L'exploration collective des services publics
Directeur : Th. RuySSEN Professeur à la Faculté des lettres de l'Université de Bordeaux.
Comme toutes les sciences pratiques, la sociologie appliquée a devancé de beaucoup la sociologie pure. Celle-ci n'a revêtu une forme scientifique qu'à daterde la philosophie positive d'Auo'uste Comte. Au contraire, de toutes les techniques humaines, la technique sociale est certainement l'une des plus anciennes. Certains problèmes pratiques, en effet, — organisation familiale et politique, défense sociale, sort des faibles, éducation, — se sont imposés de tout temps aux hommes vivant en société, et l'on peut dire qu'une certaine sociologie appliquée s'est constituée partout où, réagissant contre l'empirisme instinctif des premières civilisations, des hommes réfléchis ont tenté d'appliquer à la conduite de la vie commune des conceptions systématiques. Or on sait de reste que pareilles conceptions, — les croyances religieuses par exemple, — ont inspiré les réformateurs de la vie en société bien avant l'avènement des méthodes et des théories propres à la sociologie scientifique. C'est ainsi que les essais de réforme pédagogique et les revendications sociales ont devancé de bien des siècles la psychologie de l'enfant et les théories sur le capitalisme et le salariat.
Une bibliothèque de sociologie appliquée mériterait donc de trouver place dans une Encyclopédie des sciences pra- Les Régies municipales. -^
Il ENCYCLOPEDIE SCIENTIFIQUE
tiques, quand bien même le génie d'Auguste Comte n'eût pas jeté les bases de la sociologie pure. Mais est-ce à dire que la constitution d'une sociologie théorique soit indifférente à l'établissement de la sociologie appliquée ? Tant s'en faut. Toute technique reçoit de la théorie correspondante un enseignement raisonné sur les fins qu'elle peut atteindre et sur les moyens qu'elle peut adapter à ces fins. Dès à présent, et de si récente date que soit la sociologie pure, on comprend qu'on ne peut plus aborder, par exemple, le problème de la défense sociale sans avoir étudié celui de la sélection sociale ; celui des rapports des sexes sans connaître l'évolution de la femme dans l'histoire ; celui de la socialisation du travail, sans avoir défini la nature de la division du travail social ; celui de l'organisation de la vie internationale, sans avoir délimité la fonction du groupe national dans la société humaine.
11 importe^, toutefois, de se garder dune illusion. Les applications sociales ne découlent pas directement de la science des sociétés comme l'art du teinturier dérive de la science du chimiste, ou l'arpentage de la géométrie. A la connaissance des faits sociaux et de leurs lois se mêle toujours, pour guider le technicien, la conception de certaines « fins» désirables, de certaines « valeurs » à réaliser. Ce qui fait paraître ces fins désirables, ces valeurs dignes d'être réalisées, ce n'est pas la connaissance des statistiques les mieux établies ni des lois les plus rigoureuses, c'est un système général de croyances, religieuses ou philosophiques sur le « mieux être », ou, pour reprendre les termes traditionnels, sur le « bien », sur le « devoir », sur le <( progrès ». Sans doute l'existence de faits sociaux régis par des lois définies impose aux théoriciens de l'action des conditions, des limites, grâce auxquelles les programmes proposés par les uns et les autres, en des circonstances données, ne différeront pas autant que diffèrent les postulats théoriques dont procèdent ces programmes. C'est ainsi qu'on voit aujourd'hui des chrétiens sociaux reprendre à leur compte, en matière de prévoyance, d'organisation du travail, de rapports des sexes, des articles de programmes socialistes dont l'inspiration n'est rien moins que chrétienne. Il n'en est pas moins vrai que, dans le détail, un disciple de
KNCVCLOPEniE SCIENTIFIQUE III
Stuart Mill ou de Karl Marx ne pourra jamais s'entendre pleinement avec un disciple authentique de lEvang-ile.
Nous ne croyons donc pas. en dépit de théories récentes, que la morale soit près de se résorber dans la a science des mœurs », ni. par suite, la sociologie appliquée dans la sociologie pure. Les postulats moraux adoptés par les techniciens de l'action sociale ne peuvent manquer d'imprimer leur caractère aux proirrammes systématiques qui règlent cette action. Aussi ne s'étonncra-t-on pas si Ton trouve, entre les volumes qui constituent cette Bibliothèque, des divergences théoriques qu'il a paru impossible et sans intérêt d'éviter. Préoccupé d'apporter aux principaux problèmes sociaux de l'heure présente des solutions positives, chaque auteur est responsable des principes philosophiques qui animent sa démonstration et commandent ses conclusions. On s'est seulement attaché à ne répartir la tâche qu'entre des collaborateurs très informés de l'état actuel des questions et également inspirés d'un haut souci de probité scientifique.
Deux mots encore pour justifier la division qu'on a adoptée entre les volumes de la bibliothèque de Sociologie appliquée. Il n'était pas aisé de distinguer nettement des modes d'activité dont beaucoup se tiennent étroitement entre eux. Où s'arrête au juste la « défense sociale » ? Le problème des rapports de l'individu et de l'Etat ne rentre-t-il pas, à certains égards, dans celui de l'organisation politique, et réciproquement '! Celui de loraranisation des services publics dans celui de la socialisation du travail?
On ne s'est pas dissimulé ces difficultés et on n'a pas prétendu les surmonter. Comme toute classification de choses orsraniquement liées entre elles, celle qu'on propose contient une part d'arbitraire. Il a paru, toutefois, qu'on pouvait distinguer, dans l'activité sociale, deux grands aspects, qui correspondent assez bien à deux fonctions essentielles de la vie : la réaction et l'action, la résistance et l'attaque, la défense et la conquête. Toute société, pour vivre^ doit se défendre, non