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L'exploration des ruines d'Antinoë et la découverte d'un temple de Ramsès II enclos dans l'enceinte de la ville d'Hadrien

De (ous les mythes antiques, nul, plus que celui dlsis, n’a laissé dans l'histoire des religions de traces profondes et durables. Né en Égypte avec la religion pharaonique, nous le voyons s’acclimater à Athènes et à Rome au temps de la conquête latine, pénétrer en Gaule et en Germanie à sa suite et mettre partout l’empreinte de son passage et de ses progrès.

A ce litre, une place à part lui a été réservée au .Musée Guimel, et lors d’un récent voyage fait en Égypte, M. Guimet — qui depuis plus de trente ans s’est appliqué à rassembler des documents relatifs à cette diffusion du vieux culte égyptien en Occident 1 — s’entendit avec la Direction du Service des antiquités pour opérer des fouilles à Antinoë, espérant trouver là, plus qu’ailleurs, des monuments d’époque romaine, capables d’éclairer la manière dont se fil la transition du rite antique au rite gréco-latin. Les antiquités de cet ordre, mises à jour par l’exploration actuellement en cours, ont pris rang depuis peu dans les vitrines du Musée ; mais, l’intérêt de ces travaux est surtout dans la découverte d’un temple du temps des Ramsès.

Au mois de mars 1896, le Service des fouilles du Musée entreprenait le sondage méthodique des ruines de la célèbre ville. Certes, la tâche semblait ardue; et de tous les problèmes religieux, aucun ne paraissait

1. E. Guimet, L'Isis romaine (Extrait des Comptes rendus de l’Académie des inscriptions et belles-lettres).

devoir rester plus difficile à résoudre, tant la cité d’Hadrien eut à souffrir de dévastations successives, et tant ses monuments furent à diverses époques saccagés, mutilés et dispersés. Un premier résultat des travaux engagés vint donner un heureux démenti à cette appréhension préconçue. Un temple entier, daté du règne de Ramsès II, et dont l’existence n’avait été signalée ni par les voyageurs d'autrefois, ni par la Commission d'Egypte qui, au commencement de notre siècle, tenta un dégagement partiel de la vieille cité, ni par les savants qui depuis cette époque se sont succédé en Egypte, sortit soudain du linceul de décombres et de sables où, depuis plus de quatorze siècles, il gisait oublié et ignoré. Et les tableaux dont sont couverts ses murs et ses colonnes nous racontent l’histoire d’une capitale ancêtre d’Antinoë, si totalement inconnue, que jusqu’au souvenir s’en était perdu; et que l’opinion s’était établie qu’il ne fallait rien chercher au delà de la fondation de la métropole hadrienne qui, bâtie d’un seul coup, n’avait été jamais qu’un monument commémoratif immense, élevé par l’empereur romain à son favori.

Les circonstances qui entourèrent la mort de celui-ci sont trop connues, pour qu’il soit besoin de les rapporter. Chacun sait que, sur la foi de l’oracle qui condamnait le maître de Rome à mourir, si son ami le plus cher ne s’offrait lui-même en victime au destin, il se précipita au Nil. Mais, si le fait est certain, l’histoire de la ville bâtie par Hadrien, pour en perpétuer le souvenir, appartient au domaine de la légende. Touristes anciens et Pères de l’Eglise l’exposèrent à leur manière; les uns avec des élans d’admiration enthousiaste, les autres avec des cris d’implacable malédiction. Tous, incapables de comprendre quoi que ce fût aux idées de l’Égypte antique, ne virent en elle qu’une cité hellénique, qu'ils glorifièrent ou anathémalisèrent de confiance, sans songer un seul instant à contrôler les récits fabuleux dont la renommée l’entourait. Grecs d’origine, rien n’existait pour eux, qui ne rappelât l’IIellade; jusqu’aux dieux du panthéon pharaonique se trouvaient par eux assimilés aux dieux de l’Olympe. Un temple d’Amon, d’Horus, de Thot, d’Isis ou d’Hathor, n’était autre qu’un sanctuaire où Zeus, Poséidon, Hermès, Déméter ou Aphrodite recevaient l’hommage selon les préceptes de la doctrine égyptienne; et à celte frontière incertaine, où la civilisation romaine se fondait dans celle des peuples

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orientaux qu’elle s’assimilait, tous les symboles des deux cycles divins en arrivaient à se substituer les uns aux autres; à s’allier et à s’unir, pour former un type unique, où se concentraient les divers mythes; et où des deux groupes de dieux s’identifiaient les personnalités. Quoi d’étonnant alors, si ces voyageurs et ces Pères de l’Église ne firent aucune distinction entre les monuments nationaux de l’Égypte et ceux de la fondation hadrienne, et englobèrent le tout dans la même louange, ou la même réprobation.

Mais si les causes de cette ignorance des anciens s’établissent d’une manière irréfutable; s'il est facile de démontrerpourquoi sont restées toujours confuses les indications qu’ils nous ont données, quelles raisons plausibles fournir de l’impuissance de la science moderne à éclairer le mystère dont les ruines d’Antinoë étaient restées enveloppées jusqu’ici? Quoique fort complexes, elles se dégagent cependant de l’ensemble des faits et s’enchaînent dans un ordre parfaitement logique; pour les établir d’une manière probante, il faut remonter à leur point de départ : la destruction d’Antinoë.

Quand le christianisme eut pénétré eu Égypte et que commença l’ère de la persécution dioclétienne, Anlinoë, devenue capitale de la Thébaïde, servit de résidence aux représentants de l’autorité romaine; ce fut là que siégea le gouverneur des provinces du sud, Arien, en qui les Coptes croyaient voir leur plus cruel ennemi. Il était donc tout naturel que leur haine rejaillit en grande partie sur la cité hadrienne, considérée par eux comme le foyer par excellence de l’idolâtrie; et que les cérémonies des cultes anciens, qu’on y célébrait en grande pompe, leur apparussent comme autant d’opérations magiques, destinées à évoquer la puissance de Satan. Aussi, moines et anachorètes n’eurent-ils jamais assez d’anathèmes à lui jeter. Saint Épiphane avait fulminé contre la procession de la barque promenée dans le grand temple, et les effigies conservées au fond des sanctuaires. Ses adeptes firent plus, et bien avant la publication du rescrit de Théodose, la saccagèrent de fond en comble, et la transformèrent en une carrière, où chacun vint puiser les matériaux de nouvelles constructions. De la resplendissante capitale, il ne resta bientôt plus qu'un monceau de décombres; sur les murs écroulés le sable s’amassa, formant comme

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autant de collines; tandis que les alentours des grands édifices qui, bâtis en gros blocs de calcaire et de granit, étaient restés à peu près debout, devinrent l’entrepôt des immondices des villages voisins. Puis, des verreries et des poteries, fort nombreuses dans cette région, les comblèrent de leurs scories; insensiblement, l’accumulation de celles-ci atteignit à son tour les faîtages; et sur eux aussi, le désert s’étendit comme il avait lait sur le reste de la cité. Avec cette disparition, l’oubli vint, le nom d’Anlinoë fit place à celui d’un misérable village arabe, Sc/iei/ch-Abadeh, accroupi à la lisière des ruines; et des merveilles d’autrefois, jusqu’à la tradition se perdit. Le culte rendu à Antinous avail-ilété romain ou égyptien, le temple qui lui avait servi décadré, consacré au dieux de l’Olympe ou du panthéon pharaonique? Toutes ces questions restaient sans réponse, chacun les tranchait à sa manière, empruntant à quelque passage obscur des auteurs classiques ou des Pères de l’Église la confirmation du système qu’il avait choisi. Mais nul ne songea un instant à interroger les vestiges de cette grandeur éteinte, et à leur demander le mot de l’énigme dont ils avaient gardé le secret.

Cet étal de choses dura jusqu’à la fin du siècle dernier; et la première tentative faite vers la recherche delà vérité fut l’œuvre de la Commission d'Éfjypte. Mais imbue de l’engouement d’alors pour l’antiquité gréco-romaine, elle s’enthousiasma pour les monuments classiques mis à jour par son exploration : deux temples, un arc de triomphe, un cirque, un hippodrome et des bains. Pas un instant elle 11e se demanda si, par delà celle eftlorescence, une autre s’était manifestée; si la métropole d’Iladrien s’était substituée à une ville antique, ou même plus simplement adossée à elle. Qu’importaient des édifices où, malgré toute la bonne volonté possible, il était si mal aisé de reconnaître l’empreinte d’Athènes ou de Rome, alors que tant d’autres de la décadence latine étaient là, comme autant de témoins de l’une des périodes les plus romanesques de l’histoire des empereurs? L’on se contenta de copier religieusement l’arc et l’hippodrome, pour en comparer les proportions à celles des arcs et des hippodromes d’Italie; et si nous sommes autorisés à nous étonner de quelque chose, c’est que ces monuments li aient été qu’incomplèlemenl dégagés et étudiés.

Les préoccupations politiques du moment furent sans doute la cause de

L’EXPLORATION DES RUINES D’ANTINOE

cet abandon; etla Commission rentrée en France, l’oubli se Fit de nouveau autour d’Antinoë. Puis, le contre-coup de tous ces événements déchaîna sur elle un nouveau désastre; Méhémet-Aly et ses successeurs, intronisés en qualité de souverains indépendants, voulurent prendre rang comme princes constructeurs. Seulement, loin de se donner la peine d’extraire la pierre de la carrière, ils trouvèrent plus commode de l’arracher toute taillée aux murs des cités antiques. Une usine bâtie à Rodah absorba, à elle seule, la majeure partie des temples d’Antinoüs, l’arc de triomphe et l’hippodrome. Le cirque devint l’emplacement des fours à chaux où toutes les pierres tendres vinrent se calciner, pour servir àla fabrication des mortiers, si bien que, peu à peu, tout ce qui dépassait l’arasement des déblais commencés disparut, comme autrefois, après les premières dévastations systématiques ; et de même encore chaque année, les sables chassés parle vent s’étendirent, couvrant la trace des déprédations récentes, et ne laissant de cet ensemble de monuments où venait un instant de revivre la légende antinoïle qu’un souvenir lointain et confus. Personne ne songea plus à elle, personne n’entreprit d’en fouiller l’enceinte; seuls, les paysans des environs vinrent y chercher un peu de celte poussière des villes, salpêlrée par l’inondation, le sebakh qui leur sert d’engrais. Au hasard de cette exploitation, quelques pierres sortirent encore, qu’ils s'empressèrent de s’approprier pour servir à la consolidation de leurs cabanes; et sur une grande place située à l’entrecroisement de deux avenues, une vasque brisée, trop lourde pour être aisément transportée, demeura comme le dernier témoin de ce dernier vandalisme; tandis qu’ailleitrs, quelques fûts de colonne, débarrassés de leur suaire de sable, sortaient soudain de leurs tombeaux.

Au milieu de ce chaos sans nom, il est relativement facile pourtant de reconnaître les dispositions générales du plan de la ville hadrienne. Bâtie sur la rive droite du Nil, au bord même du fleuve, en plein cœur du nome d’IIermopolis, son enceinte décrit un parallélogramme donnant un développement de plus de 5 kilomètres et englobant une superficie de plus de 1,500,000 mètres carrés. L’arc de triomphe y donnait accès du côté des quais; deux longues avenues s’entrecoupant à angle droit la refendaient de l’ouest à l’est et du nord au sud, bordées de portiques à colonnes corinthiennes, dont quelques chapiteaux servent encore de bancs Ann. G. 2

aux

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portes des huttes de Schei/h-Abadeh. Les édiiices religieux occupaient les portions de la ville les plus rapprochées du Nil. Là, dans l’espace compris entre la rive et l’avenue qui lui est parallèle, trois temples grecs environnés d'autant de reposoirs et de chapelles se reparlissaient, irrégulièrement distribués. Le cirque s’élevait en amont du fleuve, tandis qu’à l’extrémité delà voie perpendiculaire à celui-ci, de vastes édifices romains, qui furent peut-être le forum et le théâtre, se pressaient en groupe compacts de colonnades de granit. L’hippodrome rejeté au dehors de l'enceinte s’étendait au pied de la montagne, à l’entrée d’une vallée tortueuse, Vouady Ghamous , montant vers les plateaux de la chaîne arabique. D’autres voies, de largeur différente, recoupaient les principaux quartiers, ornées à leur intersection de fontaines, de statues et de monuments votifs. Tout en un mot dans ce plan est conforme à la tradition représentant Antinoë comme une cité purement latine, surgie comme par enchantement à un ordre de l’empereur.

Néanmoins, une première question se posait au début de l’exploration entreprise par le Musée pour arriver à préciser la nature du mythe antinoïte. Était-il possible de retrouver, par delà la fondation de la ville hadrienne, le souvenir d'une ville plus antique ; si oui, quel avait été le roi fondateur, et dans cet infini qui est celui de l’Égypte ancienne, n’avail-il été qu'un continuateur? Quel était le nom de cette ville, dont toute trace semblait perdue; subsistait-il encore quelques-uns de ses monuments, et s’il en était ainsi ; quelques liens inexpliqués les rattachaient-ils à celle bâtie par Hadrien ?

Les investigations poussées de ce côté arrivèrent du premier coup à un résultat décisif. Oui, une ville antique enclose dans l’enceinte de la ville romaine existait; oui des édifices dont la présence avait échappé à la Commission d'Egypte s’y dressaient, qui donnaient le nom du fondateur de la cité antique ; oui, un lien mystérieux allait tout à coup éclairer d’un jour nouveau la fondation d’Hadrien. Le plus ancien quartier de la ville trouvé, l’on découvrait bientôt un temple égyptien, bâti par Ramès II, le Sésoslris des Grecs, en pleine période de la conquête asiatique, alors que maîtresse de tout le pays compris entre l’Euphrate et l’Oronte, l’Égypte atteignait à l’apogée de sa splendeur. Comme une autre Pompeï, une capitale plia-

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raonique ressuscitait de ses cendres, dont il était aisé de suivre les rues, de parcourir les avenues, de visiter les carrefours. Chaque maison, à moitié debout, s’ouvrait au passage, avec sa cour, ses chambres réparties à son pourtour et ses escaliers étroits. Au centre de ce quartier, la basilique de Ramsès avait ses murs et ses colonnes debout; l’édifice était intact, à la toiture près; des bas-reliefs et des inscriptions tapissaient toutes les surfaces, et y réapparaissaient tout à coup, pour raconter en détail l’histoire de ce passé lointain.

L’ordonnance du temple de Ramsès II est celle de toutes les basiliques de l’Egypte antique. Au devant, s’élevaient deux hautes tours prismatiques, deux pylônes, qui ont à peu près disparu. Au delà, une cour s’étend, large de 60 mètres, profonde de 90, entourée sur trois de ses côtés par un portique à colonnes loliformes. L’hypostyle en occupe tout le fond, avec sa nef centrale et ses bas-côtés. Plus loin encore, s’ouvrait le sanctuaire, précédé de la salle des offertoires et entouré des diverses salles, désignées aujourd’hui sous le nom de chambres du mystère, et dont chacune est l’image de l’un des cantons du ciel. La première de ces deux divisions figure le monde extérieur, tel que l’ Égyptien se le représentait ; la seconde, le monde invisible, la demeure des dieux qui, pour lui, n’était qu’un double du monde réel.

Actuellement, les portiques de la cour et la moitié de l’hypostyle sont dégagés, montrant les tableaux dont leurs colonnades sont couvertes. Les sculptures sont du meilleur style et rappellent de près celles des grands monuments de Thèbes et d’Abydos. Dans chacun de ces tableaux, Ramsès apparaît procédant aux divers exercices sacerdotaux dont il se trouvait revêtu, considéré comme fils delà divinité, intermédiaire direct entre son père et l’homme. Mais, par une anomalie singulière en apparence, cette divinité n’est plus celle que nous montrent ailleurs les autres monuments. Pour en connaître les causes, il est indispensable de se représenter ce qu’était alors le culte égyptien, et ceci entraîne une digression un peu longue peut-être, mais indispensable à la compréhension de l’importance qu’il convient d’y attacher.

Les cultes primitifs de l’Égypte avaient été locaux, géographiques en quelque sorte, variant d’une province à l’autre ; ici funéraires, là solaires,

ailleurs élémentaires, sans qu'aucun lien les réunit entre eux. A Memphis et dans tout le Delta, prévalaient les divinités mortuaires; à Thèbes et dans tout le sud, les dieux de lumière ; et un peu partout, dans l’une et l’autre des deux moitiés de l’empire, quelques localités reculées ne cessaient d’entourer d'une vénération spéciale les forces occultes de la nature et les éléments. Mais, relégués au second plan, ces derniers cultes n’étaient plus déjà que des ressouvenirs de rites plus antiques, et laissaient en présence les deux grandes fractions rivales de la croyance pharaonique, la religion du nord et la religion du sud; celle de Set, Soutek, de l’ombre et de la région funèbre, et celle d’Amon, d’Horus, de lalumiàre et de la résurrection.

L’invasion de la Basse-Égypte par les nomades d’Asie bouleversa tout à coup cet état de choses séculaires ; et quand l’Égypte délivrée du joug des Rois Pasteurs — les Hyksos des historiens grecs — eut recouvré son indépendance, après une guerre de deux cents ans soutenue contre eux par les princes de Thèbes, ceux-ci, du rang de feudalaires qu’ils avaient occupé à l’époque de la monarchie memphite, devinrent les maîtres absolus du pays. Celte longue lutte n’avait pas été une guerre nationale, au sens où nous l’entendons, ce sentiment était inconnu à l’époque antique. Fortement installés dans le Delta, les Pasteurs avaient adopté les cultes établis; et la rivalité des cultes du sud s’était trouvée légitimée de ce fait. Les princes thébains avaient agi; ils n’avaient été toutefois que les instruments des prêtres d’Amon, qui seuls pourvoyaient à tous les besoins de la campagne, fournissant les recrues, prêchant la guerre sainte, aidant les princes de leur influence et de leurs trésors. An jour de la victoire finale, c’était leur dieu qui triomphait de l’ennemi, et par contre coup des dieux de la Basse- Ëgypte. Aussi, reconnaissance d’une part, intérêt de l’autre, les nouveaux pharaons, une fois couronnés par eux « rois du midi et du nord », ainsi que disent les textes, mirent-ils leur autorité à leur service, pour ramener les cultes locaux des différentes provinces à un culte unique, celui de l’Amon thébain. Sans doute, chaque ville conserva plus ou moins ses dieux, on ne les fondit pas moins tous eu un panthéon, dont Amon fut le chef suprême; et dès lors, le souverain prit invariablement le litre de fils d’Amon Râ. La subtilité des théologiens alla même jusqu’à établir la filiation des différents dieux, par rapport à ce maître suprême; et lorsque le degré de parenté

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fui trop dificile à préciser, l’on s’en tira en faisant de l’intrus l’une de ses manifestations. Partout et toujours Amon fut nommé en tête de la liste; et dans les litanies solaires, régulièrement qualifié de « dieu grand, dieu un, seigneur de tous les dieux ». ,

A Antinoë, il n’en est pas ainsi; les cultes du nord triomphent. Amon disparait ou presque, et les dieux et les déesses auxquels le pharaon s’adresse ne sont que ses descendants ou ses manifestations. C’est Sokhar- Assar, c’est Horus, c’est Horkhouti, c’est Anhour, c’est Toûm, c’est Isis, c’est Halhor, c’est Iousàas. Comment expliquer une pareille infraction à la loi religieuse? Les causes en sont fort naturelles; voici pourquoi.

Au temps des légendes, alors que l'Égypte était, selon la croyance admise, gouvernée par les dynasties divines, le site où s’élève Antinoë avait été le théâtre de l’un des épisodes les plus fameux de l’histoire sacrée : la victoire remportée par Ilorus sur Set.

Les deux fils de Râ, troisième souverain de cette lignée fabuleuse, Osiris et Set, s’étaient disputé le trône de leur père, et Set, principe du mal et des ténèbres, vainqueur d’Osiris, le dieu bon, avait mis à mort son rival, dépecé son corps et semé ses membres sur les chemins. Isis et Nephthys, leurs sœurs, avaient alors parcouru l’Égypte entière, ramassé les débris du cadavre; et Rà, touché de leur peine, avait ressuscité sou fils et l’avait rappelé près de lui. Mais un fils posthume du dieu mort, Horus, grandi dans une province du sud dont il est gouverneur, se « dresse enfin en vengeur de son père », rassemble une armée considérable, et l’an 363 de son règne descend le cours du Nil et vient livrer combat à Set. Les textes religieux nous ont conservé tous les détails de celte mémorable campagne. Horus est secondé par son premier ministre Thot, qui remplit en même temps la charge de généralissime et d’historiographe du souverain. Après maintes marches et contremarches savantes, maintes batailles livrées avec d’inégales chances, l’action décisive s’engage sur la rive du Nil, en face d’Anlinoë, et cette fois, Horus est vainqueur. Sur le champ de cette bataille s’était élevée alors la ville de Chemounou, ^-[U- la ville des huit dieux, distante d’une demi-lieue à peine de la moderne Rodah; et tout naturellement, Horus et son cycle de dieux éponymes y avaient été adorés. Thot, dont la sagesse et l’habileté avaient décidé du sort du combat, était pour celle

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raison devenu le protecteur de la région; les principaux temples de la ville avaient été placés sous son vocable, si bien qu’à l'époque même du culte d’Amon, la dévotion du fidèle lui donnait encore le pas sur le culte officiel. Pour toutes ces raisons dogmatiques, Ramsès II se trouvait donc forcément obligé de se plier aux traditions locales et, parvenu au seuil des Lieux Saints, d’oublier ses préférences. L’épopée de son propre dieu se trouvait d’ailleurs consacrée par ces pieuses légendes; et le triomphe d'Horus, descendant d’Amon Rà, consacrait la puissance de celui-ci. Horus, vengeur de son père, l’était du même coup de son aïeul. C’était grâce à lui qu’il avait vaincu, grâce à lui qu’avaient prévalu les principes de lumière et de vie; et le cycle divin formant son entourage se trouvait participer à celle protection. Isis, sa mère; Ilalhor, son épouse; Ilorkhou li , son fils; Iousàas, Tliot. Ainsi s’établissait la descendance triomphante d’Amon, et comme l’ Égyptien est avant tout un méticuleux formaliste, il suffisait qu’Amon fût nommé une seule fois, pour que tout l'hommage rendu à ses manifestations, si lointaines fussent-elles, put être rapporté à lui. Ramsès II, en roi habile, n’avait garde de l’oublier. Il respecta religieusement les rites des temples de Chemounou et se contenta d’y introduire timidement les noms de la triade thébaine. Ainsi en règle avec sa conscience, et surtout avec les prêtres d’Amon, le reste lui importait peu.

Ce scrupule du grand roi, si intéressant pour l’histoire religieuse, l’est encore plus en ce qui touche à celle d’Antinoë ; et prêle un tout nouvel aspect tà la fondation hadrienne. Car, tandis qu’à Chemounou, Horus et Tliot occupent la principale place, à Antinoë, Ilalhor, Horkhouli et la déesse Iousàas arrivent en premier rang. Or, Iousàas, déesse primitive de An, — lléliopolis, — et llatlior portent le titre de régentes d’Héliopolis, ce qui se lit Henti-nou-An, V7 ^ ^ dont le nom d’Anlinoë semble n’êlre qu’une transcription. Et de suite, une question se pose. L'empereur romain n’a-t-il adossé sa ville commémorative à la vieille cité ramesside, que pour trouver dans le panthéon de l’Égypte antique une protectrice à Antinous?

Le supposer serait admettre, a priori, qu’Antinoüs fut vénéré selon le rite égyptien Réservons la question pour l’aborder tout à l’heure, et admettons un instant qu’il faille la résoudre par l’affirmative. Nous retrouvons alors sous celle coïncidence de noms l’indice d’une étymologie cherchée.

L’EXPLORATION DES RUINES D’ANTINOE

lo

voulue, un véritable calembour, pareil à ceux dont fourmille l’histoire de l’Égypte au temps des anciens pharaons. Les emblèmes divins d’abord; l’oie, choisie comme symbole d’Amon, uniquement par ce que les deux noms se prononçaient d’une manière identique, bien que l’orthographe fût différente, nombre d’autres figures animales, vénérées au lieu et place des dieux pour les mêmes raisons. Puis, des jeux de mots, mêlés aux inscriptions des plus redoutables sanctuaires. Un exemple entre mille suffira à montrer jusqu’à quel point le goût en était inné chez l’Égyptien.

Dans le temple d’Amon générateur, érigé à Thèbes sous la XVIIIe dynastie, les bas-reliefs relatifs à la naissance d’Aménophis III occupent tout le mur est de la chapelle de Maut, épouse d’Amon, pour cette raison que la mère du souverain se nommait Maut-m-oua. Mais là ne s’arrêtait pas seulement le rapprochement cherché. Le nom de la reine prêtait à une sorte de charade, dont les artistes, d’accord en cela avec les théologiens, ne se sont pas fait faute. Le pharaon était pour l’Égyptien le fils du soleil, le soleil levant, l’aslre jeune, vainqueur comme Horus qui va apparaître et briller à l’horizon. D’autre part, le dogme se représentait le ciel à l’image de la terre. Un fleuve y coulait, sur lequel Amon naviguait, suivi de l’escadre des dieux. Enfin, la traduction du nom de Maut-m-oua est mot à mot « la mère en barque ». Du tout, l’on tira le parti suivant. — Dans un grand tableau, la mère royale est figurée assise sur un trône dressé au milieu d’une barque naviguant vers l’orient. Et les textes qui l’accompagnent donnent celte légende : « C’est Maut-m-oua , — la mère en barque; — * faisant aborder ce dieu beau, — son fils, — à la rive », c’est-à-dire enfantant le fils des dieux *.

Un exemple aussi typique nous autorise donc amplement à supposer qu’Hadrien ne choisit le voisinage de la ville de Ramsès, dont lousàas et Halhor Henii-nou-Ân étaient les rectrices, qu’atin d’assurer à son favori la protection des divinités d’Iléliopolis, sans se soucier un instant de consacrer la place d’où Anlinoüs se serait précipité au Nil. Reste à examiner ce qu’était le culte antinoïle; en attendant qu’une indication décisive soit fournie par les fouilles, il est permis, en procédant par induction, d’établir qu’il était égyptien et justifiait le calembour obtenu.

1. Al. Gayel, Le temple de Louxur ^ Mémoires de la Mission archéologique de France au Caire ).

L’empereur, en tant que souverain d’Égypte, était, de même qu'il en avait été autrefois, le grand pontife de la religion pharaonique : le fils d’Amon, l’élu de Rà. Dans les bas-reliefs des sanctuaires restaurés par lui, on le voit peint sous les traits hiératiques consacrés par l’usage, vêtu du costume et des attributs royaux, accomplissant les cérémonies des rites anciens; et dans les inscriptions courant en marge de ces scènes, les paroles mises dans sa bouche et dans celle des dieux ne diffèrent en rien de celles qu’on retrouve dans les vieux tableaux. Il présente l’encens, le feu, l’eau, les parfums; fait l’offrande aux dieux et déesses qui invariablement l’appellent leur fils. C’est là le trait caractéristique de l’indestructibililé de l’Egypte. Vaincue par tous les peuples étrangers, elle a toujours absorbé son vainqueur. Quand l’invasion assyrienne eut fait peser sur elle son lourd joug, les durs souverains des bords de l’Euphrate, les premiers, comprirent qu'ils ne seraient réellement les maîtres du pays qu’en conservant intacts ses croyances et ses usages; en un mot, qu’en recevant la loi de leurs nouveaux sujets. La Perse de Cambyse suivit la même ligne de conduite politique ; et quand la conquête grecque l’eut fait passer sous une domination occidentale, Alexandre, Philippe Arridhée et les Ptolémées en continuèrent la tradition. Reprise par les Romains, elle se perpétua jusqu’à la disparition de la religion antique, si bien que l’on peut, sans exagération, dire que le mythe d’Amon Rà s’imposa à tout le vieux monde, et en prima les cultes locaux.

En Égypte, Hadrien se trouvait donc obligé d’honorer ses morts selon le rite pharaonique. Aussi, lorsque, saint Épiphane s’élève contre les cérémonies du paganisme en usage à Anlinoë, dit-il expressément qu’Anlinotis avait sa barque sacrée, promenée solennement à certaines fêtes par un collège de prêtres, usage qui n’apparlint en propre qu’aux mystères des dieux égyptiens. Rapprochez de cela ce fait, que le temple de de Ramsès avait pour reclrice Iousâas Henti ?iou-Â?i\(\ue la déesse Halhor, souvent invoquée, porte le même titre; que les autres dieux auxquels le pharaon s’adresse, Toûm, Khépra, sont les dieux primitifs de An-, qu’enhn, la basilique de Ramsès fut, à l’époque antique, une chapelle funéraire, ainsi qu’en témoignent ses peintures, dont deux, celle du souten-dou et celle du nouler-rer hotep, l’offrande au mort et le retour à la vie de Eau-

L’EXPLORATION DES REINES D’ANTINOE

delà, se détachent au milieu de scènes funèbres où apparaissent tour à tour les dieux mortuaires, Phlat, Sékhel, Thot, Anhour, Toûm, Khépra, Sokhar- Assar, seigneur du Sarcophage; Isis et Hathor-Néhmal; mille probabilités en fonlle cadre où cette procession se déroulait, le sanctuaire où était célébré l’office funèbre. Qu’à côté de ce sanctuaire, des temples consacrés aux dieux de l’Olympe s’élevassent; que Grecs et Romains y rendissent hommage à leur façon à Antinoüs, c’est fort possible, probable même, rien ne s’oppose à cela. Le point essentiel n’en reste pas moins établi, le rite officiel était conforme à la tradition du pays.

S’il en fut effectivement ainsi, il s’ensuivrait qu’Antinoüs, enterré selon les préceptes du rite égyptien, aurait, lui aussi, sa tombe creusée aux alentours de sa ville, dans quelque coin perdu de la montagne; et que son corps, embaumé avec soin, pourrait un jour nous être rendu. Quelle révélation pour le monde savant, que cette réapparition soudaine d’une figure si familière! Quelle surprise, si elle se trouvait ressembler peu au type consacré par la statuaire grecque, et donner un démenti à l’artiste qui nous légua l’image du bel éphèbe, aux traits efféminés, au front couronné de pampres ! Alexandre avait reçu de pareils honneurs, ainsi Antoine, ainsi Cléopâtre. Pour quelles raisons supposer qu’il n’en fût pas de même d’Antinotis? En Égypte, il ne pouvait, ainsi qu’on vient de le voir, être enterré que selon les rites du dogme pharaonique. A supposer que la ville n’ait été qu’un immense cénotaphe, et que ses restes mortels eussent été transportés en Italie, pour y être incinérés selon la mode grecque, le souvenir de cet événement nous eût certainement été conservé par les monuments de la Villa Hadriana. Or, nous n’y trouvons rien qui, même de très loin, s’y rapporte; et les auteurs latins, si prolixes d’habitude, sont complètement muets à ce sujet. Non, tout concorde à le prouver; le favori de l’empereur a été inhumé en Égypte, et son temple principal n’est autre que le vieux temple de Ramsès II, réparé au dernier jour du paganisme, ainsi qu’en fait foi un lambeau d’inscription, où le nom d’Anlinoiis, incomplet, il est vrai, se trouve mentionné; l’ancienne chapelle funéraire, où le glorieux souverain avait célébré jadis l’office funèbre; la basilique mortuaire par excellence, que les fouilles du Musée viennent de mettre à jour.

Commencées depuis un an à peine, ces fouilles n’ont porté jusqu’ici Ann. G. 3

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