonds d'État, I milliard dans les entreprises privées. Grâce à nous, le gouvernement du tzar a converti ses anciens

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emprunts, racheté des lignes de chemins de fer, construit de nouvelles voies , fondu des canons , augmenté sa flotte, entrepris le Transsibérien qui mettra sous sa main la capitale de la Chine ; grâce à nous encore, les mines de l'Oural sont fouillées ; des hauts fourneaux s'allument sur les bords du Donetz et du Don; des industries se créent en plusieurs régions qui, peu à peu, permettront au pays de se suffire à lui-même... Pendant ce temps nos colonies restent inexploitées.

Ainsi, tandis que nos colons vont en Amérique, nos capitaux vont en Russie !

Ici encore se pose une interrogation : les Français sont riches, mais seraient-ils incapables de porter leur argent dans leurs colonies? incapables de les mettre en valeur? Non, certes; et l'on retrouvera la question des « capitaux aux colonies », après avoir traité celles des « colons aux colonies ».

On voit donc l'ordre qui sera suivi dans cette étude : les colons et les principales conditions de leur établissement; — les capitaux, et leur emploi dans les travaux publics, — dans les compagnies privilégiées de commerce et d'exploitation, — dans les banques ; — enfin, le régime douanier, dont l'importance toujours grande dans la vie économique d'un j)ouplc est considérable, lorsqu'il s'agit d'assurer le développement des pays neufs.

Mais, avant d'aborder notre sujet, nous voudrions expliquer en quelques lignes, — justifier s'il était

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