PLAN DU TEMPLE DE RAMSÈS II A ANTINOE
Etat des travaux de dégagement, avril iSp6,
L'EXPLORATION PIS PUINES P ’ A N T I N O E
que sur la cour el la nef cenlrale de la salle hypostyle. Dans la cour, quatorze des colonnes dégagées sont en parfait état de conservation. Six appartiennent au portique antérieur, cinq à celui de gauche, trois à celui de droite. Les proportions en sont élégantes et élancées, de type purement lotiforme. Leur plus grande circonférence est de 4m, 1 5 ; leur hauteur totale, socle non compris, de 4ra,2o. En tant que dispositions architectoniques, il est bon de noter que rentrecolonnement du portique central est plus large que les deux autres, — 4m,t 7 au lieu de 3m,30. — L’ornementation est classique, et, en masse générale, rappelle de près celle des colonnes de la première cour du temple d’Amon générateur à Louxor. A la base, assise sur un piédestal, emblème de ceux où reposent les piliers qui supportent le plafond céleste, des feuilles de lotus croissent, et sur le fût, assimilé cà la lige de la plante, une large composition, partagée le plus souvent en trois tableaux, s’enroule, soulignée d’une bande d’inscription.
Or, la suite des scènes ainsi retracées nous permet de reconstituer d’une façon certaine les mystères célébrés jadis à cette place, pour cette raison que les peintures égyptiennes n’étaient point de simples images décoratives, mais constituaient autant de tableaux magiques, qui, par la vertu de la prière et l’intervention de la toute-puissance divine, s’animaient chaque jour, el devenaient pour un instant réels. Que le souverain soit représenté accomplissant telle ou telle cérémonie, en présence de telle ou telle divinité, et à l’heure voulue, c’était vraiment le pharaon qui, dans la demeure céleste, se trouvait en présence d’un dieu animé d’une vie égale à la sienne, qui recevait son hommage, lui parlait, lui conférait telle ou telle attribution, l’introduisait dans le cycle divin, lui transmettait sa puissance, lui déléguait son pouvoir. Le système religieux adopté par l’Égypte, ce système de renouvellements quotidiens, où tout meurt chaque soir pour renaître à chaque aurore; cette assimilation de la vie de l’univers à celle du soleil, avait amené théologiens et artistes à fixer en une formule absolue l’essence de toutes leurs croyances ; si bien, qu’en se rénovant chaque jour, le dieu rénovait du même couples images où son mythe se trouvait condensé. De plus enfin, dans la cosmogonie née de ce système, l’univers est gouverné par des lois panthéistes, que plus tard nous retrouvons dans la théorie pythagoricienne. Le dieu primordial, Amon, caché dans le disque
de Râ, qui lui sert d’habitacle, répand l’existence dans le monde. Une chaîne sans fin relie la terre à ce foyer. Les atomes de la vie universelle se rendent de celui-ci sur celle-là en suivant la chaîne descendante, animent l’être, homme, animal ou végétal; puis, à la mort de cet être, remontent désincarnés mais toujours vivants au ciel, d’où le dieu les renverra en des corps nouveaux. Maints tableaux des sanctuaires thébains ont précisé le détail de ce mouvement panthéiste. Le roi, fils du dieu, intermédiaire direct entre son père et l’homme, est le ministre aux mains duquel en est remise la direction. Au seuil du sanctuaire, il est accueilli par les dieux, qui lui donnent l’investiture, et qui, par des passes magiques, lui délèguent leurs pouvoirs et leur puissance. Puis, les atomes émanés des existences dissoutes s’amassent devant lui, sur des autels, sous forme d’offrandes; et par de nouvelles passes magiques, il les élève vers le ciel, à la demeure d’Amon. Dans celte demeure, dont chacune des salles des chambres du mystère représente un canton, c’est lui encore qui les revivifie, en vertu de ces pouvoirs qui lui ont été transmis. Et quand ces principes revivifiés redescendent vers la terre, leur chaîne repasse par ses mains avant de toucher le sol, sur lequel il a charge de les distribuer, en qualité de dieu stabilileur.
A Antinoë, l’ensemble de ces cérémonies accomplies par Ramsès au seuil du sanctuaire, alors qu’il traverse le monde des vivants, avant de pénétrer au mystère du ciel, appartient au mythe funéraire. A chaque tableau, il procède en présence des dieux des morts aux divers exercices du rituel, et ces dieux lui confèrent leurs pouvoirs. Il offre l’encens et les lotus symboles des éléments de vie à Thot, le greffier du tribunal osirien qui lui dit : « Je t’investis de ma puissance; je te donne la durée à jamais. » 11 verse l’eau sur l’autel d’Anhour, et le dieu de Thîni lui dit : « Je te donne toute puissance, en qualité de dieu Anhour. » 11 présente la double flamme de la vie, — vie de l’être réel et vie du double, — à Halhor ; le blé, à Khnoum, le dieu des formes, et le dieu et la déesse lui délèguent aussi leur personnalité. Il poursuit sa marche, est affermi en qualité de dieu Sheps ; lave la face de Sokhar-Assar, seigneur du Sarcophage', présente les bandelettes à Isis, la grande ensevelisseuse, et le dieu lui accorde sa puissance, et la déesse lui confère la royauté d’IIorus, son fils. 11 arrive en présence de Toûm, le soleil mort, puis d’Horkhouti, l’astre sur l’horizon,
L’EXPLORATION DES RUINES D’ANTINOE
le soleil ressuscité; et le seigneur de An lui dit : «Je te donne d’opérer les renouvellements infinis à jamais », et le dieu du levant lui offre « toutes les terres comme propriété, pareil au soleil. » 11 touche de sa baguette magique les offrandes posées sur l’autel de Sékhet Hétemit, Sékhet la destructrice, gardienne des fournaises infernales; et la déesse à tête de lionne lui donne « toutes les terres sous sa domination ». Il est en adoration devant Khépra, le dieu multiplicateur des formes, qui lui fait respirer la vie, puis Horus lui dit à son tour : «Tu es affermi sur mon trône »; et Néhmat tend vers lui le fermoir de son collier magique et ajoute ; « A toi les renouvellements de Toùm en qualité de soleil. » Et le pharaon va, et les cérémonies magiques de se dérouler dans leur ordre naturel. 11 est de nouveau en présence de ces mêmes divinités; consacre le blé, le vin, les pousses de palmier, en un mot, toutes les essences présentées à l’office funèbre; et de même, les dieux lui répondent en lui accordant les privilèges des dieux des morts. Au milieu de ces tableaux, deux surtout ont une signification qui ne saurait laissée place à aucun doute : ceux du soutendou et du nouter-rer-hotep ; le royal don d’offrande et le divin retour hotep. Tous deux appartiennent au cycle des croyances relatives à la vie du double et de la circulation des principes de vie, maintenant l’équilibre de l’existence ici-bas. Dans les tombes, l’offrande destinée à assurer l’existence de l’être psychique ne peut passer à celui-ci que par l’intermédiaire du pharaon. Souten don hotep n assar nouter da neb abdou dou-f perkherou n kha n , etc. « Royal don d’offrande à Osiris, le dieu grand, seigneur d’Abydos, pour qu'il donne les provisions funèbres au double de etc. », disent invariablement les textes des stèles élevées à l’entrée des chapelles mortuaires ; si bien, que le passant récitant la prière à l’intention du mort, demande au souverain d’être l’exécuteur du vœu qu’il forme pour lui.
Pareillement, le nouter-rer-hotep, le divin retour hotep , le retour à la seconde vie, la naissance à cet état bienheureux, si spécial, que caractérise le mot hotep , qu’aucune traduction ne saurait rendre, s’opère encore, grâce au roi, de même que le retour des atomes de la vie universelle, qu'il répond aux quatre points cardinaux. Le royal don d’offrande, en assurant la vie du double, lui assure du même coup cette particulière
quiétude ; il renaît, au fond de la syringc, à la vie de l’au-delà, pareil à l’Osiris de l’orient.
A la scène du souten-dou, Ramsès 11 est debout, en présence du tabernacle enfermant l’image de Phtali, au devant duquel se dresse la table chargée d’offrandes; et les textes expliquent ainsi la scène :
« C’est le maître de la double terre, Ousor-ma-Râ-sotep-n-Râ, le seigneur des levers, Ramsès-mer- Amen, faisant le souten-dou » ; et audessus du naos, une autre inscription ajoute : « Phlalb hotepou, seigneur du repos. » Plus loin, vers l’orient, où Horkhouli, le soleil levant, va apparaître à l’horizon pour renaître à une autre aurore, le roi, tenant en mains la baguette et le sceptre magiques, est debout devant un autre autel chargé d'offrandes, dressé devant la déesse llathor. « C’est le maître de la double terre, Ousor-ma-Râ-solep-n-Râ, le seigneur des levers, Ramsèsmer-Amen, accomplissant le nouter-rcr-holep , c’est-à-dire, présidant à la résurrection de la vie à son second état. Et llathor, la régente du royaume des doubles, rend pour lui ce décret en son temple de Chemounou : « .te te donne les royautés de Toûm, et de t'asseoir sur le trône d’Horus ».
Telles sont, dans leur ensemble, les peintures décorant la cour de Ramsès 11. A l’hypostyle, le roi offre de la main droite l’encens à Amon, suivi de .Maut ; mais encore à cette scène, Amon n’est-il cité qu’à titre de dieu du pharaon. Les légendes du tableau l’indiquent d’une manière explicite. Devant Ramsès on lit : « Le dieu bon, le maître de la double terre. Ousor-ma-Râ-solep-n-Rà, le seigneur des levers, Ramsès mer-Amen, frappant quatre fois, il donna la vie, comme Rà. » Et de la main gauche, le souverain brandit son sceptre magique dans la direction des quatre points cardinaux. Suit le discours d’Amon : « Dit Amon Rà, dans le palais divin de Ramsès mer-Amen, le temple d’Amon — c’est-à-dire le temple bâti par Ramsès II à Thèbes : — Je te donne la vie, la stabilité et la puissance auprès moi. » Ainsi, ce décret rendu en faveur du souverain, l’a été dans le sanctuaire de Thèbes et non à Chemounou. Au tableau suivant (PI. XVIII), le roi, coiffé du disque entre les cornes annonçant l’ouverture de la lumière et surmonté des tlammes et des uræus, présente le vin à Horkhouli et à la déesse lousâas. Voici les textes donnés par les légendes.
L’EXPLORATION UES RUINES DANTINOE
Devant le roi : « Le maître de la double terre, Ousor-ma-Rà-sotep-n-Rà, le seigneur des levers , Ramsès-mer-Amen, donnant la vie, comme Rà. Faisant l’ofîrande de vin, il fait le don de la vie. »
Devant lîarkhouli : « Dit Horkhouti : Je te donne toute dilatation de cœur. »
Devant la déesse : « lousâas Henti-nou-A.iv, — c’est-à-dire régente d’Héliopolis — dame du ciel. »
Deux faits se dégagent de cet ensemble de tableaux. Le temple élevé par Ramsès II au cœur de la ville ancêtre d’Antinoë n’était autre qu’une basilique funéraire; et dans cette basilique, Amon ne paraissait qu’une seule fois; fait d’autant plus extraordinaire, qu’à Thèbes et qu'à Abydos c'est lui qu’on retrouve partout et toujours.
Par contre, les dieux du nord réapparaissent. Toùm, llathor, tousàas sont qualifiés de seigneur et de régentes de An et ce qualificatif prend avec ces dernières la tournure Hènti-nou-Ân indiquée plus haut.
11 n’y a donc pas à en douter; ce fait de la présence d’un temple antique, où se trouvent les divinités d’Héliopolis, respectées en raison de considérations dogmatiques que l’on sait, dans l’enceinte delà ville commémorative d’Hadrien, ne saurait être un pur hasard, et montre au contraire une intention évidente; et quelle serait-elle, sinon ce désir de retrouver en les dieux et déesses de An les protecteurs attitrés d’Antinoüs? On ne saurait trop le répéter : ce temple de Ramsès II est l’unique exemple d’un sanctuaire consacré au culte des divinités du Delta, à l’époque de la toute puissance thébaine. Le seul, où ce soit de Toùm, de Phtah, de Sékhet, d’IIathor-Néhmat, de Thot-Sheps et d’Iousâas que Ramsès reçoive l’insvesliture divine, et la délégation des pouvoirs stabiliteurs et rénovateurs; le seul, où les tableaux du souten-dou et du nouter-rer-hotep se détachent au milieu des cérémonies du culte des morts, que souligne encore la présence des figures de Phtah, de Sékhet, de Sokhar-Assar, seigneur du Sarcophage, d’Isis, d’Horus, d’Anhour et de Khépra. Au haut de ces tableaux, c’est toujours le disque, habitant de Houd , le soleil de la région mystérieuse, qui éclaire la scène, alors que dans les temples où les dieux de lumière tels qu’Horus et Horkhouti conservent leur rôle de dieux des vivants, c’est Nekheb qui plane derrière la tête du pharaon, mettant
l’influence derrière lui. Enfin il n’est pas jusqu’aux accessoires qui ne trahissent, eux aussi, cette destination funèbre. Les autels ont la forme de ceux que dans les chapelles des hypogées on retrouve à l'heure où l’office des morts est célébré; et les offrandes sont celles que l’on voit figurées sur les tables servant au banquet du double, avec le souhait tephotep « qu’il goûte en paix », souhait qui figure ici sur l’un des tableaux.
A l’heure actuelle, les fouilles n’ont encore porté que sur les portiques de la cour et la nef centrale de la salle hvposlyle, et cette partie du monument, malgré ses dimensions, n’est cependant qu’un vestibule, la partie extérieure du temple, représentant le monde des vivants. L’hypostyle franchi, l’on pénètre à la demeure des dieux, le sanctuaire, précédé de l’offertoire et entouré des chambres du mystère. Toute elte partie de la basilique de Ramsès gît encore sous les décombres; mais ce simple exposé suffit à montrer quel intérêt s’attache à son exploration. C’est qu’on doit retrouver les représentations et les inscriptions principales, celles qui nous fixeront d’une façon définitive sur le sens réel du rite antinoïte, et nous permettront de contrôler d’une manière irréfutable les assertions des auteurs anciens.