‹ L'Exportation des moutons au MarocChapitre 8 sur 15 · A) MAROC ORIENTAL · texte numérisé non relu

A) MAROC ORIENTAL

1° — Aperçu géographique: Le Maroc Oriental est un immense triangle ayant pour sommet, au Nord, le bref point de la côte Méditérranéenne compris entre l’embouchure de laMoulouya et celle de l’Oued Kiss: pour côtés; à l’Est, la frontière Algéro-marocaine, au Sud, le désert Saharien et à l’Ouest, la vallée de la Moulouya.

Dans cette étude on distingue:

A. — La plaine des Triffas; c’est une plaine côtière ou Tell, riche, mais limitée et convenant aux cultures, avec des eaux souterraines abondantes.

B. — La plaine des Angads; un plateau bordé par des plissemnts montagneux, permettant encore la culture des céréales, mais pauvre en eau cependant et dont la flore très variée, est de développement réduit et essentiellement saisonnier, poussant après les pluies d'hiver pour disparaître complètement après les grandes chaleurs et la sécheresse de l'été.

C. — Plus au Sud, et embrassant une très grande partie de la superficie du triangle, les HAUTS PLATEAUX MAROCAINS.

C’est une vaste étendue semi-désertique où les points d’eau sont très rares et très espacés; où les pluies ne

tombent qu’à l’occasion d’orages très violents, mais peu fréquents. La végétation, en dehors des plantes extrèmement temporaires qui se développent en quantités à l’occasion d’un orage, pour disparaître au premier souffle du siroco, ne comprend guère que l’alfa (peu utilisable comme fourrage) et l’armoise (arthemisia alba) appelée à tort par les gens du pays « thym ». Les cultures ne sont possibles qu’autour de rares points d’eau, et le pays passe insensiblement, à mesure qu’on avance vers le Sud, de l’état de steppe à celui de désert.

En dehors de la côte, au climat méditérranéen, le climat de tout le Maroc Oriental est régi par la proximité dudésert avec ses vents désséchanis d’une violence,extrême et ses grands écarts de température: plus de 40° en été et au-dessous de 0° en hiver .

La population est très peu dense . La seule ville, Oudjda, lieu de transit entre le Maroc et l’Algérie, ne dépasse guère 20.000 habitants. La Région Civile d’Oudjda compte 156.586 âmes (recensement de 1.926) auxquelles il faudrait, pour être complet, ajouter quelques dizaines de mille pour les cercles de Guercif, Midelt et

de Bou Denib.

2° — Population ovine: Cette immense étendue, en grande partie impropre à la culture, au climat sec, à la végétation rabougrie et clairsemée, ne convient guère qu’à l'élevage du mouton.

En effet, les listes du tertib pour la Région Civile d’Oudjda portent 475.000 ovins (les adultes seuls sont déclarés) pour l’année 1.927. À ce chiffre il convient

d’ajouter celui, inférieur sans doute quoique, très impor-

tant, correspondant aux ierritoires militaires qui dépen-

dent de Guercif, Midelt et Bou Denib.

‘Cette population ovine a fait l’objet d’une étude très complète, restée inédite, de Monsieur le Vétérinaire Inspecteur de l’Elevage Greffulbe, puis a fourni le sujet de Ia thèse de Monsieur le Docteur Vétérinaire Waymel « De l’Elevage du mouton dans le Maroc Oriental ».

Il ne sera pas inutile cependant de donner une brève descriptions des moutons de la Région.

Il faut pour celà mettre d’abord de côté:

A. — Les moutons des Beni Snassen: tribu habitant la plaine des Triffas et les monts qui la limitent, elle est sédentaire, possède 85.000 moutons (tertib de 1.927) de mauvaise qualité, à laine souvent pigmentée et dont la viande, étant donné la conformation défectueuse des animaux n’est guère supérieure à celle de la chèvre.

© B. — Les moutons des Européens: (10.000 au tertib de

1.927). Ce sont, pour une bonne part, des croisements obtenus par l’accouplement de brebis du pays avec des des béliers mérinos. Les produits engraissés dans les exploitations agricoles, sont, en général, de très bonne qualité à la fois comme laine et comme viande, mais leur petit nombre ne suffit pas à alimenter les boucheries locales et leur vente en gros ne peut être envisagée.

On voit que la très grande majorité des troupeaux est entre les mains des indigènes qui composent les tribus transhumantes dans les Angads, nomades sur les Hauts Plateaux, dont l'élevage ovin constitue la principale ou

même l’unique moyen d’existence.

cab

Ce mouton répond à un type bien caractérisé. Il est. petit. La face et ses extrémités sont pigmentées, soit uniformément, soit en truitures, d’une couleur qui va du froment clair au rouge lie de vin. Le bélier est fortement encorné. Cependant les individus sans cornes (appelés « fortass » ) par les indigènes, ne sont pas rares. On rencontre aussi, quoique avec moins de fréquence, des béliers à quatre cornes. La toison est en général blanche. La poitrine est largement ouverte, le gigot bien fait, la queue assez courte, les membres fins et bien trempés. Admirablement adapté au pays, c’est un animal bon marcheur, sobre, résistant àla soif, qui présente une grande faculté d’engraissement dès qu’il est placé dans de bonnes conditions d’entretien.

Dans ce type, les éleveurs et les commerçants distinguent trois variétés qui diffèrent quelque peu:

A. — Le mouton « Archa », du nom que lui donnent les indigènes, encore appelé Beni Guil du nom de la tribu des Hauts-Plateaux dont il fait la richesse, que les acheteurs nomment « mouton de Berguent », d’après le marché où ils l’achètent le plus souvent. C’est un mouton à toison serrée, à laine fine, très bien conformé et d’engraissement facile.

B. — Le mouton « Zoulay » des indigènes’ appelé encore mouton « chleuh » parce qu’il forme la presque totalité des troupeaux des tribus berbères qui vivent en bordure de la Haute Moulouya; les commerçants le nomment encore mouton de Taourirt, car il constitue une grande partie des troupeaux présentés sur ce marché. C’est un mouton à toison mècheuse:. à laine très grossière, jarreuse, dite « laine de chien ». Ses extrémités sont

souvent pigmentées de noir et sa viande est toujours inférieure en qualité à celle de la variété « Archa ».

C. — Le mouton « Tousimet » qu’on trouve surtout dans la plaine des Angads et qui parait, par ses caractères intermédiaires de toison et de qualité de viande, le résultat d’un croisement des deux variétés qui précèdent.

Yl est à remarquer que, parmi ces animaux, les moutons qui fournissent les meilleures viandes, et tous les observateurs européens et indigènes sont d'accord à ce sujet, sont aussi ceux qui portent la toison la plus fine et la plus serrée. Il n’y a pas lieu ici de mettre en opposition les moutons à laine et les moutons à viande.

Les nombreux ovins exportés du Maroc Oriental proviennent tous de l'élevage des indigènes de la Régior et répondent à la description ci-dessus.

3° — Quantités exportées: Les statistiques données plus haut montrent que sur la frontière Algérienne, depuis une quarantaine d’années, les exportations de moutons se sont maintenues dans une moyenne anuelle approchant de 150.000 têtes, avec des oscillations qui ne vont guère au-dessous de 100.000, dépassant parfois de beaucoup 200.000. Ces écarts énormes se rapportent à des périodes plus ou moins favorables à l’élevage, causées par des chûtes de pluies plus ou moins abondantes.

Il est possible de faire remarquer dès maintenant à ceux qui craindraient, comme les Sultans d'autrefois, de voir le cheptel marocain diminuer à la suite d’exportations excessives, que les années 1.900 et 1.924, par exemple, où les sorties de moutons ont été particulière-

ment nombreuses, ont été suivies immédiatement par d’autres qui ont vu la moyenne nettement aïteinite ou même très largement dépassée, ce qui indique bien que le grand nombre des exportation correspondait à une surabondance de production.

Aussi, peut- on affirmer que le Maroc Oriental resté capable d'exporter chaque année une quantité de moutons variable, mais pouvant atteindre sans risque d’appauvrir le pays, une moyenne de 150.000 têtes. 1.928, après deux années peu favorables, a encore vu sortir 126.000 têtes.

49 — Destination des animaux exportés: Sur les 126.000 moutons sortis en 1.928 du Maroc Oriental, 3.000 on t été dirigés sur le Riff espagnol et la ville de Mélilla, dont l’hinterland re peut assurer le ravitaillement.

Tout le reste, c’est-à-dire la très grosse majorité, est allé en Algérie. Une faible part participe au ravitaillement de la ville de Tlemcen, mais le grand courant des exportations se mêle aux moutons Alsériens embarqués à Oran pour Marseille et contribue ainsi pour une large part au ravitaillement de la Métropole, ainsi qu’au bon renom sur le marché français, du mouton oranais.

5° — Qualité de la marchandise exportée: Si les 150.000 moutons marocains achetés chaque année pour l'Algérie, vont se confondre dans les statistiques parmi les 1.200.000 moutons, moyenne des exportations annuelles de l’Algérie vers la France, il n’en est pas moins vrai qu'ils constituent, aux dires des acheteurs Algériens eux-mêmes, les meilleurs lots. C’est ainsi qu’une commission algérienne réunie en 1.924, pour étudier les

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moyens d'améliorer le mouton du pays, le reconnaissait dans la proposition suivante. « Choisir les reproducteurs > parmi les moutons Beni Guil, moutons oranais qui ont » le gigot bien fait, bien roulé. C’est le mouton indigène > le plus estimé du commerce; il n’est pas de grande > taille, maïs bien conformé et pourrait transmettre les > qualités qui manquent aux gigots chez les autres races ».

Or, la tribu des Beni Guil, nous l’avons vu, est justement la grande tribu de pasteurs du Maroc Oriental.

En fait, les exportations portent surtout sur des moutons jeunes, changeant leurs pinces, c’est-à-dire ayant à peine 15 à 18 mois; les indigènes les nomment alors « haouli » et les acheteurs « broutards ». À cet âge ces animaux pèsent environ 35 kilogs et donnent 17 kilogs 500 de viande nette. Ce sont donc de petits moutons.

Mais il est à remarquer que ces petits moutons, à côtelettes et gigots relativement très développés, répondent parfaitement aux goûts de la clientèle familiale française près de laquelle le gigot pesant et les côtelettes au squelette développé des races plus volumineuses, sont d’un placement difficile.

Aussi le mouton oranais fait-il prime sur le marché marseillais. Il est toujours payé plus cher que les moutons d’autre provenance et c’est un fait d'observation courante, que généralement le mouton marocain est destiné à la consommation de Marseille et de Paris, les autres moutons algériens, moins fins, sc répartissant daus les

villes de province.

Les animaux sont presque toujours embarqués apres engraissement et sont alors dirigés directement du marché

de Marseille, sur l’abattoir du lieu de consommation.

Pourant, certains, dont l'état d’emhenpuint permet

d'espérer une augmentation de poids de 3 à 4 kiloss, P s E

sont mis pendant l'été en « réserve » dans les paiuragee

des Alpes.

À côté des mouions jeunes on exporte aussi des brebis jeunes qui sont de qualité souvent superieures aux mâles, mais celà très rarement, car les éleveurs imdigènes répugnent à se séparer de leurs femeiles reproductives.

On exporte enfin des lots de brebis vieilles, réformes à cause de leur âge ou eacure parce qu’elles avortent ou sont mauvaises nourrices, ei des lots de béliers âgés dits « cornards », ces animaux étant en général très lourde-. ment chargés en cornes. Mais cette marchandise est toujours vendue moins cher sur le marché de Marseille et son placement est parfois difficile.

5° — Pratiques commerciales: Au point de vue du commerce des moutons, le Maroc Oriental doit être considéré comme une annexe, très importante il est vrai, du département d'Oran. En effet, tous les gros acheteurs de moutons fréquentant le Maroc Oriental,viennent d’Oranie et, nous l’avons vu, tous les moutons expédiés du Maroc Oriental sur la France sont embarqués à Oran.

Aussi, tout ce qui a été écrit concernant le commerce des moutons en Algérie (en particulier les études faites par Monsieur le Vétérinaire Trouette) s’applique encore au cas particulier du Maroc Oriental.

Par suite du climat qui règne sur toute l’Afrique du Nord, la végétation est abondante sur les terrains de par-

cours après les pluies d’hiver, de mars à septembre, et la totalité du troupeau est grasse pendant cette période (au moins dans les bonnes années). Puis viennent les grandes sécheresses entrainant la déssication de toutes les plantes de la région, et à ce manque de nourriture viennent s'ajouter les effets du froid; presque tous les moutons maigrissent alors.

Aussi l'exportation des moutons d'Oran vers Marseille est-elle saisonnière, commençant en avril pour finir en

- septembre, avec les derniers troupeaux gras.

: Au Maroc, de la fin de l’été au commencement de l'hiver, viennent les représentants de grosses sociétés, en général des maisons oranaises, qui font en tribu des achats de moutons maigres, achats dont l'importance varie selon les prix pratiqués et. les ressources en pâturage. Ces animaux, par milliers, sont dirigés sur l’Algérie où les sociétés disposent sur la côte d’immenses terrains de parcours, lorsqu'ils ne trouvent plus léur nourriture au Maroc.

D’autre part des courtiers, pour la plupart indi-

gènes font pendant l'hiver et le printemps des achats sur le marché marocain. Ils se déplacent suivant le temps et les renseignements recueillis. Ils achètent parfois en avril et mai des animaux prêts à l’exportation, mais le plus souvent ils doivent faire séjourner quelque temps les troupeaux chez les engraisseurs, qui possèdent des terrains de parcours bien garnis.

Tous ces acheïeurs ont comme souci constant de classer leurs achats, afin de constituer par « triage » des troupeaux de même sexe, même âge, même état d’embonpoint,

à tel point qu’il faut l’œil exercé des bergers indigènes pour retrouver un individu désigné au milieu de têtes, toutes semblables pour un profane.

En même temps qu’il est engraissé, le mouton est immunisé contre la clavelée (précaution exigée à l’embarquement à Oran et prouvée par une marque métallique spéciale apposée à l'oreille).

D’autre part, ceux des animaux qui n’ont pas été castrés avant l’achat (par des indigènes pratiquant des méthodes diverses: bistournage suivi d’ablation des testicules, martellement du cordon) le sont, en général par l’application d’un lien élastique ou d’une simple ficelle sur les bourses. Il est à remarquer que cette opération, pratiquée de telle sorte que la plaie est cicatrisée tout juste au moment de l’embarquement du mouton, a pour but unique de satisfaire aux éxigences des bouchers de la Métropole, et n’a pas en général, le temps matériel d’influer sur la qualité de la viande. Le mouton du Maroc Oriental, vivant en plein air, nourri d'herbes aromatiques et en particulier d’armoise, a une chair parfumée et dépourvue, au moins dans son jeune âge, du goût de suint qui. déprécie d’ordinaire la viande de bélier. La castration, nécessité commerciale, n’a guère ici pour résultat que de retarder, par la souffrance qu’elle entraine, l’engraissement des animaux qui la subissent.

Engraissés, vaccinés et.castrés, les moutons sont expédiés par troupeaux sur le marché de Marseille, où des commissionnaires, représentant d'habitude les vendeurs retenus en Afrique, les répartissent par lots d’une homogénéité presque absolue, pour les vendre à des chevillards et bouchers habitant différentes régions de la France.

Sauf les animaux maigres, vieux, accidentés, vendus à la tête et à bas prix, les moutons sont vendus au poids de viande nette, à un prix fixé au kilogramme. Une pierre lancée au hasard sur un lot désigne la bête qui, immédiatement conduite à l’abattoir, servira après avoir été pesée, à fixer la valeur de tout le lot. On saisit, dès lors, toute l’importance qu’il y a à constituer les lots avec des individus presque identiques.

Jusqu'à présent, tout le commerce des moutons au Maroc Oriental est entre les mains d’acheteurs oranaïis. . Le marocain se cantonne dans le rôle, qui n’est pas négligeable il est vrai, d’Eleveur, et parfois d’engraisseur. Il n’en résute pas moins une source de revenus, presque unique, avec la vente de la laine pour les tribus des Hauts-Plateaux et très importante pour les autres tribus.

En 1928, année mauvaise pour l'élevage, les 126.000 moutons exportés représentent une somme qu'on peut évaluer à quinze millions de francs au minimum.

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